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 Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française

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didier
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:29

LE COMTE.
Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
DON DIÈGUE.
En estre refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE.
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
DON DIÈGUE.
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE.
Parlons en mieux; le Roy fait honneur à votre âge.
DON DIÈGUE.
Le Roy, quand il en fait, le. mesure au courage.
LE COMTE.
Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.
DON DIÈGUE. .
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.
COKNEILLB. Le Cid, Acte I, Scène iv. .
Après cet exemple, en voici un autre tiré du même poëme, qui mieux encore montre l'alexan¬drin classique pénétré par le Chant et offrant l'harmonie régulière et musicale de l'Ode :
; DON RODRIGUE.
0 miracle d'amour 1
CHIMÈNE.
0 comble de misères !

DE LA TRAGÉDIK AU MADRIGAL. . Ut
^ " —
DON RODRIGUE.
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères l
CHIMÈNE.
Rodrigue, qui l'eust cru!
DON RODRIGUE.
Chimène, qui l'eust dit I
CHIMèNE.
Que nostre heur fût si proche et si-tost se perdîtI
DON RODRIGUE.
Et que si près du port, contre toute apparence,* Un orage si prompt brîsast notre espérance 1
CHIMÈNE.
Ah 1 mortelles douleurs 1
DON RODRIGUE.
Ah ! regrets superflus t
CHIMÈNE.
Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.
CORNEILLE. Le Cid, Acte III, Scène iv.
Des quelques observations qui précèdent il ré¬sulte deux choses. L'une c'est que, si jamais la Tragédie peut renaître chez nous (ou naître), c'est en se rapprochant le plus possible de ]a Jorme de la Tragédie.grecque, ou du moins de la Tragédie de Corneille. — La seconde c'est que, contrairement à ce qu'on a cru et dit souvent, la
13

146 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
limite qui sépare le Drame de la Tragédie est parfaitement connue et définie. D'une part le Drame n'est pas tenu d'être religieux et national au point de vue des spectateurs qui l'écoutent; de l'autre, dans le Drame, le Lyrisme est mêlé et contenu dans la trame du vers alexandrin; tandis que dans la Tragédie il se sépare du dia¬logue et paraît sous sa forme type d'Ode et de Chant divisé en strophes. Ceci est le point capital ; car la forme de l'Ode étant mise à part, le Drame peut s'élever aux plus sublimes élans lyriques, et, pour s'en convaincre, il n'y a qu'à parcourir le Théâtre de Victor Hugo :
Oui, ce soleil est beau. Ses rayons, — les derniers ï — Sur le front du Taunus posent une couronne ; Le fleuve luit; le bois de splendeur s'environne; Les vitres du hameau là-bas sont tout en feu ; Quec'estbeau! quec'estgrand! que c'estcharmant,mon Dieu! *\a nature est un flot de vie et de lumière 1...
VICTOR HUGO. Les Burgraves, Première Partie, Scène m.
i)e ma vie, 6 mon Dieu! cette heure est la première. Devant moi tout un monde, un monde de lumière, Comme ces paradis qu'en songe nous voyons, S'entr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons î Partout en moi, hors moi, joie, extase et mystère, Et l'ivresse, et l'orgueil, et ce qui sur la terre Se rapproche le plus de la divinité, L'amour dans la puissance et dans la majesté!
VICTOR HUGO. /luy-Blas, Acte HT, Scène î?.

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. t"
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.
Rien que la nuit et nous! Félicité parfaite!
Dis, ne le crois-tu pas? sur nous, tout en dormant,
La nature à demi veille amoureusement.
La lune est seule aux deux, qui comme nous repose,
EL respire avec nous l'air embaumé de rosé!
Regarde : plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l'heure à l'horizon montait,
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble
Et ta voix toutes deux m'allaient au cœur ensemble;
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant!
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.
VICTOR HUGO, Bernani, Acte V, Scène in.
LA COMÉDIE.
Ce qui est vrai pour la Tragédie l'est aussi pour la Comédie. Née comme sa sœur sur le cha¬riot de Thespis, la Comédie ne peut pas plus qu'elle se passer de l'élément lyrique, sous une forme ou sous une autre, et tous les grands génies' qui lui ont donné sa forme définitive, Corneille (qui lui laisse comme à la Tragédie le monolo¬gue en strophes), Molière, Racine, Beaumar¬chais, ont tous cherché, chacun à leur manière, l'équivalent du Chœur d'Aristophane. Car, dans la Comédie, le Lyrisme est le repos et l'équilibre de la farce bouffonne poussée à l'excès, comme dans la Tragédie il est le repos et le contre-poids des terreurs extra-humaines. Souvent, dans les

iiè PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
intermèdes de ses comédies héroïques, Molière emploie la poésie lyrique pure :
Usez mieux, ô beautés fîèresl Du pouvoir de tout charmer : Aymez, ayraables Bergères, Nos cœurs sont faits pour aymer: Quelque fort qu'on s'en deffende, 11 faut y venir un jour ; 11 n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'Amour.
MOLIERE. La Princesse d'Élide, sixième Intermède.
Dans une comédie écrite en prose, L'Avare^ au moment où la passion d'Harpagon est tendue et exaltée au suprême degré, le poëte sent alors qu'il doit se mettre en communication avec le spectactenr et lui adresser directement la parole :
Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me sem¬ble mon voleur. Hél de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si Ton sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent, tous et se mettent à rire.
MOLIERE. L'Avare, Acte IV, Scène vu.
Dans Amphitryon, mettant en scène des rois et des Dieux, Molière emploie la forme poétique par excellence, le vers libre, dont je définirai la

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL, .*9
création et le mouvement dans le prochain chapi¬tre de cette étude : et il l'emploie de même dans sa comédie héroïque Psiché, à laquelle le grand Corneille travailla avec lui.
PSICHÉ.
Des tendresses du sang peut-on estrë jaloux?
L'AMOUR.
Je le suis, ma Psiché, de toute la Nature.
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent,
Vos cheveux souffrent trop les caresses du Vent,
Dès qu'il les flatte, j'en murmure;
L'air mesme que vous respirez Avec trop de plaisir passe par vostre bouche,
Votre habit de trop près vous touche,
Et, si-tost que vous soupirez,
Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint, parmy vos soupirs, des soupirs égarez.
MOLIERE. Psiché, Acte III, Scène m.
On le voit, même chez Molière, le bon sens fait homme, la belle Comédie ne peut renier son origine lyrique. Mais de nos jours même, d'ans la comédie en prose d'Alfred de Musset, nous re¬trouvons distinct, séparé des acteurs et s'appelant par son nom, le Chœur d'Aristophane :
LE CHŒUR.
Doucement bercé sur sa mule fringante, messer Blazius s'avance dans les bluets fleuris, velu de neuf, l'écritoire au côté. Comme un poupon sur l'oreiller, il se ballotte
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:31

150 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater Noster dans son triple menton. Sa¬lut, maître Blazius, vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique.
ALFRED DE MUSSET. On ne badine pas avec l'Amour, Acte I, Scène i.
Si jamais la Comédie est menacée dépérir chez nous pour un temps, et ce malheur est peut-être plus près de nous que nous ne voudrions nous l'avouer, c'est en se retrempant et en se vivifiant dans l'Ode, sa mère, qu'elle ressuscitera et re¬naîtra. Mais, comme dit un proverbe ancien, Ju¬piter affole ceux qu'il veut perdre, et c'est ainsi que nos auteurs comiques ont cru, bien à tort, progresser en ôtant à la Comédie légère le gra¬cieux et dansant couplet de Vaudeville, qui était comme le dernier ressouvenir de son origine.
Enfin il ne faut pas oublier qu'à son origine, en France, la Comédie se servait, non du majes¬tueux et terrible alexandrin, mais du vers ailé, chantant, de huit syllabes :
COLLART.
Dea, si vous avez maladie Ou quelque douleur, qu'on le dye; Car ung médecin bel et bon Manderay quérir.
PERNETTE.
Nenny, non»

OE LA TRAGÉDIE Afl MADRIGAL. 151
COLLART.
Y a il nul en voysinaige
Qui vous a faict ou dict oultraige?
J'en ferai la pugnission
Tant qu'il souffira.
PERNETTE.
Nenny, non.
COLLART.
Eu avez-vous faulte de rien? De boire ou menger? je sçay bteD Que on ne vous dist jamais non De chose céans.
PERNETTE.
Nenny, non.
COLLART.
Avez-vous faulte aucunement De quelque bel habillement Ou de tissus, de la façon Qu'on porte à présent?
PERNETTE.
Nenny, non
COLLART.
Vous ai-je jamais menassée, Bastue, férue ou frappée, Ne dire pis que vostre nom, Quoy que vous fissiez.

PETIT Ï&A1TÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
PERNEÏTE.
Nenny, non.
r'ARCB NOUVELLB à cinq personnaiges des Femmes gui font refondre leurs maris *.
Maintenant, je vais en quelques mots et très-rapidement passer en revue les autres genres qui, depuis le moderne avènement de l'Ode, ont gardé si peu de leur existence propre.
L'ÉGLOGUE ET L'IDYLLE. — Ces deux-là' peut-être qui mettaient en scène des bergers chanteurs et se plaisaient aux chants alternés, resteront ou pourront revivre sous leur forme primitive, comme le font pressentir deux chefs-d'œuvre : YÉglogue Napolitaine, dans laquelle Sainte-Beuve montre le paganisme encore vivant dans la mo¬derne Italie sous les images des saints (Poésies de Sainte-Beuve, tome Ier, chez Michel Lévy), et l'adorable Idylle d'Alfred de Musset (Poésies Nou¬velles).
LE PATRE.
Qui viendra contre moi, quand je marche à la tête De mes grands bœufs, plus grands que le taureau de Crète, Et dont la corne immense, en sa double moitié, Semble l'arc pythien tout entier déployé?
1. Ancien Théâtre français, ou collection des ouvrages drama¬tiques les plus remarquables, depuis les mystères jusqu'à Cor¬neille, publié avec des notes et éclaircissements par M. Viollet-le-Duc, 1854, (dans la BIBLIOTHEQUE

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 163
LE PÊCHEUR.
Qui fuira mieux que moi, quand la rame fidèle S'ajoute au sein enflé, dont ma voile étincelle, Voile légère au mât, blanche sous le rayon, Et plus oblique au vent qu'une aile d'alcyon?
SMNTE-BBUVB. Églogui Napolitain**
Parlons de nos amours : la joie el la beauté Sont mes dieux les plus chers, après la liberté. Ébauchons, en trinquant, une joyeuse idylle. Par les bois et les prés, les bergers de Virgile Fêtaient la poésie à toute heure, en tout lieu ; Ainsi chante au soleil la cigale dorée. P'une voix plus modeste, au hasard inspirée, Nous, comme le grillon, chantons au coin du "feu.
ALFRED DE MUSSET. Idylle.
Pour ces deux genres de poëme, nul conseil à donner, sinon celui de bien lire Théocrite, dans le grec, s'il se peut, sinon dans la belle traduction de Leconte de Lisle1, et de prendre, de l'arrange¬ment divin de ses cadres, ce qui peut s'appliquer à la vie moderne.
L'ÉLEGIE.— Aujourd'hui, toute lyrique :
Elle était pâle et pourtant rosé, Petite avec de grands cheveux. Elle disait souvent : Je n'ose, Et ne disait jamais : Je veux.
1. Hésiode - Hymnes Orphiques-Théocrite-Bion-Moskhos -Tyrtée-Odes Anacréontiques. Traduction nouvelle par Leconte de Lisle. (1869. — Chez Alphonse Lemerre.J

