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 Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française

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didier
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:53

PIERRE DE RONSARD. 295
de Fontainebleau peuvent lui donner l'enivrante illusion d'un Olympe. Il n'a pas ressuscité les Pythiques, mais il nous a légué la langue actuelle, la pâte même de la poésie élevée. L'ar¬gile que nous modelons., le marbre que nous taillons sont tout à fait siens, le marbre et l'outil! Il eut la grecque fureur, l'amour de Dieu, l'enthousiasme de la gloire, une âme piridari-que plus que ses œuvres. Mauvais flatteur et trop indépendant pour se concilier longtemps la faveur des cours, Ronsard finit disgracié, revenu aux grandes pensées, et, après avoir trouvé des plaintes éloquentes sur les malheurs des Fran¬çais châtiés par leurs mains, il termine sa vie par une belle mort chrétienne digne de l'anti¬quité, à Saint-Côme, entouré des religieux et dans les bras de son ami Galland. Il expira en héros, en sage, pardonnant à tous et n'ayant jamais nui à personne. A peine est-il couché d;ms le cercueil, c'est dans toute la France comme un long cri de douleur et d'angoisse. Du Perron, Claude Binet, Daurat, Baïf, Amadis Jamyn, Scaîvole de Sainte-Marthe, Galland, Bertaut, Claude Garnier, tous les poëtes les plus éminents se piquent d'émulation pour élever à Ronsard un tombeau qui brave les âges, et, en grec, en latin, en italien, on le chante, on le glo-

296 PIERRE DE RONSARD.
rifie pour recommander à la postérité équitable k; soin de sa renommée. La postérité n'a pas accepté le legs ; elle a renié ce créateur sans lequel elle n'aurait eu ni Corneille, ni Malherbe, ni Chénier, ni les modernes ! Un jour, redevenue plus juste, elle lui rendra sa place, et son buste majestueux apparaîtra, comme au frontispice de ses œuvres, élevé sur de puissantes architectu¬res, couronné par les vieux maîtres de la lyre, pleuré par un héros armé et par une muse écla¬tante et nue qui laisse ruisseler sa chevelure Monde avec les flots épanchés de son urne de marbre. Quand Ronsard se déclarait immortel et se couronnait de ses propres mains, il n'était pas guidé par un vain orgueil! Il continuait, récla¬mait, affirmait le rôle du poët'e. C'était le vieil Hésiode, c'était son maître Pindare et surtout les poëtes à venir qu'il couronnait sur son propre iront. Quel doit être celui qui parle aux âmes, voilà ce qu'il voulait enseigner à la France en 3>'entraînant, loin de Marot et de Saint-Gelais, \ vers le vol des grandes Muses. En ses maîtresses, X il adorait surtout la beauté impérissable que de tout temps les Dieux ont fiancée au génie ; il ne se montra si fier, que comme le fils cl comme le père de ceux dont la voix ailée voltige parmi les hommes. Laissons-lui donc ce laurier qu'il usur-

PIERRE DE RONSARD. 297
pait non sans justice, et, s'il le faut, rattachons-le sur son front d'une main pieuse, car ce front a porté la fortune même et l'avenir de la poésie. Dix années d'études ardues, l'intuition vague mais certaine de l'avenir, l'ambition de ressusci¬ter la Grèce parmi les brumes du nord et dans un pays déchiré par les guerres civiles, quarante ans de travaux, l'ennui des cours et la disgrâce des rois, le nom de l'amour glorifié, la France chantée et consolée, une renommée universelle dignement portée, puis la disgrâce, les longues souffrances, l'interminable agonie, une mort chrétienne et stoïque, n'est-ce pas de quoi mé¬riter le noir rameau toujours arrosé de sang et de pleurs? Il n'aura manqué à Ronsard ni l'aspi¬ration vers les infinis du beau, ni le désir de la perfection, ni le martyre, ni l'insulte; ne lui refusons donc pas sa place dans l'Olympe des poètes, où il a le droit de porter la pourpre, sinon près de ceux à qui il tentait de ressembler, du moins à côté de Yirgile et d'Horace, dans ce groupe qui, loin des aveuglantes splendeurs d'Homère, de Pindare et d'Eschyle, traîne après lui une douce lueur d'étoiles et de crépuscule.



JEAN DE LA FONTAINE



JEAN DE LA FONTAINE
1624 — 1695
Comme un dieu même de la poésie, appuyé sur ses ouvrages que le temps embellit sans cesse d'un éclat nouveau, sur ces ouvrages qui ont le don de faire encore des envieux après deux cents années de gloire, mais qui sont pour eux d'airain, d'acier, de diamant, La Fontaine offre ce specta-lacle inouï d'un homme de génie qui a pu réaliser complètement, et dans sa perfection absolue, 'œuvre qu'il avait rêvée. Accord du sentiment et de l'imagination, l'œil ouvert sur le monde vi¬sible et l'œil ouvert sur le monde idéal, inven¬tion inépuisable et féconde et talent d'artiste si accompli qu'il 1 ovient exempt du procédé et de la manière et arrive à se dissimuler lui-même, La Fontaine a possédé tous les dons les plus rares et les plus exquis, le goût, la grâce, la force, la tendresse, le vif esprit qui tout à coup éclaire d'un jet le tableau, et l'habileté minutieuse qui en
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302 JEAN DK LA FONTAINE.
fait vivre les moindres détails; peintre, musicien, mosaïste inimitable; mais surtout et avant tout, il a été ce faiseur de miracles qui tire de son sein une création durable ; il a été le poëte. Y a-t-il un secret dans l'admiration universelle qu'in¬spire le chantre des héros dont Ésope est le père ? Je dis universelle, et jamais ce mot ne fut plus justement appliqué, car il est de vérité élémen¬taire que les œuvres du fabuliste plaisent aux pauvres déshérités qui font profession de haïr l'art des vers, autant peut-être qu'elles ravissent les hommes de pensée et d'imagination. Il n'est pas rare de voir les sots se passionner pour un bel ouvrage, parce qu'ils s'attachent seulement aux exagérations et aux traits de mauvais goût qui le déparent; mais cette pâture grossière, jetée aux appétits de la foule, on ne la trouve¬rait pas chez La Fontaine qui garde partout la noblesse et la sobriété du génie.
Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire 1
s'écrie-t-il dans un mouvement sublime, et ce mot est d'autant plus beau qu'il a le droit de le prononcer sans forfanterie ; non-seulement il hait les pensers du vulgaire, mais il ne pactise jamais avec lui ; il le redoute, il l'éloigné, il s'en sépare violemment et ne se plaît que là où est sa
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:54