154 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Le soir, elle prenait ma Bible
Pour y faire épeler sa sœur,
Et, comme une lampe paisible,
Elle éclairait ce jeune cœur.
VICTOR HUGO. Les Contemplations, Livre IV, vu.
LA SATIRE." — Absorbée dans l'Ode. Voir tes Jambes d'Auguste Barbier, et tout le volume des Châtiments.
Chastes buveuses de rosée Qui, pareilles à l'épousée, Visitez le lys du coteau, 0 sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles, Envolez-vous de ce manteau !
VICTOR HOGO. Le Manteau Impérial. Les Châtiments, Livre V, in.
L'ÉPITRE. — Dans l'âge des chemins de fer, de la photo graphie; du télégraphe électrique et du câble sous-marin, les amusements littéraires sont finis. Il n'y a plus que le langage vulgaire ou scientifique et l'Ode. Gomment s'écrirait-on envers, quand, grâce au ciel, la lettre écrite dis¬paraît déjà devant la dépêche télégraphique? On trouverait le dernier vestige de l'épître (mais bien pénétréeparïe lyrisme) dans les vers des Contem¬plations intitulés : Écrit en 1846. (Livre V, ni).
Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère. etc.
LA FABLE. — Les Fables de la Fontaine sont écrites en vers libres, et quelquefois en vers de

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 155
huit syllabes. Il n'y a, il n'y a eu et il n'y aura en France qu'un seul fabuliste, lui, et il n'y a pas de fables à faire après la Fontaine. Si Florian l'avait su, nous aurions peut-être quelques bons A rlèquins de plus et de mauvaises Fables demoins. Les fables de la Fontaine, c'est LA PERFECTION et le dernier mot du génie.
CHANSON. —Précisément parce qu'elle tou¬che de si près à l'Ode, elle ne se confondra ja¬mais avec l'Ode ; car elle est l'ode gaie, légère, amoureuse. Elle doit fuir le pédantisme comme la peste et ne pas enfourcher Pégase, comme l'a fait trop souvent la Chanson de Béranger. Le vrai chanteur français, vif, gracieux, alerte comme Chérubin, c'est encore Alfred de Musset :
Allons, mon intrépide, . Ta cavale rapide Frappe du pied le sol, Et ton bouffon balance, Comme un soldat sa lance, Son joyeux parasol !
Mets ton écharpe blonde Sur ton épaule ronde, Sur ton corsage d'or, Et je vais, ma charmante, T'emporter dans ta mante, Comme un enfant qui dort!
Alfred de Musset
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:31

156 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
LE CONTE. — En dépit de la Silvia d'Alfred de Musset, et du délicieux Diamant-noir de M. le marquis de Belloy, nous devons à l'avenir conter en prose. Toujours pour les mêmes raisons, c'est que la poésie n'a gardé et n'a dû garder pour do¬maine que les genres où elle est indispensable et où rien ne peut la remplacer. Après Balzac et Ed¬gar Poe, le conte en vers n'existe plus.
L'ÉPIGRAMME était une raillerie fine ou cruelle enfermée dans quelques vers aux pointes acérées ; LE MADRIGAL, un compliment ingénieux dit en quelques vers. On en fait encore en prose dans la conversation; mais si le Madrigal et l'Ëpi-gramme en vers ont leur raison d'être dans le Poème et dans la Comédie, ils ne se servent plus à part, comme au temps des bustes en porcelaino et des bergères couleur de rosé. Les meilleurs qu'on ait faits dans notre langue se trouvent réu¬nis dans un receuil : le Nouveau Recueil des Épi-grammatistes français, anciens et modernes, à Amsterdam, chez les frères Wetstein, 1720.
Les Amis de l'heure présente Ont le naturel du Melon, 11 faut en essayer cinquante Avant que d'en trouver un bon,
a dit un épigrammatisto ; mais un bon madrigal

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 157
est cent fois plus rare qu'un bon ami, car le moyen d'être neuf et original en comparant une femme à une rosé? Il faudrait pour cela commen¬cer par réhabiliter la Rosé, que tant de madri¬gaux fades sont presque parvenus à déshonorer, même après que Cypris l'avait faite semblable à aes lèvres et teinte de son précieux sang l
II

CHAPITRE VIII
DES RHYTHMES ET DE L'ODE
Comme l'Odo, je le répète une dernière fois, a absorbé tous les genres poétiques, comme elle est devenue toute la poésie moderne, comme ses moyens d'expression ont varié à l'infini avec les impressions et les sentiments qu'elle a dû peindre, comme depuis les poëtes de la Pléiade jusqu'à nous, une innombrable quantité de rhythmes a été chaque jour créée, il ne faudrait rien moins qu'un immense ouvrage spécial pour énumérer tous les 'rhythmes qui existent, et surtout ceux qui n'existent pas, car combien de rhythmes ont été créés par l'empirique fantaisie du premier venu, en dehors de toute harmonie musicale, et ne vivant pas, par l'excellente raison qu'ils n'ont jamais vécu ! — Mais au sujet des rhythmes à in¬venter, je répugne à donner quoi que ce soit qui ressemble à une règle, ou même à une indica¬tion, et voici pourquoi. C'est qu'à moins d'être

DES RHYTHMES ET DE l'ODE.
parfaitement sûr qu'on est un homme de génie et doué du génie particulier de la métrique, non-seulement on n'a-pas besoin d'inventer des rhy-thmes nouveaux, mais on a le strict devoir de ne pas en inventer.Il en existe un si grand nombre d'excellents que dans toute une vie de poëte on a à peine le temps de les étudier, et on n'a jamais l'occasion de les appliquer tous. Et parmi ceux qui existent vous trouverez toujours celui qui s'applique à ce que vous voulez peindre : à quoi bon par conséquent en inventer de nou¬veaux?
Mais, parmi les rhythmes connus, quels sont ceux qui existent en réalité et quels sont ceux qui n'existent pas? Votre oreille, votre sens musical doivent vous le dire; mais pas suffisamment, j'en conviens, car chez les plus grands poètes, et no¬tamment (pour prendre tout de suite le taureau par les cornes), chez Yictor Hugo, on trouve beaucoup de types de Strophe dont l'artiste a tiré un admirable parti, et qui sont cependant, en tant que strophe, combinés d'une manière empi¬rique. Mais hélas! comment nous retrouver dans ce labyrinthe? Où est la mort? où est la vie? La question est-elle donc insoluble? Non, dans notre art il n'y a pas de question insoluble, si l'on a l'humilité de cœur et si l'on veut bien se rappeler

160 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
sans cesse que les conditions de la vie sont tou¬jours semblables à elles-mêmes.
N'oublions jamais la légende du géant libyen Antée, qui, en touchant sa mère la Terre, y pui¬sait des forces nouvelles, et reportons-nous en¬core une fois à l'étymologie du mot Poésie : uoteTv faire, iroCYi^a ce qui est fait. — Pour qu'une Strophe existe, il faut qu'elle soit faite, c'est-à-dire qu'on ne puisse pas en séparer les parties sans la briser, sans la détruire complètement.
Si une Strophe est combinée de telle façon qu'en la coupant en deux on obtienne deux strophes, dont chacune sera individuellement Une strophe com¬plète, elle n'existe pas en tant que strophe.
Telle est celle-ci, que Victor Hugo a souvent et magnifiquement employée :
Non, l'avenir n'est à personne, Sire! l'avenir est à Dieul A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu. L'avenir! l'avenirl mystèrel Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur les toitsl VICTOR HUGO. Napoléon II. Les Chants du crépuscule, ».

DES RHYTHMES ET DE L'ODIS. *6i
II est évident qu'en coupant celte strophe en deux après le quatrième vers, nous obtenons deux strophes complètes et parfaitement bien portantes, l'une de quatre vers, l'autre de huit vers. Ce type de strophe n'occupe donc pas dans .'ordre lyrique un rang plus élevé que dans l'échelle animale un polype dont on peut dédou-. bler la vie en le coupant en deux.
Que faudrait-il pour que cette strophe existât?
— Il faudrait que les quatre premiers vers fussent soudés aux huit derniers par un arrange¬ment de rimes tel qu'on ne puisse séparer ces deux parties sans laisser dans l'une ou l'autre un vers privé de sa rime, c'est-à-dire sans avoir dé¬truit, tué la strophe elle-même, puisqu'on fran¬çais il n'y a pas de vie poétique sans la rime. C'est ce que le lecteur comprendra parfaitement tout à l'heure, quand nous examinerons le DIZAIN et le HUITAIN.
A plus forte raison, un Rhythme n'existe d'au¬cune manière et à aucun titre, quand il suffit de changer la disposition typographique du texte pour que l'existence individuelle de ce prétendu rhythme disparaisse complètement. Tel est, — j'en suis fâché, mais c'est le cas de dire : « Platon m'est cher, mais la vérité m'est plus chère que lui, » — tel est le célèbre IAMBE prétendu d'André
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:32

162 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Chénier et d'Auguste Barbier, superbe et d'une puissante énergie quand ces maîtres l'emploient, mais qui, en tant que rhythme, n'a qu'un tort, celui de ne pas exister.
Quant au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort, Pauvres Chiens et Moutons : toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort. Les enfants qui suivaient ses ébals dans la plaine;
Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent, s'il est tendre :
Dans cet abîme enseveli, J'ai le même destin : je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
ANDRE CHENIER, larnbes, n.
Est-il besoin d'insister, et de faire remarquer que nous avons là tout bonnement trois honnêtes strophes de quatre vers, réunies par un simple artifice typographique? De telle torte qu'au temps où les typographes n'avaient pas adopté l'usage de séparer les strophes par des blancs, le lecteur de ces Jambes ne se serait pas même aperçu que le poëte avait prétendu faire autre chose que des strophes de quatre vers. Mon Contradicteur a bien envie de me dire que, dans le morceau d'An¬dré Chénier cité tout à l'heure, les huit derniers vers ne forment qu'une seule phrase,, et que par