JEAN DE LA FONTAINE. 303
place, dans la compagnie aristocratique des es¬prits supérieurs et des haules pensées. Pourquoi donc plaît-il au vulgaire? Parce qu'il possède au degré le plus éminent un don à l'intelligence du¬quel la foule a toujours été accessible, le don de la comédie et du drame. Voyez-le tel qu'il est et . comme il se peint lui-même,
faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
Jupiter comme un autre
L'erreur de bien des critiques a été d'entendre ces vers au sens figuré, lorsqu'il faut les lire tout à fait dans le sens propre et au pied de la lettre. Dans les âges modernes, quand le temps des épopées est fini, tout grand poète contient néces¬sairement un dramatiste. Si l'ineptie ou les pré¬jugés de ses contemporains l'empêchent d'écrire son drame pour le théâtre, il l'écrit pour le livre, mais en tout cas il fera vivre et remuer des per¬sonnages, avec leurs passions, avec leurs vices, avec leurs ridicules, et il donnera l'homme avide et rusé en pâture à lui-même. Avec cet instinct prime-sautier qui voit de haut et tout de suite, La Fontaine devina que l'instrument de la poésie moderne serait le mélange du style dramatique

304 JEAN DE LA FONTAINE.
et lyrique; ce mélange, il Ta fait avec la puissance de l'ouvrier qui amalgame les durs métaux, et, dans la réalité, il a été le premier poëte romanti¬que et actuel. Il fait mouvoir ses acteurs, mais en même temps, avec le son, avec la couleur, il traduit la nature agitée et mélodieuse, il ouvre des perspectives sur l'àme et sur l'infini; son théâtre a toujours ce qui manque parfois à celui de Racine et de Molière, une fenêtre ouverte sur le ciel. Quant à ses personnages, que sont-ils? Rien qu'au dégoût et au désappointement dou¬loureux qui nous saisit quand nous entendons des critiques superficiels relever chez La Fontaine les erreurs d'histoire naturelle, et telle hérésie à propos des mœurs bien connues d'un animal, nous comprenons bien que le monarque Lion, le vieux Chat rusé, le compère Loup^ la Couleuvre qui reproche si justement à l'homme son ingra¬titude, et la Mouche du coche et l'Agneau égorgé au bord d'une onde pure, ne sont pas des ani¬maux réels, car le premier mot d'un tel reproche nous frappe comme une sottise réaliste, aussi lourde que le pavé de Tours. Sont-ils des hom¬mes en chair et en os? Le Renard signifie-t-il tout bonnement un intrigant rusé et le Lion un mo¬narque sanguinaire? Alors pourquoi la brutale mascarade imaginée par Grandville aurait-elle

JEAN DE LA F0NTA1XE. 303
blessé si cruellement les âmes délicates? C'est qu'en effet les personnages des fables ne sont ni des animaux, ni des hommes, mais des masques bouions et comiques. Ils vivent au même titre qu'Arlequin, Scapih, Mascarille et Dorante, aussi naïvement dépravés que les animaux, aussi hu¬mains que Tàrne humaine elle-même; leur mo¬dèle ost partout, mais il n'est nulle part aussi, et, en voulant les matérialiser, on les dépouille de eur vie immortelle. Mettre en cause La Fontaine, parce que chez lui le Rat ou la Belette ne se gouverne pas absolument comme chez Buffon, c'est justement comme si quelque pédant, l'his¬toire grecque à la main, venait accuser Shaks-peare d'avoir tronqué Thésée dans Le Songe d'une nuit dété, et de n'avoir pas représenté au naturel le vainqueur de Cercyon et de Sinnis. D'autre part, faire de cette adorable troupe comique si folle, spirituelle et agile, des hommes lourde¬ment empêtrés dans la vie brutale, n'est-ce pas s'en tirer par une explication mille fois trop sim¬ple, car en quelques vers le même personnage change dix fois d'allure, ondoyant £t complexe comme le génie même de La Fontaine? Si je me laisse aller à l'illusion de sa voix humaine, c'est alors que tout à coup il me montre son mufle d'animal, avide ou narquois, et semble me dire :
26.