DES «RYTHMES ET DE L'ODE. 163
conséquent ils ne peuvent être divisés en deux strophes. Mais il ne l'ose pas, car il se rappelle ce que nous avons posé de façon à n'avoir plus besoin d'y revenir : à savoir que chez tous les lyriques de tous les pays et de tous les temps, excepté en France au xvue et au XVIII6 siècle, époque où le sentiment et la science de la versi¬fication furent oblitérés et perdus, le Sens et le Rhythme poursuivent parallèlement leur route, sans se croire obligés de faire halte aux mêmes en¬droits. Etl'on peut s'en convaincre,non-seulement en lisant, mais en regardant les Odes d'Horace.
La même observation que nous avons faite pour les lambes s'applique à ce rhythme de Ronsard :
0 grand'beauté, mais trop outrecuidée
Des présens de Venus, Quand tu voirras ta face ê Ire ridée
Et tes flocons chenus, Contre le temps et contre toi rebelle,
Diras en te tançant : Que ne pensois-je alors que j'estois belle
Ce que je vay pensant? Ou bien pourquoy à mon désir pareille
Ne suis-je maintenant? La beauté semble à la rosé vermeille,
Qui meurt incontinent.
RONSARD. A Jeanne impitoyable. Odes, Livre III, xii.
Elle s'applique aussi à cet autre rhythme du même poète :

1S4 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Couché sous tes ombrages vers,
Gastine, je te chante Autant que les Grecs, par leurs vers, .
La forest d'Erymanthe : Car, malin, celer je ne puis
A la race future De combien obligé je suis
A ta belle verdure. Toy qui, sous l'abri de tes bois,
Ravy d'esprit m'amuses; Toy qui fais qu'à toutes les fois
Me respondent les Muses; etc. RONSARD. A la Forest de Gastine. Odes, Livre II, xv,
II n'y a là pas autre chose que des strophes de quatre vers, dont l'aspect matériel est défiguré par un artifice typographique. En imaginant ce prétendu rhythme, Ronsard a été égaré par le désir de reproduire l'aspect de certaines odes d'Horace, et il a oublié que dans notre versifica¬tion dont la Rime est l'âme essentielle, les di¬verses parties d'une ode ne sont liées entre elles que si elles sont liées parla rime.
A ce propos, il faut bien que je signale la ga¬minerie (il n'y a pas d'autre mot à employer) par laquelle Alfred de Musset, dans son merveilleux poëme Mardoche, écrit en vers alexandrins à rimes plates, s'amusa à séparer le texte, de dix en dix vers, par des chiffres romains, comme si la strophe lyrique pouvait se créer par le même procédé qui sert à diviser une galette en un cer-

DES RflYTUMES ET DE L'ODE. 165
tain nombre de morceaux de galette I Hélas ! dans toutes les éditions dé son œuvre, ces malheureux chiffres romains, puéril amusement d'un homme de génie, ont été respectés — par lui d'abord, puis par ses éditeurs et par ses héritiers. Que n'a-t-on respecté plutôt les changements à vue shakespeariens de ses Comédies, qu'on a rame¬nées violemment à l'unité de lieu de Procuste! — J'ai traité de gaminerie le numérotage des vers de Mardoche, car Alfred de Musset si spiri¬tuel, — et si savant en versification, malgré les airs innocents qu'il prenait pour faire pièce aux versificateurs trop exacts, n'avait pas pu croire que cette farce typographique rappelait suffisam¬ment la strophe des poëmes byroniens.
Il faut se garder d'une semblable illusion, et il faut bien se garder aussi de croire qu'on a,fait quelque chose lorsqu'on a arbitrairement re¬tourné un rhythme comme on retourne un gant, et qu'on a simplement mis les vers masculins à la place des vers féminins, et réciproquement. —
En cette affaire comme en beaucoup d'autres, le désir de s'instituer maître de son autorité propre, avant d'avoir été un bon écolier, a fait faire aux gens beaucoup de sottises. Jamais, en apparence, on n'a inventé plus de rhythmes que dans ces dernières années ; mais leur plus

166 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
grand défaut c'est qu'ils n'existent pas. Pour la plupart du temps mal façonnés, mal équilibrés, manquant d'harmonie et de pondération, ils rem¬plissent très-mal le rôle que les rhythmes déjà existants remplissaient très-bien. Aussi peut-on dire que celui qui les emploie, les a imaginés, non par le besoin réel qu'il avait d'eux, mais par ignorance.
Je m'explique. Unrimeur plus orgueilleux que savant (il y en a) pense un poëme, qui trouverait très-bien sa forme nécessaire dans tel rhythme existant; mais comme ce rhythme, notre rimeur ne le connaitpas, faute d'avoir assez lu les maîtres du xvie siècle et les maîtres contemporains, il a plus tôt fait d'en créer un au hasard que d'aller chercher là où il est celui qu'il lui faudrait; et il satisfait ainsi du même coup son orgueil et sa pa¬resse. Est-ce donc à dire qu'il faut nous en tenir au passé, interrompre la vie intellectuelle, etnous interdire le droit de créer des rhythmes?Non, sans doute, mais il faut connaître tous ceux qu'ont em¬ployés nos prédécesseurs, et qui ont été construits conformément à des lois éternelles, et ne pas les remplacer inutilement par d'autres qui ne les valent pas.
Ceci s'applique non seulement à la poésie, mais à tous les arts et à toutes les sciences- On

DES RHYTHMES ET DE L'ODli. 161
croit qu'un moyen manque et nous fait défaut, quand au contraire il est depuis des siècles à notre disposition: Cela tient surtout à cette cause que de notre temps, dans l'artiste et dans le poëte, on n'a voulu voir que le penseur, le prophète, le vates, qui certes existe en lui; mais il doit conte¬nir aussi un ouvrier, qui, comme tous les ou¬vriers, doit ayoir appris son métier par imitation et en connaître la tradition complète.
Chose étrange et sur laquelle je ne saurais re¬venir trop souvent! personne n'aurait l'idée de créera nouveau, de tirer de son âme, d'inventer de toutes pièces le métier de la menuiserie ou celui de la serrurerie, et cependant on a la pré¬tention de savoir, sans l'avoir appris, le métier de la poésie, qui est le plus difficile de tous! Tel menuisier de village façonne une colonne torse mieux que nos ébénistes d'art, parce qu'il se borne à reproduire fidèlement les modèles que lui ont laissés son père et son aïeul, menuisiers comme lui. Tâchez d'être aussi sages que ces ar¬tisans, et ne remplacez pas par des monstres nou¬veaux les modèles excellents qui vous ont été lé¬gués. Mais c'est assez nous arrêter à ce qu'il ne faut pas faire, et je ne puis mieux clore cet épi¬sode que par un conseil dont je recommande à mes lecteurs la sagesse pratique :
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:33

168 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
RHYTHMES NOUVEAUX. — En fait de rhythmes, se défier absolument de tout ce qu'on a prétendu ou cru inventer depuis le xvie siècle.
Étudions maintenant quelques-uns des plus vieux ou des meilleurs rhythmes français, et tout d'abord le HOITAIN et le DIZAIN, qui sont peut-être ce que l'art lyrique a produit chez nous de plus parfait : aussi les poètes modernes les ont-ils abandonnés! Pourtant, ils comptent dans leurs rangs de savants et habiles artistes : puisse l'un d'entre eux, saisi de pitié, arracher le Huitain et le Dizain à un injuste oubli 1 Je commence par citer deux exemples de huitains, l'un écrit en vers de dix syllabes et commençant par un vers féminin, l'autre écrit en vers de huit syllabes et commençant par un vers masculin.
HOITAIN ÉCRIT EN VERS DE DIX SYLLABES, ET COMMENÇANT PAR UN VERS FÉMININ
Lorsque je voy en ordre la brunette
Jeune, en bon poinct, de la ligne des Dieux,
Et que sa voix, ses doits et l'espinette
Meinent ung bruyct doulx et mélodieux,
J'ay du plaisir, et d'oreilles, et d'yeulx,
Plus que les sainctz en leur gloire immortelle;
Et autant qu'eulx je deviens glorieux
Dès que je pense estre ung peu aymé d'elle.
CLEMENT MAROT. D'Anne jouant de l'espinette. Épigrammes, cxx. Œuvres complètes, édition Pierre Jannet, chez Lemerre.

DES BHYTHMES. ET DE L ODE. .ifi.1
HU1TAIN ÉCRIT EN VERS DE HUIT SYLLABES ET COMMENÇANT -PAR UN VERS MASCULIN
Quand je vous ayme ardantenient, Vostre beauté toute aultre. efface ;-Quand je vous ayme froidement, Vostre beauté fond comme glace. Hastez-vous de me faire grâce Sans, trop user de cruaulté : Car si mon amytié se passe, A Dieu command vostre beauté.
CLEMENT MAROT. D'une qui faisoit la longue. Épigrammea, Cl. (Euvres complètes. Édition Pierre Jannet.
Le Huitain peut être indifféremment écrit en vers de dix syllabes ou en vers de huit syllabes.
Soit qu'il soit écrit en vers de dix syllabes ou en vers de huit syllabes, il peut indifféremment commencer par un vers féminin ou par un vers masculin.
Dans le Huitain, il y a quatre vers qui riment ensemble : MASCULINS si le huitain commence par un vers féminin; FEMININS si le huitain com¬mence par un vers masculin. Ce sont le second, le quatrième, le cinquième et le septième vers. Le premier et le troisième vers riment ensemble. Le sixième et le huitième vers riment ensemble. Mais ces deux couples de rimes sont si bien liés et tressés entre eux par la rime quadruplée des se¬cond, quatrième, cinquième et septième vers, qu'on ne saurait couper nulle part sans la briser
15

170 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
cette belle strophe, qui forme un tout d'une si parfaite cohésion.
Naturellement le huitième vers qui renferme le trait, la chute, est le plus important du Hui-tain ; et cependant le poète doit mettre toute son ingéniosité dans l'invention de la rime qui sera quadruplée^ car il faut qu'elle puisse se lier et comme pensée et comme son avec les deux au¬tres couples de rimes. — Dans tous ces rhythmes compliqués, l'imagination, ou du moins, hélas ! à son défaut, la science — de la Rime est indis¬pensable.
Je passe au Dizain, et, comme pour le Hui-tain, je commence par les exemples.
DIZAIN ÉCB1T EN VERS DE DIX SYLLABES ET COMMENÇANT PAR UN VERS FÉMININ
Anne par jeu me jecta de la neige Que je cuidoys froide, certainement: Mais c'estoit feu, l'expérience eu ay-je, Car embrasé je fuz soudainement. Puisque le feu loge secrètement Dedans la neige, où trouveray-je place Pour n'ardre point? Anne, ta seule grâce Estaindre peut le feu que je sens bien, Non point par eau, par neige, ne par glace, Mais par sentir ung feu pareil au mien.
CLEMENT M\EOT. D'Anne qui lui jecta de la neige, Épigrammes, Édition Pierre Jannet.

DES RHYTUMES ET D13 L'ODE. 171
DIZAIN ÉCRIT EN VERS DE DIX SYLLABES ET COMMENÇANT PAR UN VERS MASCULIN
Pour ung dixain que gaingnastes mardy, Cela n'est rien,'je ne m'en fais que rire, Et fuz tresaise alors que le perdy, Car aussi bien je vouloys vous escrire, Et ne sçavois bonnement que vous dire, Qui est assez pour se taire tout coy. Or vous payez, je vous baille dequoy D'aussi bon cueur que si je le donnoye; Que pleust à Dieu que ceulx à qui je doy Fussent contents de semblable monnoye.
CLEMENT MARUT. Épigramme qtfil perdit contre Heleine de Tournoh. Ëpigrammes, LXXXVII. Édition Pierre Jannet.
Le Dizain peut être écrit en vers de huit syl¬labes; mais il est bien plus souvent et presque toujours écrit en vers de dix syllabes. Comme le Huitain, il peut commencer indifféremment par un vers féminin ou par un vers masculin. Voici quelle est sa contexture : Le premier vers rime avec le troisième vers. Le second, le quatrième et le cinquième vers riment ensemble. Le sixième, le septième et le neuvième vers riment ensem¬ble. Le huitième vers rime avec le dixième vers.
Le Dizain est certes moins solidement bâti que le Huitain, car il semble en quelque sorte pou¬voir se diviser en deux parties, l'une qui finit avec le cinquième vers, l'autre qui commence avec le sixième. Cependant il est si bien conçu,

172 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
si bien pondéré ; la double rime du quatrième et du cinquième vers, rattachée à celle du second vers, appelle si bien la double rime du sixième et du septième vers rattachée à celle du neuvième vers, qu'on n'aurait pas le courage de donner le coup de ciseau qui séparerait les deux parties de cette belle strophe. Tout l'artifice, toute la gloire du poëte consiste à bien attacher sa strophe, pré¬cisément là où elle risque de se casser, c'est-à-dire entre le cinquième vers et le sixième. Il faut que le cinquième vers soit une véritable Schéhe-razade, dont l'imagination force le sultan son maî¬tre à brûler d'envie d'entendre le sixième vers!
TERZA RIMA. C'est un de nos plus beaux rhyth-mes, et, en dépit de son origine italienne, un des plus français, noble, gracieux, rapide^ apte à prendre tous les tons, et qui se.prête à la fois au chant et au récit. On serait tenté de le croire d'invention récente, parce que ce sont nos con¬temporains qui ont excellé à s'en servir; mais, au contraire, nous le trouvons, du vivant même de Ronsard, chez le poète comique et tragique Etienne Jodelle, dans les vers A sa Muse :
Tu sçais, ô vaine Muse, ô Muse solitaire
Maintenant avec moi, que ton chant qui n'a rien
De vulgaire, ne plaist non plus qu'un chant vulgaire, etc.

DES RIIYTIIMES ET DE L'ODE. 178
Mais ne poussons pas plus loin cet exemple. Pour les Terza Rima, le poëte qu'il faut lire et étudier toujours, c'est Théophile Gautier, maître et seigneur absolu de ce rhythme, qu'il a poussé à la dernière perfection, comme tous ceux aux¬quels il lui a plu de toucher :
Sur l'autel idéal entretenez la flamme,
Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
Par l'admiration et l'amour de la femme.
Comme un vase d'albâtre où Ton cache un flambeau, Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.
Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, Au milieu du combat jetant des mots de paix, Fasse tomber les flots de la foule irritée.
Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive
Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts,
Faites de la musique avec la voix plaintive
De la création et de l'humanité,
De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile, Sur un char triomphal par le peuple escorté :
Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
THEOPHILE GAUTIER. Le Triomphe de Pétrarque. Poésies diverses, 1833-1838.
Gomme on le voit, dans les Terza Rimât 1« premier et le troisième vers de la première stro-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:34

174 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE,
phe riment ensemble. Puis le second vers de la première strophe rime avec le premier et le troisième vers de la seconde strophe. Le second vers de la troisième strophe rime avec le premier et le troisième vers de la quatrième strophe, et ainsi de suite, et le poème se termine par un vers isolé qui rime avec le second vers de la dernière strophe. — Rhythme admirable, attaché et serré comme une tresse d'or, et qui n'admet aucune défaillance, aucun repos dans le souffle lyrique; mais comme ii faut penser de loin, voir surgir à la fois toutes ses rimes et embrasser, au moment même où on l'imagine, toute sa composition!
Brizeux a essayé de créer des rhythmes compo¬sés de tercets. Ils sont beaux, mais bien inférieurs aux Terza Rima, puisque les strophes n'y sont pas attachées les unes aux autres. Ils sont pour¬tant habilement inventés, et il faut les étudier. On les trouvera dans les Poésies Complètes de Brizeux *, au recueil intitulé La Fleur d'Or, qui s'est précédemment appelé Les Ternaires (chez Paul Masgana, 1842).
En fait de tercets, une erreur complète (ohl que je souffre à l'écrire!), c'est le prétendu rhythme, adopté par Yictor Hugo lui-même ! dont
i. Éditions Michel Lévy et Alphonse Lemerre.

DES BHYTRMES ET DE i/ODE. 175
je vais donner un exemple, tiré de ses Contem¬plations. Mais en commençant ce petit livre qui sera si incomplet et si imparfait, j'ai accepté le dur et cruel devoir d'être sincère :
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
« Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles. »
Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
Nous montions pour jouer au grenier du couvent, Et là, tout en jouant, nous regardions souvent, Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.
Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir; Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir, Mais je me souviens bien que c'était une Bibte.
VICTOR HDGO.. Les Contemplations, Livre V, x.
Ces quatre prétendus tercets ne sont rien autre chose que deux strophes de six vers, dont chacune est coupée en deux morceaux, par un artifice ty¬pographique. — Autrement comment pourrais-je admettre que la première strophe soit liée par la rime à la seconde strophe, et que la troisième strophe soit liée par la rime avec la quatrième sLrophe, sans qu'il y ait aucun lien entre la se¬conde et la troisième strophe?— Mais je n'insiste pas; la chose est claire pour le lecteur, et combien plus pour mon maître 1

i7ti PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Comme conquête de la poésie française sur l'art étranger, il faut encore citer, après les Terza Rima, la strophe de six vers adoptée par Alfred de Musset pour plusieurs de ses poèmes :
Comme dans une lampe une flamme fidèle,
Au fond du Panthéon le marbre inhabité
Garde de Phidias la mémoire éternelle,
Et la jeune Yénus, fille de Praxitèle,
Sourit encor, debout dans sa divinité,
Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.
Recevant d'âge en âge une nouvelle vie, Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle vois.., Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous resle une croix!
ALFRED DE MUSSET. Stances,à la Malibran. Poésies nouvelles.
A la fois précis et infiniment libre, ce rhyLhme est très-beau, car il demande au poète un profond sentiment musical et une perpétuelle invention. La strophe de six vers est écrite sur deux rimes, et les six vers sont disposés entre eux au gré du poète, selon les effets qu'il veut produire, à la seule condition que les trois vers qui riment en¬semble ne se suivront pas sans interruption, ce qui ôterait à 11 strophe tout son imprévu et toute sa variété. Ce sixain est la strophe des poèmes de Byron, moins les deux derniers vers, qui ne

DES HIIYTI1MIÎS ET Dtl L'ODE. 177
tiendraient pas au reste, et dont la suppression est un perfectionnement, — bien que ces deux vers en moins donnent à la strophe une régularité ua peu trop carrée. Les deux derniers vers, c'était le grand et suprême coup d'aile, hardi comme ua jet de flèche.
LES VERS LIBRES. J'ai dit que le vers libre est le suprême effort de l'art, contenant amalgamés en lui à l'état voilé, pour ainsi dire latent, tous les rhythmes. On ne l'enseignera àpersonne, puisqu'il suppose une science approfondie de la versifica¬tion, un esprit d'enfer et l'oreille la plus délicate, et qu'il ne peut être raisonnablement appliqué, au théâtre ou dans le livre, que par un homme de génie. — Je dois cependant faire observer qu'il y a trois so?'tes devers libres, auxquelles trois grands poètes ont attaché leur nom. C'est dans leurs œuvres immortelles qu'il faut étudier ces trois sortes de vers libres, en remarquant le retour des mêmes combinaisons ou de combinaisons analo¬gues pour produire les mêmes effets.
I. LE VERS LIBRE de Molière (dans Amphitryon) n'admet guère que l'emploi du vers alexandrin, du vers de dix syllabes avec césure après la qua¬trième syllabe, du vers de huit syllabes et du vers de sept syllabes.

173 IlîTIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
MERCURE.
Que vos Chevaux par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux vœux de son Ame amoureuse, D'une Nuit si délicieuse Fassent la plus longue des Nuits. Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace; Et retardiez .la naissance du jour Qui doit avancer le retour De celuy, dont il tient la place.
LA NDIT.
Voilà sans doute un bel Emploi Que le grand Jupiter m'apreste : Et l'on donne un nom fort honneste Au service qu'il veut de moy.
MERCURE.
Pour une jeune Déesse, Vous êtes bien du bon temps! Un tel emploi n'est bassesse Que chez les petites Gens.
Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paroisire, Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon; Et, suivant ce qu'on peut estre, Les choses changent de nom.
MOLIERE. Amphitryon. Prologue.
II. LE VERS LIBRE de la Fontaine (dans ses Fables) admet au contraire des vers de toutes les mesures -sans exception, et ses combinaisons', ses res¬sources,, ses inventions spéciales à tel ou tel effet et qui se produisent soudainement pour ne

DES RHYTHMES ET DE L ODE, Î79
plus reparaître, sont infimes. Regardez, mais n y touchez pas !
Ne nous Ûatons donc point; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons;
J'ai dévoré force moutons;
Que m'avoient-ils fait? nulle offense: Même, il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévoueray donc, s'il le faut : mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moy : Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse. LA FONTAINE. Les Animaux malade» dé la peste. Fable?. Livre VII, t.
III. Si Alfred de Musset n'a pas inventé de dis¬poser capricieusement, et sans règle fixe ou du moins apparente, les vers alexandrins, il s'est du moins si bien approprié ce rhy thme qu'il en a fait à jamais sa chose. Ce genre de vers libre se pïêtc aux effets les plus variés et à de magnifiques déploiements de force et de grâce"; mais, s'il faut révéler ici*, le secret de la comédie, il est bien moins difficile qu'il n'en a l'air, et un simple mortel peut s'aventurer là sans risquer le sort d'Icare. Musset en a fait d'ailleurs un emploi merveilleux. Qui ne se rappelle l'admirable début de Rolla? On croit entendre s'éveiller confusé¬ment les harmonieuses voix d'une symphonie :
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:35

180 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre : Marchait et respirait dans un peuple de Dieux? 1 Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, , Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux? Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse? Où, du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion?
ALFRED DB MUSSKT. Rolla, Poésies nouvelles,
L'ODE. — Enseigner à l'écolier le secret do faire une ode, ce serait lui enseigner le moyen d'être un dieu, et c'est un secret qui ne se vend nulle part. Cependant, je ne veux pas ressembler à ces mauvais poètes qui, ayant à décrire un objet, se tirent d'affaire en disant qu'on ne sau¬rait le décrire, ou à ces mauvais artistes qui pré¬tendent que leur besogne est au-dessus des forces humaines. Mais j'ai seulement le dessein de faire comprendre pourquoi, à propos de Y0de,'je me bornerai à donner en quelques lignes deux ou trois conseils pratiques; car, pour le reste, vous devrez vous adresser à la Muse elle-même I