306 JEAN DE LA FONTAINE.
Ne cherche pas plus longtemps, je suis un per¬sonnage de fable, pas autre chose, une marion¬nette comique dont le génie tient les fils. D'ail¬leurs, comment voir une simple comédie humaine dans ce théâtre enchanté où tout vit, la forêt, la source et l'étoile, où un insecte peut tenir en échec Jupiter et où le chêne parle au roseau d'une voix si éloquente?
Mais si je m'attaque, à propos de La Fontaine, aux jugements stéréotypés et aux opinions toutes faites, par où commencerai s-je? et comment pour-rais-je me contenter de l'espace réservé à cette courte notice? A propos du fabuliste, l'aimable mot naïveté vient tout de suite sous la plume. Il est très-vrai qu'il arrive à la naïveté à force d'art ; mais de là, mille écrivains ont conclu que La Fontaine était un homme naïf, s'ignorant lui -même et produisant ses Fables à la grâce de Dieu, comme un champ produit des coquelicots et des pâquerettes. Ce n'est pas là-dessus, hélas ! qu'on trompera un versificateur de profession, qui peut apprécier les formidables efforts qu'a demandés la création àuvers libre, où le lecteur vulgaire ne voit qu'une succession de vers inégaux assemblés sans règle et au caprice du poëte ! Cette fusion intime de tous les rhythmes, où le vêtement de la pensée change avec la pensée elle-mùmu, et

JEAN DE LA FONTAINE. 307
qu'harmonise la force inouïe du mouvement, c'est le dernier mot de l'art le plus savant et le plus compliqué, et la seule vue de difficultés pa¬reilles donne le vertige. D'ailleurs, comme La Fontaine avait créé son instrument, il l'a em¬porté avec lui ; tous ceux de ses prétendus suc¬cesseurs qui ont cru se servir du vers libre nous ont donné un chaos risible et puéril; non-seule¬ment ils en ignoraient l'esprit, l'allure, le mouve¬ment harmonieux et rapide, mais ils n'en ont même pas compris le mécanisme. La Fontaine ignorant de lui-même ! lui pour qui l'Apologue est un don qui vient des Immortels, lui qui s'écrie avec une juste conscience de sa grandeur :
Grâce aux filles de Mémoire, J'ai chanté les animaux; Peut-être d'autres héros M'auraient acquis moins de gloire. Le Loup, en langue des Dieux, Parle au Chien dans mes ouvrages.
Quelle astuce, quelle fermeté, quelle volonté inébranlable ne"fallut-il pas à La Fontaine pour jouer toute sa vie un rôle, pour faire croire à tous et pour laisser croire à ses meilleurs amis qu'il était original faute de pouvoir faire mieux, et pour acoepter le reproche de sa prétendue incor¬rection ! Mais ne luttait-il pas seul contre une mer démesurée qui allait ensevelir tout lu passé, l'es-

308 JEAN DE LA rONTAlNE.
prit français, le moyen âge, Marot, Rabelais, Ronsard lui-même et tout ce xvie siècle que, pa¬reil à Camoëns, La Fontaine tenait élevé dans sa main, combattant de l'autre le flot envahissant! Sans doute il portait seul la destinée de nos con¬teurs, de nos poètes épiques, de toute notre vieille France, et à la même heure il est le seul fils légitime d'Homère, car lui seul écrivait en ce temps-là le Lion terreur des forêts, le Eéron au long bec, Phébus aux cri?is dorés, mêlant au stylé* familier la grande épithète homérique, et donnant ces grands vers coulés d'un seul jet qui ne fu¬rent retrouvés que deux cents ans plus tard, tels que : La femme du lion mourut, ou Nous ne con¬versons plus qu'avec des ours affreux! Ni Racine, ni Boileau n'auraient fait dire à Progné : Depuis le temps de Thrace, car ils demandaient aux tra¬gédies le sens de l'antiquité que La Fontaine va chercher à la source même, à la grande source épique. Mais qui peut relire le Loup et F Agneau, Les Deux Amis, Le Chêne et le Roseau, Le Paysan du Danube, sans être touché du côté grandiose qui domine chez La Fontaine, et n'est-on pas tenté d'appliquer à son œuvre même le portrait do l'arbre démesuré,
de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts?
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:55

JEAN DE LA FONTAINE. 309
Poëtc, il le fut, non pas dans son œuvre seule¬ment, mais dans sa vie, se refusant à toute chaîne, n'acceptant aucun devoir sinon envers la Muse, car il comprenait qu'il lui devait chaque souffle de sa respiration et chaque goutte de son sang, n'approchant de chez les rois qu'avec répugnance, et mendiant plutôt que de vivre, car La Fontaine chez Madame de La Sablière ou chez Hervart, c'est encore la besace et le bâton d'Homère. S'il peut adresser au Dauphin, à un enfant dont la grâce le charme, ces admirables dédicaces qui resteront comme des modèles de louange et d'é¬légance, s'il trouvo Les Nymphes de Vaîixy cette élégie en pleurs, pour Fouquet abattu, et s'il écrit des contes nouveaux pour le petit nez re¬troussé de la duchesse de Bouillon, en revanche, ni les instances de madame de Montespan, ni celles de madame de Thianges ne peuvent le rapprocher du grand roi. On a accusé, on accuse encore La Fontaine de basse flatterie ; est-il pos¬sible que quelqu'un ait sincèrement méconnu la sombre ironie et la résignation désespérée qui se cachent si mal sous.la flatterie de commande? Ainsi Hésiode et Homère flattent les Dieux impla¬cables, persécuteurs des malheureux mortels voués aux souffrances et à la mort ; ainsi La Fon¬taine lui-même flatte le pouvoir souverain, ne

310 JEAN DE LA FONTAINE.
pouvant l'attaquer avec le bras d'Hercule, mais n'entendez-vous pas le cri de sa haine dans ces paroles amères :
Les grands se font honneur alors qu'ils nous font grâce : Jadis l'Olympe et le Parnasse Étaient frères et bons amis.
Ce mont sacré, coupé de sources vives, où les Muses étaient Jes égales des Dieux, La Fontaine le voit sans cesse, et s'il flatte, c'est comme un de ces rois d'Homère, exilés et mendiants, qui se souviennent du trône en s'inclinant devant un seuil étranger. Louis XIV, lui, ne s'y trompa ja¬mais, et ce n'est pas par hasard qu'il se faisait le protecteur de Boileau contre La Fontaine. Tous deux, le roi et le poëte, avaient un instinct vif et sûr de leur personnage; pour Louis, le fabuliste était l'incarnation de l'aristocratie populaire du génie ; pour La Fontaine, le Roi-Soleil sur son trône pompeux était l'ennemi né et nécessaire de la pensée, l'admirateur de Voiture et des ballets royaux ,• malgré son apparente prédilection pour Molière et Racine. Il en est de l'égoïsme de La Fontaine comme de ses flatteries : voyez, dit-on, comme il proclame le règne delà force, la toute-puissance de l'or, la nécessité pour le petit de se faire humble et de se soumettre! Oui, sans doute, en apparence du moins, l'or et la force gouver-

JEAN DE LA FONTAINE. 311
nent le monde ; La Fontaine savait bien qu'il y a, savait bien qu'il possédait lui-même une arme plus puissante que celles-là;" mais si naïf qu'on ait voulu faire le bonhomme, il eût été par trop naïf de dire cruement son arrière-pensée. Pour juger son cœur, il faut relire encore la fable des Deux Amis et l'épilogue des Deux Pigeons, ce morceau inouï de grâce et de tendresse, qui remplit nos yeux de larmes si douces, cet élan où l'enthou¬siasme de l'amour arrive à la grandeur d'un culte. Mais, quoi! il faut relire au hasard; il n'est pas une fable de La Fontaine qui ne vous donne le sentiment de la présence d'un ami. Certes le fabuliste a trop connu les hommes pour les esti¬mer beaucoup, ou du moins pour les croire con¬formes au faux idéal que perpétue inexorable¬ment l'hypocrisie humaine; mais il les plaint, mais il les aime, mais il est indulgent à tous les entraînements et à toutes les faiblesses. Il louait, et avec quelle délicatesse ! le Livre des Maximes, ce canal dont la beauté nous attire et nous force à regarder notre image. Dans ses Fables' aussi, dans ce grand fleuve enchanté, notre image nous apparaît, mais non pas enlaidie et forcée, comme par le cruel moraliste. Comme ceux de La Ro¬chefoucauld, les acteurs de sa comédie sont glou¬tons, peureux, avides, égoïstes, mais avec gaieté,

312 * JEAN DE LA FOÎSTAINE.
avec bonne humeur, tout naïvement ; ce sont des marionnettes vicieuses, non pas des marionnettes scélérates comme celles de son voisin. Après avoir lu le livre des Maximes ,on esttentéde faire comme Alceste, de rompre en visière à tout le genre hu¬main ; en quittant le livre des Fables, nous som¬mes entraînés malgré nous à jeter les yeux sur la besace de derrière pour y voir un peu nos dé¬fauts, après avoir complaisamment regardé les défauts d'autrui dans la besace de devant. L'un est un maître qui nous châtie, l'autre un père qui nous aime et à qui nous sommes reconnais¬sants de nous avoir réprimandés, car il mêle tou¬jours à ses leçons un sourire ou une larme. II aime tant le petit, le pauvre, le faible ! Il est si bien pour l'escarbot contre l'aigle, pour le mou¬cheron contre le lion ; et quel attendrissement dans ce brin d'herbe jeté par la colombe pour sauver une fourmi !
Voici le théâtre, un théâtre où le rideau ne se lève jamais, et où il est toujours levé sur le dé¬cor vaste, immense, infini, varié, contenant le champ, la maison, la rivière, la forêt, le buisson touffu, le ciel même, le logis de Jean Lapin comme celui de Jupiter, la caverne du prince brigand et la maison de l'homme, car chacun ici jouera son rôle au naturel, le monarque convoquant ses su-

JEAN DE LA FONTAINE. 313
jets pour les croquer à belles dents en cet antre où l'on entre si bien et d'où l'on sort si peu, le courtisan au museau pointu conseillant la robe de chambre sanglante, le Héron faisant fi d'un maigre dîner, le Loup préférant la solitude affa¬mée au cou pelé du Chien courtisan, le paysan du Danube cachant sous sa ceinture de joncs marins un cœur où vit le souffle des Dieux, la fille dédai¬gnant mille partis pour épouser un malotru, l'ami offrant sa bourse, son épée et son esclave, et le Pigeon parlant de fidèles-amours avec une voix si élégiaque, si douce ! Ainsi, sous les yeux des filles de Mémoire, tous parleront, agiront, comme dans le rêve visible de la vie, chacun avec le langage de son état, de sa condition, de son allure, tigres, mouches, grenouilles, même les objets inanimés, même ceux où s'éveille à peine une âme indécise, la lime d'acier comme le peuplier et le roseau, tous les êtres, toutes les choses auxquels l'éternel mouvement de la ma¬tière a imposé une forme; toutes les voix seront traduites et aussi le silencieux murmure qui s'é¬lève de la création emprisonnée. Mais par quel art, par quelle méthode d'induction le poëte dc-vinera-t-il la pensée qui s'agite sous l'écorce des pierres, sous le flot des sources, et même dans l'âme vague de ces agiles comédiens, singes, léo-
27