DES RHYTHMES ET DE L'ODE. 181
Dans l'Ode, fuyez comme la peste la forme di¬dactique, le raisonnement et les phrases inci¬dentes- II ne faut jamais oublier que l'Ode chan¬tée a servi d'accompagnement à la danse extasiéo des Nymphes au bord des sources sacrées, el qu'elle a animé la colère des Ménades, frémis¬santes de l'amour du dieu. Il y faut toujours une sorte de fureur, et le poëte lyrique peut risquer tout, excepté de s'exppser à être confondu avec M. Prud'homme, « professeur d'écriture, élève de Brard et de Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux * 1 » '
Tout ce que nous avons dit du Y ers isolé; en parlant de l'alexandrin, s'applique également à la Strophe d'ode et à l'Ode prise dans son ensemble, car en effet, pour la composition, une Ode doit être traitée comme un vers isolé. Comme lui, elle doit rassembler tous ses effets à l'endroit voyant, c'est-à-dire aux chutes des strophes et à la chute de l'Ode, — et les autres vers ne doivent être que des préparations, des rappels et des résonnances de ces points mélodiques..Aussi tout l'ensemble de l'Ode — avec ses rimes — doit-il être imaginé à la fois et vu d'un seul coup d'œil 1
1. Scènes populaires, car Henri Monnier.
16

\&2 PETIT TRAITÉ" DE POÉSIE FRANÇAISE.
L'Ode est presque toujours composée à la fois de grands et de petits vers. Préparations, expli¬cations,-phrases accessoires, tout ce qui n'est pas l'éclat de la strophe et le mot destiné à pein¬dre doit entrer dans le grand vers, pour ne laisser au petit vers que les effets décisifs et les mots splendides, car tout l'artifice du poëte doit abou¬tir non-seulement à harmoniser le petit vers avec le grand vers, mais en quelque sorte à faire pa¬raître le petit vers plus long que le grand vers :
Ces tronçons déchirés, épars, près d'épuiser
Leurs forces languissantes, Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser
Deux bouches frémissantes !
Et comme je rêvais, triste et suppliant Dieu
Dans ma pitié muette, La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu
Et me dit : « Ô poëte !
« Ne plains que toi ! ton mal est plus envenimé,
« Ta plaie est plus cruelle ; •
«t Car ton Albaydé dans la tombe a fermé « Ses beaux yeux de gazelle.
« Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor.
'/. Ta vie et tes pensées « Autour d'un souvenir, chaslc et dernier trésor,
« Se traînent dispersées.

DES RHYTHMÈS ET DE L'ODE.
« Ton génie au vol large, éclatant, gracieux, « Qui, mieux que l'hirondelle,
« Tantôt rasait la terre et tantôt dans les deux « Donnait de grands coups d'aile,
« Comme moi maintenant, meurt près des flots troublés,
« Et ses forces s'éteignent, « Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés
« Qui rampent et qui saignent. »
VICTOR HUGO. Les Tronçons du Serpent. Les Orientales, xxvi
Qui ne voit que, dans tout ce morceau, c'est le petit vers qui décide l'effet et donne au tableau la lumière et les touches magistrales?
Il faudrait un Homère ou une patience d'ange pour énumérer toutes les strophes d'ode connues, même en ne comptant que celles qui sont solides et belles. On les trouvera toutes dans les œuvres de Malherbe, de Jean-Baptiste Rousseau, de Vic¬tor Hugo, — et, quant aux rhythmes délicats et curieusement ouvragés qui sont propres à l'Ode¬lette et àTOde légère, dans le second volume des œuvres de Ronsard, qui contient ses Odes. Mais on ne devra commencer à les chercher qu'à par¬tir du Deuxième Livre, car il ne faut tenir aucun compte de l'effort titanique et insensé que le poète avait fait au Premier Livre de ses Odes

184 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
pour ressusciter l'ode de Pindare, divisée en Strophes*, Antistrophes et Epodes l. — La grande difficulté qui s'oppose chez nous à ce que les poêles fassent des Odes Pindariques, c'est que lorsqu'on organise des courses à Chantilly et à Porchefontaine, les Dieux n'y viennent pas, et peut-être même qu'ils ne savent pas les noms du major Fridolin et de M. de Lagrange!
i. Voyez Odes de Pindare, traduction nouvelle par J.-F. Bois-■sonade, complétée et publiée par E. Egger, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des lettres de Paris.—Grenoble, A. uat, éditeur, place de la Halle. 1 ; Paris, Hachette.

CHAPITRE IX
LES POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE
J'ai nommé poëmes traditionnels à forme fixe ceux pour lesquels la tradition a irrévocablemenl fixé le nombre de vers qu'ils doivent contenir et Tordre dans lequel ces vers doivent être disposés. Ce groupe de poëmes est l'un de nos plus pré¬cieux trésors, car chacun d'eux forme un tout rhythmique, complet etparfait, et en même temps ils ont la grâce naïve et comme inconsciente des créations qu'ont faites les époques primitives. Je me hâte de les passer en revue et je commence par le RONDEL, poëme exquis, dont il faut cher¬cher presque tous les chefs-d'œuvre dans le livre du prince Charles d'Orléans, petit-fils de Charles V, neveu de Charles YI, père de Louis XII, et oncle de François Ier '.
\. Poésies de Charles d'Orléans. Édition de M. Champollion-Figeac, chO J- Be'in Leprieur, 15, quai Blalaquais. — Édition de M. Charles d'Héricault, chez Alphonse Lonienv.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:38

186 PETIT TRAITÉ DE POESIE FRANÇAISE •
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de brouderie, De souleil luisant, cler et beau.
Il n'y a beste ne oyseau l
Qu'en a son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manleau
De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent, en livrée s jolie, Gouttes d";irgc:'t d'orfavc:';f\ Chascun s'abille de nouveau, Le temps a laissié son manteau.
CHARLES D'ORLEANS. Rondels, xiv. Édition Champollion Figeac, Édition Charles d'Hérirault.
Le Rondel est tout entier écrit sur deux rimes.
Le Rondel peut commencer par un vers mas¬culin ou par un vers féminin.
Je vais expliquer la contexture du Rondel commençant par un vers masculin, et il n'y aura qu'à retourner celui-là pour avoir la contexture du Rondel commençant par un vers féminin.
RONDEL COMMENÇANT PAR UN VERS MASCULIN. — Dans le premier quatrain, les deux rimes mascu-
î. Ce vers, comme on le voit, contient deux hiatus : II n'y a et »■■• oiseau; mais le prince Charles d'Orléans écrivait au xv» siècle.
2. Pour qui en,
3. Dans ce vers, TE muet qui termine le mot livrée
et fait syllabe. Il faut prononcer : li-vrë-E-io-lie.

P0Ï3MES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 187
lines sont au premier et au quatrième vers. Les deux rimes féminines sont au second et au troi¬sième vers.
Dans le second quatrain, les rimes masculines sont au premier et au troisième vers; les rimes féminines sont au second et au quatrième vers, -— et le troisième et le quatrième vers de ce second quatrain ne sont autres que le premier et le se¬cond vers du premier quatrain, ramenés en ma¬nière de refrain.
Nous avons ensuite une troisième strophe de cinq vers, composée d'abord d'un quatrain où les rimes masculines sont au premier et au qua¬trième vers, et où les rimes féminines sont au second et au troisième vers, — puis du vers qui commence le Rondel, ramené une troisième fois.
Dans le Rondel, comme dans le Rondeau, comme dans la Ballade, tout l'art consiste h co que le refrain soit ramené sans effort, gaiement, naturellement, et chaque fois de façon à former comme un trait nouveau, mettant en lumière un nouvel aspect de la même idée. — Est-il besoin de dire qu'en concevant le Rondel qu'on va faire, il faut qu'on ait VU d'avance et pour les deux chutes de strophes, comment et par quelles tran¬sitions et à l'aide de quelles rimes le refrain sera amené et ramené. La LOI est partout la même:

188 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
ou il faut avoir "VU tout d'avance, ou on ne fera que de la marqueterie et du placage, c'est-à-dire, en fait de poésie, —rien!
LA BALLADE. La Ballade peut être écrite en vers de dix syllabes (avec césure après ïa qua¬trième syllabe) ou en vers de huit syllabes.
Elle peut commencer par un vers masculin on par un vers féminin.
Je vais donner pour exemples une Ballade en vers de dix syllabes et une Ballade en vers de huit syllabes, commençant l'une et l'autre par un vers masculin. — On n'aura qu'à les retourner, c'est-à-dire à mettre des rimes féminines où i! y a des rimes masculines et vice versa, pour avoir la Ballade en vers de dix syllabes et la Ballade en vers de huit syllabes commençant l'une cl. l'autre par un vers féminin.
BALLADE EN VERS ■ . IX SYLLABES, COMMENÇANT ,PAR UN VERS MASCULIN.
A Madame Fouquet.
Comme je vois monseigneur votre époux Moins de loisir qu'homme qui soit en France, Au lieu de lui, puis-je payer à vous? Seroit-ce assez d'avoir votre quittance? Oui, je le crois; rien ne tient en balance Sur ce point là mon esprit soucieux. Je voudrois bien faire un don précieux :

POKMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 18U
Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire, Sur ce papier promenez vos beaux yeux. En puissiez vous dans cent ans autant faire !
Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous Les Muses font en ce lieu résidence; Si leur ai dit, en ployant les genoux : « Mes vers voudroient faire la révérence A deux soleils de votre connoissance, Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux Que celui-là qui loge dans les cieux; Partant, vous faut agir dans cette afïaire, Non par acquit, mais de tout votre mieux. En puissiez vous dans cent ans autant faire! »
L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux (Et c'est Cîio, j'en ai quelque croyance) : « Espérez bien de ses yeux et de nous. » J'ai cru la Muse; et sur cette assurance J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance. Commandez donc en termes gracieux Que, sans tarder, d'un soin officieux, Celui des Ris qu'avez pour secrétaire M'en expédie un acquit glorieux. En puissiez vous dans cent ans autant faire!
Envoi.
Reine des cœurs, objet délicieux, Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux Nommés Paphos, Amathonte et Cythère, Vous qui charmez les hommes et les Dieux, En puissiez vous <inns rent ans autant faire!
t LA 1-oNTAiMc. Ballades, M. 1659,

t90 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISF.
BALLADE EN VERS DE HUIT SYLLABES, COMMENÇAIT PAR DN VERS MASCULIN.
Chant de May et de Vertu.
Voulentiers en ce mois icy La terre mue et renouvelle. Maintz amoureux en font ainsi, Subjectz à faire amour nouvelle Par légèreté de cervelle, Ou pour estre ailleurs plus contens; Ma façon d'aymer n'est pas telle, Mes amours durent en tout temps.
N'y a si belle dame aussi De qui la beauté ne chancelle ; Par temps, maladie ou soucy, Laydeur les tire en sa nasselle; Mais rien ne peult enlaydir celle Que servir sans fin je prétens; Et pource qu'elle est toujours belle, Mes amours durent en tout temps.
Celle dont je dy tout cecy,
C'est Vertu, la nymphe éternelle,
Qui * au mont d'honneur esclercy
Tous les vrays amoureux appelle.
« Venez, amans, venez (dit-elle,)
Venez à moi, je vous attens;
' Venez (ce dit la jouvencelle),
j Mes amours durent en tout temps,
I i. Le lecteur a remarqué ces deux hiatus : au premier vers ' de la seconde strophe N'y a et au troisième vers de la troisième Birophe Qui au. Clément Marot, né vers 1497, mourut en l'au¬tomne de 1544. Or, (je le répète une dernière fois), la règle qui décréta la suppression de l'hiatus ne date réellement que de ■Ronsard (1524-1385).