314 JEAN DE LA FONTAINE.
pards, tortues opiniâtres, ânes résignés et doux, coursiers aux flottantes crinières? Quelle" ruse l'introduira dans le conseil tenu par les rats et dans la discussion des grenouilles? Quel histo¬rien, quel naturaliste lui apprendra quels ani¬maux sont poètes, guerriers, marchands, indus¬triels, artisans, artistes, saltimbanques, comment ils débattent leurs intérêts entre eux, passent des marchés, exécutent et violent des conventions, comme ils naissent, comme ils se marient, comme ils meurent et comme ils parlent aux Dieux et aux hommes? Nul naturaliste. Buffon a décrit magni¬fiquement les bêtes, mais il ne sait rien de leurs affaires, et s'iPavait quelque arrangement à con¬clure avec messire Loup ou avec dame Belette, il serait incapable de s'en tirer tout seul. La Fon¬taine, lui, a vécu dans l'intimité de ces êtres ; animaux paysans et laboureurs, animaux ducs et chefs d'armée, animaux vivant de travail ou de rapine, il sait leurs mœurs, leurs coutumes, le langage de leurs professions diverses. Et par quel miracle? En vertu de ce génie d'observation qui nous fait saisir des analogies sans nombre eutre les facultés de l'âme et l'expression des sentiments et des passions par la mimique. Si l'homme avare affecte tel geste, tel animal qui reproduit le même geste soi un avare; de même
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:55

JEAN DE LA FONTAINE. 315
pour le héros, pour le courtisan, pour le bouffon, pour l'hypocrite; l'attitude, l'expression du vi¬sage indique et définit une âme dont le poëte s'empare. Tel est le syllogisme qui répond à tou¬tes les nécessités, et qui tout de suite crée un monde. Et qui en doute? rien qu'en jugeant ses comédiens par leur pantomime, le poëte se trom¬pera moins souvent que le classificateur en man¬chettes ; à coup sûr, il n'accueillera pas les histo¬riettes d'Androclès et du lion de Florence^ Les animaux ont des gestes humains, des expressions humaines; donc, en l'appliquant aux exigences de leur vie, ils ont le droit de parler le langage des hommes. D'autre part, l'homme, si souvent, si profondément bestial, l'homme, chez qui parfois apparaissent par éclairs la crinière lumineuse du lion, le sourire rusé du renard, le fin museau du rat, l'œil du bœuf majestueux et stupide, l'homme peut, sans déroger, parler, avec les bêtes et comme les bêtes ; de même il peut parler à la na¬ture, comme lui captive, comme lui affamée de lumière et d'azur, au ruisseau qui veut boire le ciel, à l'arbre qui lève vers l'azur ses bras éper¬dus, à la pierre qui voudrait se mouvoir, à la fleur qui ouvre sa corolle comme une lèvre avide. Ainsi, par un éclatant miracle, l'harmonie s'éta¬blit entre les créatures humaines et les créatures

3!6 JEAN DE LA FONTAINE.
bestiales ; elle enveloppe même les personnages qui sont le décor, l'arbre, le rocher, le fleuve, la nature sans cesse débordante de vie, brisée de douleur, ivre d'amour; et l'enchantement sera complet quand le poëte, quand le magicien im¬placable y aura fait entrer la personnalité divine. Pour cela,un seul moyen, faute duquel la chaîne serait rompue. Le poëte, chrétien convaincu et fervent, gardera sa religion dans le sanctuaire de sa pensée ; à cet océan de vérité il prendra seu¬lement la haine de l'injustice, l'amour des fai¬bles, le respect du devoir et du sacrifice ; pour tout le reste, et de par son droit de créateur, il sera païen et franchement païen. En toute poésie bien construite, les Dieux grecs sont les seuls Dieux possibles du poëte, jeunes, beaux, rayon¬nants de joie, livrant au vent du ciel leurs cheve¬lures ambroisiennes, couverts de crimes et d'in¬cestes, braves, jaloux, vindicatifs, héroïques, ils ont tout de l'homme et tout de la bête féroce ; ils sont les parents du serpent et du lion, comme ils sont les parents de la race humaine, et, de droit, ils entrent dans la fable en vertu de la loi souve¬raine qui proportionne l'un à l'autre les éléments d'une création artistique. Ce que fit La Fontaine donnant aux plantes, à l'homme, aux Dieux une âme commune, l'antiquité l'avait fait, célébrant