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 191
Envoy,
Prince, fais amye immortelle, Et à la bien aymer entens, Lors pourras dire sans eau telle : t Mes amours durent en tout temps *'. »
CLEMENT MAROT. Chants divers, xii. Édition Pierre Jaonet.
Qu'est-ce que la Ballade t Je puis maintenant l'expliquer en deux mots au lecteur, qui, au cha¬pitre précédent, a appris à connaître le Dizain et le Huitain.
La Ballade en vers de dix syllabes n'est autre chose qu'un poëme formé de trois Dizains écrits sur des rimes pareilles. Après les trois Dizains vient — non une quatrième strophe, mais une demi-strophe de cinq vers, appelée Envoi et qui est comme la seconde moitié d'un quatrième Di¬zain qui serait écrit sur des rimes pareilles à celles des trois premiers Dizains.
La Ballade en vers de huit syllabes n'est autre
1. Si grands que soient les deux poêles auxquels j'emprunte mes exemples de Ballades, j'aurais voulu les prendre, non pas chez eux, mais chez François Villon. J'ai craint de créer à l'éco¬lier des difficultés', en lui citant -des Ballades où le vieux lan¬gage, les rimes parfois pauvres ou étranges au point de vue moderne et les hiatus l'empêcheraient peut-être de voir claire¬ment le dessin du poème. Mais François Villon fut et resU' le roi, l'ouvrier invincible, le maître absolu de la Ballade. (Œuvres complètes de FRANÇOIS VILLON, nouvelle édition, revue, corri¬gée et mise en ordre avec des notes historiques et littéraires par P. L. Jacob, bibliophile. — Dans la Bibliothèque Elzévi--"ienne. Voir aussi l'édition Pierre Jannet^chez Lemerre.)
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:39

192 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
chose qu'un poëme formé de trois Huitains écrits sur des rimes pareilles. Après les trois Huitains vient — non une quatrième strophe, mais une demi-strophe de quatre vers appelée En¬voi et qui est comme la seconde moitié d'un qua¬trième Huitain, qui serait écrit sur des rimes pa¬reilles à celles des trois premiers Huitains.
VEnvoi, classiquement, doit commencer par le mot : Prince, et il peut aussi commencer par les mots : Princesse, Roi, Reine, Sire; car, au commencement, les Ballades, comme tout le reste, ont été faites pour les rois1 et les seigneurs. Il va sans dire que cette règle, même chez Grin-gore, Villon, Charles d'Orléans et Marot, subit de nombreuses exceptions, car on n'a pas toujours sous la main un prince à qui dédier sa Ballade. Mais, enfin, telle est la tradition. Dans Y Envoi qui termine les Ballades, ces mots : Prince, Princesse, Roi, Reine, Sire, sont souvent aussi employés symboliquement, pour exprimer une royauté tout idéale ou spirituelle. C'est ainsi quJon dira : Prince des cœurs on Reine de beauté, en s'adres-sant au dieu Amour ou à quelque dame illustre.
1. En réalité le mot Roi commençant l'Envoi de la Ballade désigna d'abord le roi d'un concours poétique ; mais un mot ne peut être longtemps détourné de son son propre, et ce sont là de trop subtiles fictions, avec lesi^elles rom*t tout de suite le bon sens populaire.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 193
LA DOUBLE BALLADE. La Double Ballade n'est autre chose qu'une Ballade qui renferme six Dizains sur des rimes pareilles ou six Huitains sur des rimes pareilles, au lieu de trois Dizains ou de trois Huitains seulement dont se compose la Ballade ordinaire, — et qui, communément, ne se termine pas par un Envoi. Je n'en donne pas d'exemple ici, parce que les Doubles Ballades des poètes anciens pourraient sembler obscures, et parce que je n'en trouverais pas d'exemples mo¬dernes, sinon chez un poëte que je dois être le premier à oublier.
De tous les poëmes français, la Ballade, simple ou double, est celui peut-être qui offre les plus redoutables difficultés, à cause du grand nombre de rimes pareilles j concourant à exprimer -les aspects divers d'une pensée ou d'un sentiment uniques, qu'il faut imaginer et vom à la fois. Mais c'est ici l'occasion de révéler un secret de Poli¬chinelle. Pour la composition de la Ballade, il y a un moyen mécanique d'un emploi sûr, avec le¬quel on peut impunément se passer de tout gé¬nie et qui supprime toutes les difficultés. Il con¬siste simplement à composer en une fois (sans s'inquiéter du reste) la seconde moitié des trois Dizains et î'Envoi, et en une autre fois la pre¬mière moitié dûs trois Dizains, —puis à raccorder
17

191 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE ' FRANC A ISE.
le tout. Seulement, en employant ce moyen, on est sûr de faire une mauvaise — irrémédiable¬ment mauvaise Ballade!
J'ai à peine besoin de dire en terminant que les poèmes intitulés Ballades par Victor Hugo dans ses Odes et Ballades, par analogie avec des poëmes appelés Ballades dans des pays autres que la France, ne peuvent raisonnablement s'ap¬peler en France des Ballades. Car dans une même langue, le même mot ne peut servir à désigner deux genres de poëmes absolument différents l'un de l'autre ; et pour le mot Ballade, en France, depuis longtemps la place était prise.
LE SONNET. Le Sonnet demanderait toute une histoire et toute une monographie. Il les a eues d'ailleurs et on les trouvera sans peine. Je n'en dirai, moi, que quelques mots,pour ne pas abor¬der une question inépuisable.
Le Sonnet peut commencer par un vers fémi¬nin ou par un vers masculin.
Le Sonnet peut être écrit en vers de toutes les mesures.
Le Sonnet peut être régulier ou irrégulier. Les formes du Sonnet irrégulier sont innombrables et comportent toutes les combinaisons possibles. Mais, en réalité, il n'y a qu'une seule forme de

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. lïlâ
Sonnet régulier : c'est celle dont jo donne les deux exemples suivants.
SONNET RÉGULIER, EN VERS DE DODZE SYLLABES, COMMENÇANT PAR DN VERS FÉMININ.
Les Danaïdes.
Toutes, portant l'amphore, une mafn sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agave, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puils à l'urne où l'eau vaine s'épanche.
Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche,
Et le bras faible est las du fardeau soulevé :
— « Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,
« 0 gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche? »
Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs ; ' Mais la plus jeune alors, moins triste que ses scours, Chante, et leur rend la force et la persévérance.
Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions :
Elles tombent toujours, et la jeune Espérance
Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions! »
SULI/Ï-PRDDHOMME. Les Danaïdes, Poésies, 1866-1872.
SONNET RÉGULIER, EN VERS DE DOUZE SYLLABES, COMMENÇANT PAR UN VERS MASCULIN.
Le Lys.
Hors du coffret de laque aux clous d'argent, parmi Les fleurs du taois jaune aux nuances calmées, Le lourd collier massif qu'agrafent deux camées Ruisselle et se répand sur la table h demi.

19C PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Un oblique rayon l'atteint. L'or a frémi. L'étincelle s'attache aux perles parsemées, Et midi, darde moins de flèches enflammées Sur le dos somptueux d'un reptile endormi.
Cette splendeur rayonne et fait pâlir des bagues Éparses où l'onyx a mis ses reflets vagues, Et le froid diamant sa claire goutte d'eau;
Et comme dédaigneux du contraste et du groupe, Plus loin, et sous la pourpre ombreuse du rideau, Noble et pur, un grand lys se meurt dans une coupa
FRANÇOIS COPPEB. Poésies, 1864-1869.
Le Sonnet est toujours composé de deux qua¬trains et de deux tercets.
Dans le Sonnet régulier, — riment ensemble :
l°.Le premier, le .quatrième vers du premier quatrain; le premier et le quatrième vers du se¬cond quatrain ;
2° Le second, le troisième vers du premier qua¬train; le second et le troisième vers du deuxième quatrain;
3° Le premier et le second vers du premier tercet ;
4° Le troisième vers du premier tercet et le se¬cond vers du deuxième tercet;
5° Le premier et le troisième vers du deuxième tercet.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 197
Si Ton introduit dans cet arrangement une modification quelconque,
Si l'on écrit les deux quatrains sur des rimes différentes,
Si l'on commence par les deux tercets, pour finir par les deux quatrains,
Si l'on croise les rimes des quatrains,
Si l'on fait rimer le troisième vers du premier tercet avec le troisième vers du deuxième tercet, — ou encore le premier vers du premier tercet avec le premier vers du deuxième tercet,
Si enfin on s'écarte, pour si peu que ce soit, du type classique dont nous avons donné deux exemples,
Le Sonnet est ïrrégulier.
Il faut toujours préférer le Sonnet régulier au Sonnet irrégulier, à moins qu'on ne veuille pro¬duire un effet spécial; mais encore dans ce cas, la Règle est une chaîne salutaire qu'il faut bénir ! Ceci n'est pas, comme on pourrait le croire, en contradiction avec ce que j'ai écrit plus haut à propos de l'Hiatus. Car autant le vers exempt de liens et de règles permet au poëte d^ffirmer sa force, autant le lui permet aussi l'entrave d'une fnrme fixe do poëme. En pouvant à son gré varier et modifier le vers, il se montre créateur infatiga¬ble; mais il fait admirer sa sauplessc ri son ha-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:40

198 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
bileté d'artiste en s1 enfermant sans effort dans un cadre connu et défini.
Toutefois le Sonnet irrégulier a produit des chefs-d'œuvre, et on peut le voir en lisant le plus romantique et le plus moderne de tous les livres de ce temps, — le merveilleux livre intitulé Les Fleurs du Mal. J'en détache deux Sonnets irré¬guliers, où l'on sentira la flamme et le souffle du génie. Mais n'est-il pas étrange que le grand poëte Charles Baudelaire ait fait un Sonnet irrégulier, précisément pour affirmer la divine beauté de la Règle?
SONNET — IRREGULIER, PARCE QUE LES RIMES DES QUATRAINS SONT CROISEES, PARCE QUE LES DEUX QUATRAINS SONT ECRITS SUR DES RIMES DIFFERENTES, ET PARCE QUE LE DERNIER VERS DO PREMIER TERCET KIME AVEC LE DERNIER VERS DU DEUXIEME
TERCET.
Le Rebelle/
Un Ange furieux fond du cie/co Du mécréant saisit à plein poing ies cheveux, Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le
Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété. Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est TAmourl Avant que ton cœur ne se hlase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas I »