JEAS DE LA FONTAINE. 317
chez la reine des Immortels des yeux de génisse, cachant des divinités sous la chair des arbres plain¬tifs, et sur le bord des eaux mélodieuses unissant la femme et le cygne, ces deux chefs-d'œuvre de la grâce idéale. De celui qui tient la foudre au vermisseau le plus chétif, la chaîne se tient, pas un anneau n'est brisé. Après les peintres et les poètes de la Renaissance, La Fontaine, en son drame universel, affirme cet immense hyménée de toutes choses, et la Science moderne lui donne raison. Son rhythme, ce bronze inouï produit par la fusion et l'amalgame de tous les métaux poé¬tiques, son rhythme, ce prétendu vers libre, ré¬sultat de calculs prodigieux, et où les esprits su¬perficiels voient l'effet du hasard, est le portrait même de son univers, où toute molécule maté¬rielle et divine est entraînée dans le même tour¬billon dévie. Il est son, couleur, mouvement, rire et sanglot; l'ode, l'épître, l'épopée, le conte, broyés et mêlés ensemble par une main de diamant, don¬nent une langue nouvelle, infinie, à la fois vraie, idéale et fugitive, qui est la comédie vivante et lyrique; cette langue, la même! c'est celle des Dieux assis sur les nuées et celle de la grenouille qui coasse au fond des marais; l'hysope la peut parler comme le cèdre, et elle convient aussi à l'homme qui porte comme les forêts une cheve-
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318 JEAN DE LA FONTAliNL.
lure, et qui conquiert comme un dieu les mondes et les étoiles. Bonhomme s'il en fut, le montreur de ce spectacle, où tout est représenté, renvoie naïvement les images qui se sont reflétées en lui, et il atteste qu'un homme de génie peut, sans en être ni troublé, ni orgueilleux, contenir l'univers entier dans son cerveau, et tout entier le repro¬duire avec la parole, qui est plus grande à elle seule que la création monstrueuse. N'est-il pas un Gaulois, comme ce Rabelais qui a eu l'étoffe de dix Homères, et qui dans la paume de sa main de géant iait jouer les Olympes et leurs habitants, comme de petits acteurs sculptés par caprice? Il est Gaulois, et il en profitera pour garder le mas¬que naïf et railleur, pour ne s'embarquer ni dans les grands mots, ni dans les grandes phrases, pour rester gai comme l'alouette, fin comme la vigne poussée en pleine pierre à fusil, spirituel comme on est forcé de l'être quand on se voit depuis cinq cents ans ruiné parla dîme et par la gabelle, berné par le curé et par le seigneur, roué par le juge qui toujours avale l'huître et toujours vous tend gravement la même écaille, sans avoir autre chose pour se consoler qu'un petit bout de chanson! Cette petite chanson de la France, c'est ce qui fait laloiaumonde entier, c'est ce qui enfante le présent et l'avenir; mieux que personne La Fontaine Ta

JEAN DE LÀ FONTAINE. 319
entendue, mieux que personne il l'a chantée d'une voix attendrie, narquoise, héroïque et doucement enfantine, et c'est la même que ses petits-fils fre¬donnent encore au bruit de l'orage et au bruit tu¬multueux du tambour ! Enfin, La Fontaine a été le poëte mênie et l'esprit même de cette France qui ne veut pas être poëte ; il a su unir les deux natures dans la suprême divinité du génie.
La liste des auteurs :dans lesquels La Fontaine a puisé les sujets de ses fables contient près de cent nomsi les poètes de l'univers entier, toutes les contrées et tous les âges, Y Iliade et Les Mille et une Nuits, Bonaventure Desperiers et Louise Labé, Bidpay et Régnier, Denys d'Halicarnasse et Rabelais; elle va d'Hésiode à Guichardin en passant par Tabarin et Grattelard. On voit que La Fontaine prenait son bien où il le trouvait, et qu'il le trouvait partout, comme dans la mai¬son même de Phèdre ou d'Esope. En cela, La Fontaine a montré, une fois pour toutes, qu'il comprenait le rôle du poëte, et qu'il savait à quoi s'en tenir sur ce qu'on nomme l'invention. On ne trouve pas, on n'invente pas de sujets ; les mê mes ont servi depuis le commencement et servi¬ront jusqu'à la fin du monde. Tout au plus ap¬partiennent-ils à celui qui sait les revêtir d'une forme victorieuse et définitive, au Dante qui

320 JEAN DE LA FONTAINE.
résume les épopées antérieures à la sienne, au Goethe qui dérobe le docteur Faust aux marion¬nettes de la foire, au Molière qui prend des farces de tréteau et de grand chemin et qui en fait Les Foxirberies de Scapin et Sganarelle. L'invention, c'est le tour des pensées, c'est la vie des person¬nages, ce sont ces traits qui peignent, qui jugent, qui ravissent, c'est cette personnalité du poëte, éclatant d'autant plus qu'il s'efface mieux derrière ses personnages : c'est cette puissance de créa¬tion et d'incarnation qui rend La Fontaine ini¬mitable. Qu'on retrouve quatre vers inédits de La Fontaine, tout le monde en nommera l'auteur du premier coup, et aucun pastiche ne pourra sup¬porter une seule minute la comparaison. De ce que l'expression est toujours naturelle et vraie dans les Fables, de ce que la justesse, le rapport exact de la pensée avec le mot y établissent une merveilleuse harmonie, on a dit bien à tort qu'elle est toujours simple; au contraire, elle est souvent grandiose, épique, parfois lyrique ou élégiaque, essentiellement variée; mais tous ces tons divers sont fondus avec une puissance qui fait illusion. Le poëte héroïque A'Adonis et de La Captivité de Saint Malc se retrouve partout dans les Fables, et on y revoit sans cesse l'écrivain fécond qui dans tant de poèmes, d'élégies, de ballades, suffisants
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:56

JEAN DE LA FONTAINE, 321
pour la gloire de vingt poètes, fait résonner d'une main émue et si hardie les cordes les plus hé¬roïques, les plus tendres, les plus passionnées de la lyre. Mais plutôt que de restituer aux Fables leur vrai caractère, on a mieux aimé oublier ou dédaigner ces ouvrages remplis d'éclatantes beau¬tés, que font pâlir, malgré tout, larenommée des Fables, lumineuse comme le soleil. Apollon s'en* nuie sur le Parnasse, dans la verdoyante vallée de Phocide où la fontaine Castalie murmure son chant de cristal, et, pour se distraire, il veut entendre une histoire d'amour racontée en beaux vers ; mais, par le plus adorable et le plus excessif raffinement d'esprit, il veut que chacune des neuf Muses lui dise à son tour ce même conte : Clio, tenant à la main son clairon hardi, Melpomène armée du poignard, Thalie au brodequin d'or, Uranie cou¬ronnée d'étoiles, Erato possédée du démon lyri¬que, et toutes leurs sœurs, chacune selon l'ha¬bitude de son "génie, et Terpsichore elle-même arrêtera le vol de ses petits pieds bondissants pour se mêler à ce tournoi du bien dire et aux jeux de cette divine cour d'amour. Recommencer neuf fois le même récit! est-il possible d'imaginer un problème littéraire plus audacieux, plus ef¬froyable à résoudre? et quel autre que La Fon¬taine eût osé le rêver? Il est tout entier dans une

JEAN DE LA FONTAINE.
pareille conception ; et je sais plus d'un grand poëte qui, après lui, l'a mesurée en frémissant et qui a senti son cœur faiblir devant la tâche dé¬mesurée. Eh ! bien, ce chef-d'œuvre accompli avec un bonheur et une science dignes de l'entre¬prise, ce rare diamant aux facettes étincelantes, c'est... Clymène, une comédie reléguée, incon¬nue, oubliée dans les œuvres diverses du fabu¬liste, Clymène, où se trouve ce vers digne des temps héroïques :
Portez-en quelque chose à l'oreille des Dieux I
Comédie, écrit La Fontaine, et Clymène est en efî'et une comédie, mais de celles qui sont faites pour être jouées devant un parterre de princesses ut de poëtes, dans un décor de verdure fleurie, avec une rampe de lucioles et d'étoiles autour de laquelle voltige le chœur aérien des fées dans les blancs rayons de lune. 0 la ravissante surprise de voir Thalie et Melpomène en personne devenir dfs comédiennes, contrefaisant celle-ci Clymène et celle-là Acante sur le tréteau élevé en plein Parnasse, à deux pas de l'Hippocrène, Melpomène et Thalie se mettant du rouge parfumé d'ambroi¬sie, et interrogeant d'un pied impatient quelque souffleur divin, Silène peut-être ou le Dieu Pan, caché dans une boîte de rocber! Pour moi, je ne

JEAN DE LA FONTAINE. 323
— • : ! -"Vt
me sens pas de joie quand le terrible dieu de Cîf* ros prie Glio de chanter à son tour l'héroïne Cly-mène en une ballade à la manière de Marob":
Montez jusqu'à Marot, et point par-delà lui : Même son tour suffit.
Il suffit en effet, et plût aux Dieux qne nous pus¬sions monter jusqu'à lui! Au temps où La Fon¬taine créait ses enchantements, pour lesquels Louis XIV ne prêta pas les bosquets et les eaux jaillissantes de Versailles, les mots de fantaisie et de poëte fantaisiste n'étaient pas inventés
Diversité, c'est ma devise,
se bornait à dire le magicien qui, non conter t d'avoir créé pour ses fables une langue lyriqin: plus sonore et plus diverse que le cours ondoyant des fleuves, ressuscitait le Rondeau, le Dizain, la Ballade amoureuse, volait Boccace à l'Italie pour en faire un poëte bien français, et transformait les récits du Décaméron en ces contes franche¬ment gaulois où avaient tenu déjà l'Arioste, Ra¬belais et Les Cent Nouvelles Nouvelles. Ces contes, ornement et gloire de notre langue, a-t-onpu avec justice les condamner au nom de la morale? Pour moi, mauvais juge en ces matières, il me semble qu'ils doivenL èt»*e absous pour l'art de conter

324 JEAN DE LA FONTAINE.
avec charme, pour le style naturel et sain, pour l'esprit familier dont ils débordent. Plaisante¬ries un peu vives contre les « nonnes, » gaillar¬dises un peu lestes, tout cela est dit gaiement, délicatement, sans malice, et n*attaque sérieuse¬ment ni la vertu, ni le bon Dieu. C'est le dernier écho du moyen âge, la dernière satire de Jacques Bonhomme un peu animé contre son seigneur et contre son évêque ; au demeurant le meilleur fils du monde. En ces contes surtout abondent ce qu'on a appelé les négligences de La Fontaine, regardez-y d'un peu près, ces négligences si ob¬stinément reprochées n'existent pas; les appa¬rentes défaillances du style et de la rime ne sont qu'un art de plus, art si subtil qu'il trompe com¬plètement les faux connaisseurs, les critiques de demi-science. Ayantensesdescriptionsàparcourir un immense clavier de passions et de sentiments, il a ajouté des cordes à sa lyre, voulant une lan¬gue qui répondît à toutes les nécessités de son inspiration, et faisant de la rime non pas un gre¬lot sonore et toujours le même, mais une note variée à l'infini, dont le chant augmente d'écla* et d'intensité selon ce qu'elle doit peindre et selon l'effet qu'elle doit produire. La rime de La Fon¬taine est comme une muse dansante qui suit et accompagne le chant du poète, changeant d'in-