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 199
Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime, De ses poings de géant torture l'anattièrne ; Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas ! » CHARLES BAUDELAIRE. Les Fleurs du Mal. Spleen et Idéal, xcv.
SONNET — IRREGULIER, PAUCE QUE, BIEN QUE LES QUATRAINS
SOIENT ÉCRITS SUR DES RIMES PAREILLES, LA DISPOSITION EN EST CONTRARIÉE, — LE PREMIER QUATRAIN AYANT SES RIMES MASCULINES AU PREMIER ET AU QUATRIÈME VERS, TANDIS QUE LE SECOND QUATRAIN A SES RIMES MASCULINE5 AU SECOND ET AD TROISIÈME VERS.
Je te donne ces vers afin que si mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines, Et fait rêver un soir les cervelles humaines, Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, , Et par un fraternel et mystique chaînon Reste comme pendue à mes rimes hautaines;
Être maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond I
0 toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d'un pied léger et d'un regard serein Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain! CHARLES BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal. Spleen et Idéal, XL.
A propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :
i° La forme du Sonnet est magnifique, prodi¬gieusement belle, — et cependant infirme en quelque sorte; car les tercets, qui à eux deux

£00 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
forment six vers, étant d'une pavl physiquement plus courts que les quatrains, qui à eux deux forment huit vers, — et d'autre part semblant in-finimentplus courts que les quatrains, — à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrain; — le Sonnet ressemble à une figure dont le buste se¬rait trop long- et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. 11 faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du poète n'y mettait bon ordre.
Quel doit être cet artifice?
Assurément, il ne peut consister à amoindrir les quatrains et à leur donner l'aspect d'un corps atrophié, car il ne faut jamais sous aucun prétexte et pour atteindre n'importe quel but, faire des vers mesquins. L'artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, do l'am¬pleur, de la force et de la magnificence. J'ai dit plus haut comment le poëte doit s'y prendre en pareil cas, — s'étant débarrassé d'abord des ex¬plications , des incidences, et ne gardant que les grands mots sonores, descriptifs et qui portent coup. Mais ici il s'agit d'exécuter ce grandisse-ment sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et de leur rapidité essentielles. Ceux-là me compren-

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 201
drontqui ont admiré comment les Coustou et les Coysevox équilibrent toute une figure avec un morceau de draperie et presque avec un ruban désespérément envolé !
2° Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait — exquis, ou surprenant, ou excitant l'ad¬miration par sa justesse et par sa force.
Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le der¬nier vers d'un Sonnet; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée' n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.
Le poëte des Harmonies partait d'une prémisse très-juste; mais il en tirait une conclusion abso¬lument fausse.
Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. — NON, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. Car dans toute œuvre d'art, ce qui intéresse c'est l'adresse de l'ouvrier, et il est on ne peut plus intéressant de voir :
Comment il a développé d'abord la pensée qu'il devait, résumer ensuite,
Et comment il a amené ce trait extraordinaire du quatorzième vers — qui cesserait d'être extra¬ordinaire s'il avait poussé comme un champi¬gnon.

202 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Ce qu'il y a de vraiment surprenant dans le Sonnet, c'est que le même travail doit être fait deux fois, d'abord dans les quatrains, ensuite dans les tercets, — et que cependant les tercets doivent non pas répéter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu'on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu'on n'y avait pas vu auparavant.
Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner—dans une certaine mesure—1© trait final, et que cependant ce trait final doit sur¬prendre le lecteur, — non par la pensée qu'il ex¬prime et que le lecteur a devinée, — mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement em¬porte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu,—il faut qu'il l'ait prévu,—mais parce que lepoëte a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pou¬vait imaginer d'avance.
3° Je répète ici ce que j'ai dit pour la Ballade. Il y a un procédé méprisable avec lequel on peut faire, en éludant toutes les difficultés et sans au¬cune peine, quelque chose qui a l'air d'être un Son¬net. Ce procédé consiste à commencer le Sonnet par le dernier vers et à remonter do la fin au

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 203
commencement. Je n'insiste pas, ayant dit et ré¬pété à satiété que la forme de tout poème, avec ses détails et ses rimes, doit avoir été trouvée d'un coup par le poëte, — qui, sans cela, n'est pas poëte.
Sans même tenter d'expliquer, à la façon des mythographes, pourquoi Victor Hugo n'a publié aucun Sonnet jusqu'à cette heure f (4871), je me suis attardé sur le Sonnet qui en vaut bien la peine, et je parlerai très-rapidement des autres poèmes à forme fixe, car je dois me souvenir que j'écris un manuel d'écolier et non un livre de cri¬tique.
"LE RONDEAU. Boileau a décrit le Rondeau avec la plus excessive, sinon avec la plus heureus econ-cision, en disant, Art Poétique, chant deuxième
Le Rondeau, né gaulois, a la naïveté.
Ce qui prouve qu'en vers il faut se défier de la troisième personne, trop commode à placer, de l'indicatif présent du verbe avoir. Le Rondeau n'a pas que la naïveté; il a encore la légèreté, la ra¬pidité, la grâce, la caresse, l'ironie, et un vieux parfum de terroir fait pour charmer ceux qui ai¬ment notre poésie (et en elle la patrie) à tous le*
i. Depuis la première publication de cet opuscule, il en a écrit un pour Madame Judith Gautier : Ave, dea, moriturus ie talulat. Le Livre des Sonnets, chez Alphonse Lemerre, 1875-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:40

204 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
âges qu'elle a traversés. Le grand, l'unique maî¬tre du Rondeau est Voiture, qui se l'est appro¬prié pour jamais ; et qui donc eût fait les Ron¬deaux les plus charmants du monde, si co n'est celui qui avait le droit de les faire pour Mesde¬moiselles de Bourbon, de Rambouillet, de Boute-ville, de Brienne et du Vigean, et que remer¬ciaient toutes ces lèvres de rosé en fleur!
Voici trois Rondeaux de Voiture. J'explique¬rai, après les avoir cités, pourquoi je les ai choisis.
RONDEAU EN VERS DE DIX SYLLABES, COMMENÇANT PAR DxN VERS MASCULIN.
Je ne sçaurois faire cas d'un Amant, Qu'autre que moy gouverne absolument*, Car chacun sçait que j'aime trop l'empire. Ce n'est ainsi qu'il me faloit escrire, Vous n'y sçavez que le haut Allemand.
Je veux qu'on soit à moy parfaitement : Et quand je fais quelque commandement, Je n'entends pas que l'on me vienne dire î Je ne sçaurois.
Je vous rendray le même compliment : Et quelque jour quand voudrez longuement Veiller icy, je vous diray sans rire : Ma mère entend que chacun se retire. Ne pensez pas m'arrester un momeut. Je ne sçaurois.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 205
HONDEAU EN VEES DE HDIT SYLLABES, COMMENÇANT PAR UN
VERS FÉMININ.
L'Amour, qui de lous sens me prive, Fit ma raison vostre captive; " Quand un soupçon pris par mal-heur, Me combla l'esprit de douleur Et d'une tristesse excessive :
Une humeur jalouse et craintive Se mit dans vostre âme plaintive, Et pensa chasser de mon cœur L'Amour.
Mais si jamais cela m'arrive : Je consens que l'on me poursuive Par toute sorte de rigueur. Je ne veux plus vivre en langueur. Meure la jalousie, et vive L'Amour.
RONDEAU EN VERS DE HUIT SYLLABES, COMMENÇANT PAH UN VERS FÉMININ (COMME LE PRÉCÉDENT).
Penser, que pour ne vous déplaire, Je me veuille jamais dislraire D'un dessein, où j'ay tant de droit ; C'est être injuste en mon endroit, Et de plus, un peu téméraire.
Philis depuis deux ans m'éclaire; Elle est mon Ange tutélaire ; Je l'aime plus qu'on ne sçauroit ' Penser.
1. Il faut prononcer le mot sçauroil de façon à ce qu'il rime avec droit et endroit, c'est-à-dire comme on le prononçait en effet au dix-septième siècle.
48

206 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Je vous demande en cette affaire, Pardon de vous être contraire. Un autre s'en contenteroit *. Cependant vous faites le froid. Ma foy, c'est trop : allez vous faire Panser.
Les Œuvres de Monsieur de Voiture. (1677).
Le Rondeau peut être écrit en vers de dix syl¬labes avec césure à la quatrième syllabe, ou en vers de huit syllabes.
Il peut commencer par un vers masculin ou par une vers féminin.
Il est écrit sur deux rimes.
Il contient, dans son ensemble, treize vers, et se compose :
1" De trois strophes, dont la première et la troisième ont chacune cinq vers, et dont la se¬conde a trois vers ;
2° D'un REFRAIN, que constituent le premier mot ou les premiers mots du premier vers, et qui s'ajoute — sans que ses syllabes finales ri¬ment avec rien — au bout de la seconde strophe et au bout delà troisième strophe.
Peu importe que ce Refrain se termine par un son masculin ou par un son féminin, et on n'a nullement à s'en inquiéter.
i. Même observation qu'à la note précédente. Il faut pro-r te mot contenteroit comme il est écrit.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 201
Le Refrain ne compte pas dans le nombre des vers, et en effet il n'est pas un vers. Il est plus et moins qu'un vers, car il joue dans l'ensemble du Rondeau le rôle capital.
Il en est à la fois le sujet, la raison d'être et le moyen d'expression. Car ce n'est que pour répé¬ter trois fois ce mot persuasif ou cruel, ce n'est que pour lancer au même but l'une après l'autre ces trois pointes d'acier qu'on les ajuste au bout des strophes, qui sont à la fois le bois léger et les plumes aériennes du trio de flèches que re¬présente le Rondeau.
Mais qui fait de ces trois flèches un tout, un trio? C'est que tour à tour elles viennent frapper à la même place et s'enfoncer dans la même blessure.
Pour faire venir et bien venir le Refrain, pour qu'il apparaisse trois fois avec un aspect différent et dans une lumière nouvelle, !tous les moyens sont légitimes (pourvu que l'effort soit ingénieu¬sement dissimulé, car toute difficulté vaincue de¬vient pour lepoëte le contraire d'un mérite, pour si peu qu'on sente ou qu'on aperçoive la trace de l'outil!) et on a le droit de se permettre même... le calembour! partout ailleurs justement exécré. J'aurais pu trouver trois rondeaux de Voiture plus variés de ton et de rhythme que ceux que j'ai cités : mais j'ai choisi ceux-là parce