JEAN DE LA FONTAINE. 323
strument selon les exigences de la pensée, tantôt prenant le sistre ou le luth, ou la simple flûte de roseau, tantôt faisant résonner le tambourin ou les crotales d'or.
Les Contes deLaFontainelCescinq mots réunis sont arrivés à constituer une formule magique', une sorte de phrase enchantée qui représente à notre esprit quelque chose comme la parole de¬vant laquelle s'ouvrent les portes d'airain des cavernes remplies de trésors, de riches étoffes et de pierres précieuses. Eût-il été juste d'anéantir en leur temps ces trésors et de refermer à jamais sur eux la porte de bronze ? Si les Contes n'avaient pas gagné leur procès à force de génie et à force de joie, il faudrait leur pardonner encore pour Le Faucon et pour La Courtisane amoureuse, deux histoires d'amour qu'on relira tant que les lan¬gues humaines existeront, et tant que l'amour sera le supplice et la félicité des mortels. Si quel¬qu'un sait des sacrifices plus attendrissants que le sacrifice de Fédéric et que l'humiliation de Constance, si quelqu'un sait de plus beaux dis¬cours que le discours de Constance à Camille et que celui de Fédéric à Clitie, que celui-là mette le feu aux contes de La Fontaine et nous n'aurons rien à regretter ! Quand je songe à toutes les douces larmes que ces deux contes ont arrachées
23

326 JEAN DE VEA FONTAINE.
â tous les grands cœurs, je me sens plein de res¬pect et dé reconnaissance pour le grand poëte qui les a écrites. Quant à la langue, quant à l'art de conter, quant au divin ti&su de ces deux chefs^ d'œuvre, qu'en dire ? Ici la passion monte à l'hé¬roïsme, et pourtant ce n'est pas seulement de l'admiration qu'inspirent les deux femmes im¬mortelles, c'est de l'amour, de l'amour passionné et chevaleresque. Toujours les jeunes hommes de vingt ans apporteront leur cœur à ces divines créatures, toujours ils serviront Clitie assise à table et ils laisseront tomber des pleurs brûlant* sur les pieds nus de Constance. Constance ! la nuit où ses amers sanglots lui rendirent, le prin¬temps de son âme, l'aurore qui la vit pardonnée et triomphante, dureront autant que le monde, et les pâles rosés de ses joues ne peuvent plus mourir. Ne serait-il pas au premier rang parmi tous, le poëte de la courtisane amoureuse, lors même qu'il n'eût pas imaginé une de ses fables ? Et, sans un seul mot de description, que Con¬stance et Clitie sont belles ! Cette Constance, comme on voit bien son noble visage digne de ses habits,
Corps piqué d'or, garnitures de prix, Ajustement de princesse et de reine:
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:57

JEAN DE LA FONTAINE.
Et que de choses ont été entrevues à l'éclair de, ce poignard avec lequel la pauvrette coupe sans regrets ces habits que le sexe aime plus que sa vie! Non, rien de plus beau que ces héroïnes dont La Fontaine ne nous a pas décrit ni détaillé le visage ! mais cela, le don de créer la beauté avec une pa¬role, les vieilles fées gauloises l'en avaient doué, dans son berceau, car la duchesse de Bouillon et Madame de La Sablière ne nous apparaissent-elles pas dans toute la splendeur d'une apothéose, parce que La Fontaine écrit leur nom en tête d'un livre de contes ou de fables? Iris, comme Sévi-gné,nous sourit, ainsi que le poëte l'a voulu, sous les traits d'une déesse, et quant àlui, fils d'Homère et de l'antiquité sacrée, peintre de son temps et de tous les temps, père des poëtes qui viendront, ami de quiconque sentira, son cœur battre pour l'amour et pour i'amitié sainte, de quiconque sent en lui une étincelle du bien et du beau, il sourit comme ses déesses en regardant son œuvre, une immense campagne verte, coupée d'eau mur¬murante, où la troupe des animaux et des hom¬mes joue sa comédie aux cent actes divers, tandis que par une échappée apparaît le sacré vallon avec les Muses, les Nymphes demi-nues et le dieu même du vert laurier prêtant l'oreille à quelque chant de Daphné ou de Clymène, doht

K8 JEAN DE LA FONTAINE.
les accents font tressaillir les cordes amoureuses de la grande lyre. Et si, malgré l'ineffable dou¬ceur de ses yeux, la fine lèvre du fabuliste se re¬lève encore avec une expression narquoise, c'est parce que le drame des Animaux malades de la Peste continue à être représenté dans un coinMu tableau, à la grande satisfaction de la foule, qui n'a pas de pitié pour le martyre des Anes. Cet ironique sourire, c'est la vengeance des animaux contre messire Loup et contre son altesse le Lion. Il leur fait plus de peur assurément que le javelot de Thésée et que la massue d'Hercule, car ces brigands illustres sontparfois plus forts que toutes les armes de bois et d'acier, mais comment se défendraient-ils contre le fugitif rayon qui éclaire cette bouche amicale, contre le suave, contre le contagieux et imperceptible sourire ?

TABLE
PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
I. — Introduction 1
II. — Règles mécaniques des Vers 18
III. — La Rime tS
IV. — Encore la Rime 6S
V. — L'Enjambement et l'Hiatus W
VI. — De l'appropriation des mètres divers aux divers
poëmes français 111 ■
VII. - De la Tragédie au Madrigal 133
VIII. — Des Rhythmes et de l'Ode.. 158
IX. — Les Poëmes traditionnels à forme fixe 185
X. — De quelques Curiosités poétiques. 229
XI. — Conclusion 258
PIERRE DE RONSARD (1524-1585) 273
JEAN DE LA FONTAINE (1621-1695) ••• 301
Paris. — Typ. PIIIMPPB RBNOWAUI, 19, rue des Saints-Pêres — MÎ7S.
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