208 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
qu'ils enseignent bien comment le Refrain peut être varié si diversement, soit par la pensée qui se transforme, soit par le tour de la phrase qui se renouvelle, soit même parjine audacieuse équi¬voque de mots. En somme dans le Rondeau, le Refrain doit ressembler à un de ces clowns dont les bonds effrénés déconcertent les prévisions in¬stinctives de notre regard, et qui nous apparais¬sent cassés en zig-zag comme des éclats de fou¬dre, au moment où nous nous attendons à les voir frétillants dans le sable comme des couleu¬vres, ou furieusement lancés en l'air comme des oiseaux. Mais le dernier mot du secret appartient a Voiture, qui, bien consulté, dira tout!
LE RONDEAU REDOUBLE. Empruntons un exemple de Rondeau Redoublé au plus inconnu de nos poètes, car combien cxiste-t-il de citoyens fran¬çais qui puissent se vanter d'avoir lu les œuvres complètes de Jean de la Fontaine, et qui, pour sauver leur vie, seraient en état de réciter dix vers d'un des poëmes intitulés Le Quinquina et La Captivité de Saint Malc ?
RONDEAU REDOUBLÉ.
Qu'un vain scrupule à ma flamme s'oppose, Je ne le puis souffrir aucunement, Bien que chacun en murmure et nous glose; Et c'est assez pour perdre votre amant.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 209
Si j'avois bruit de mauvais garnement, Vous me pourriez bannir à juste cause ; Ne l'ayant point, c'est sans nul fondement Qu'un vain scrupule à ma flamme s'oppose.
Que vous m'aimiez c'est pour moi lettre close; Voire on diroit que quelque changement A m'alléguer ces raisons vous dispose : Je ne le puis souffrir aucunement.
Bien moins pourrois vous cacher mon tourment, N'ayant pas mis au conlract cette clause ; Toujours ferai l'amour ouvertement, Bien que chacun en murmure et nous glose.
Ainsi s'aimer est plus doux qu'eau <lc rosé;
Souffrez-le donc, Phyllis; car autrement, ■
Loin de vos yeux je vais faire une pose; Et c'est assez pour perdre votre amant.
Pou niez-vous voir ce triste éloignemenl? De vos faveurs doublez plutôt la dose. Amour ne veut tant de raisonnement : ' Ce point d'honneur, ma foi, n'est autre chose Qu'un vain scrupule.
L,k FONTAINE. tiatlaJes et Itnndeaux. Œuvres complètes. Édition Charles Lahure, 1861. Chez Hachelte.
Si Ton ne savait ou ne devinait que le mot Rondeau a servi originairement à désigner plu¬sieurs poèmes'du même genre que celui quia retenu définitivement ce nom, on aurait peine à comprendre T appel la lion de Rondeau Redoublé,
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:42

210 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
car le poème qui se nomme ainsi et dont nous venons de voir un exemple parfait, n'est pas du tout le redoublement du Rondeau tel que nous le connaissons.
Le Rondeau Redoublé est écrit sur deux rimes. . Il se compose de six quatrains à rimes croisées, commençant alternativement par un vers fémi¬nin et par un vers masculin, ou vice versa.
Le premier quatrain forme LE MOTIF des deuxième, troisième, quatrième et cinquièmo quatrains, — en ce sens que :
Le premier vers du premier quatrain reparaît comme dernier vers du deuxième quatrain ;
Le second vers dit premier quatrain reparaît comme dernier vers du troisième quatrain ;
Le troisième vers du premier quatrain reparaît comme dernier vers du quatrième quatrain ;
Et que le quatrième vers du premier quatrain reparaît comme dernier vers du cinquième qua¬train.
Puis, au bout du sixième quatrain s'ajoutent — comme Refrain — sans que les syllabes finales de ce Refrain riment avec rien, — les premiers mots du premier vers du Rondeau Redoublé.
Le grand art est que le Refrain final et que les vers du premier quatrain, — ramenés comme chute des quatrain-* suivants, — le soient sana

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 211
effort, sans contournement, non comme une vaine apposition, mais dans une phrase dont ils tassent aisément et rigoureusement partie. — J'insiste ici pour la dernière fois sur cette néces¬sité de bien attacher le vers-refrain, nécessité qui est la même pour tous les poëmës dans les¬quels il joue son charmant rôle de rappel de cou¬leur et d'harmonieux écho.
LE TRIOLET. Yoici trois Triolets, quejeMétache d'un poème écrit en Triolets agiles et gracieux, Les Prunes :
De tous côtés, d'ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches,
En si bémol, en ut, en la,
De tous côtés, d'ici; de là.
Les prés en habit de gala
Étaient pleins de fleurettes blanches.
De tous côtés, d'ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branche*.
Fraîche sous son petit bonnet, Belle à ravir, et point coquette, Ma cousine se démenait, Fraîche sous son petit bonnet. Elle sautait, allait, venait, Comme un volant sur la raqueltt» : Fraîche sous son petit bonnet, Belle à ravir, et point coquette.
Arrivée au fond du verger, Ma cousine'lorgne les prunes;

212 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Et la gourmande en veut manger, Arrivée au fond du verger. L'arbre est bas ; sans se déranger Elle en fait tomber quelques-unes. Arrivée au fond du verger, Ma cousine lorgne les prunes.
ALPHONSE DAUDET. Les Prunes. Les Amoureuses. <•
Le Triolet est une des conquêtes de notre temps, qui non-seulement l'a renouvelé et se l'est assimi¬lé, mais qui lui a donné un mouvement, une force comique et un éclat qu'il n'avaitjamais eu autrefois.
Ecrit sur deux rimes, il se compose de huit vers, et commence le plus habituellement par un vers masculin.
Prenons, pour être clair, la combinaison où il commence par un vers masculin. Dans ce cas, le premier vers, le troisième vers et le cinquième vers (masculins) riment ensemble, d'une part; —■ et d'autre part, le second vers et le sixième vei'3 (féminins) riment ensemble. — Puis le premier vers (masculin) reparaît — comme Refrain — de façon à former le quatrième vers ; et le même pre¬mier vers (masculin) suivi du second vers (fémi¬nin) reparaissent — comme Refrain — de façon à former le septième et le huitième vers.
Petit poëmo lion pour la sntirc ot lYpigr.nmmc et qui mord au vif, faisant une blessure nette et précise.

PPËMES TRADITIONNELS A FOBME FIXE.
LA YÏLLANELLE. Si la muse Érato possède quel¬que part un petit Dunkerke (au xixe siècle, tout est possible!), la ViUanelle est le plus ravissant de ses bijoux d'étagère. En voici une, tortillée de main de maître, et dont l'auteur a été un des poètes les plus organisés et les plus érudits de notre époque. Hélas! il n'a laissé que des pré¬misses, et des témoins irrécusables de son génie I
LA MARQUISE AURORE.
ViUanelle.
Près de Marie-Antoinette, Dans le petit Trianon, Fûtes-vous pas bergerette?
Vous a-t-on conté fleurette Aux bords du nouveau Lignon, Près de Marie-Antoinette?
Des fleurs sur votre houlette, Un surnom sur votre nom, Fûtes-vous pas bergerette ?
Étiez-vous noble soubrette, Gomme Iris avec Junon, Près de Marie-Antoinette?
Pour déniaiser Ninette, Pour idylliser Ninon, Fûtes-vons pas bergerette?
Au pauvre comme au poët^ ■
Avez-vous jamais dit : Non, do Marie-Antoinette?

214 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
0 marquise sans aigrette, Sans diamants, sans linon, Fûtes-vous pas bergerelte?
Ah! votre simple cornette Aurait converti Zenon I Près de Marie-Antoinette, Fûtes-vous pas bergerette?
PHILOXENB BOYER, Les Deux Saisotu ».
La Villanelle est divisée en tercets\ Elle com¬mence par un vers féminin.
Il ne parait pas qu'elle comporte un nombre fixe de tercets.
Elle est écrite sur deux rimes : l'une, mascu¬line, qui régit le second vers de tous les tercets ; Vautre, féminine, qui régit les autres vers.
Le premier et le troisième vers du premier ter¬cet reparaissent tour à tour — comme Refrains — pendant tout le cours du poème, et deviennent alternativement le dernier vers de chaque tercet, de sorte que :
Le premier vers du premier tercet devient le troisième vers du deuxième tercet ;
Le troisième vers du premier tercet devient le troisième vers du troisième tercet;
Le premier vers du premier tercet devient le troisième vers du quatrième tercet;
i. Chez Alphonse Lemerre, 1867.

POKMKS TRADITIONNELS A FORME FIXE. 215
Le troisième vers du premier tercet devient le troisième vers du cinquième tercet ;
Le premier vers du premier tercet devient le troisième vers du sixième tercet;
Et ainsi de suite.
Enfin la Villanelle se termine par un quatrain ainsi composé ; 1° un vers féminin; 2° un vers masculin ; puis le premier et le troisième vers du premier tercet, devenant le troisième et le qua¬trième vers de ce quatrain final. — Et rien n'est plus chatoyant que ce petit poëme. On dirait une tresse formée de fils d'argent et d'or, que tra¬verse un troisième fil. couleur de rosé 1
LE LAI. — On n'a plus guère sous la main d'autre exemple du Lai que celui dont le Père Mourgues donne quelques vers et que citent après lui tous les Traités de Poésie. (Traité de la Poésie Française} "par le Père Mourgues, jésuite. Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée, avec plu¬sieurs observations sur chaque espèce de poésie A Paris, chez Joseph Barbou, rue Saint-Jacques, près la fontaine Saint-Benoît, Aux Cigognes.) Il faut même s'en rapporter à lui sur la transforma¬tion du Lai-en. Virelai, et sur la transformation nouvelle que subit plus tard le Yirelai lui-même. Voici le Lai (ou les quelques vers d'un Lai) que cite le Père'Mourgues.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:43

216 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
LAI
Sur l'appui du Monde
Que faut-il qu'on fonde
D'espoir?
Cette mer profonde
En débris féconde,
Fait voir
Calme au matin l'onde;
Et l'orage y gronde
Le Soir.
C'est une suite de vers féminins de cinq syl¬labes écrits sur une même rime et séparés de deux en deux par des vers masculins de deux syl¬labes écrits sur une rime également invariable.
LE VIRELAI. — On imagina plus tard, nous ap¬prend le Père Mourgues, de faire tourner ou vi¬rer la Rime, c'est-à-dire qu'après avoir procédé comme je viens de l'indiquer, on continuait en¬suite le Lai, qui alors devenait Virelai, en pre¬nant la rime qui avait servi au petit vers pour en faire dans la seconde partie du Lai la rime du grand vers {virement, d'où est venu le nom de Virelay)\ et le nombre des vers qu'on ajoutait à partir de ce virement de rime devait être égal au nombre de vers qui l'avait précédé.
Ainsi, pour faire du Lai précédemment cité un Virelai, il faudrait prendre la rime du petit

PO'vMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. CA\
vers, et dans un monceau égal en longueur à ce¬lui que nous venons de citer, en faire la rime du grand vers, en introduisant pour le petit vers une rime nouvelle. Faisant ce travail deux fois de suite, nous pourrions de la sorte transformer ainsi qu'il suit, en Virelai Ancien, lo Lai cité par le Père Mourgues.
VIRELAI ANCIEN, D'APRÈS L'EXPLICATION DD PÈRE MOURGUES.
Sur l'appui du Monde Que faut-il qu'on fonda D'espoir?
Cette mer profonde, En débris féconde, Fait voir
Calme au matin l'onde;
Et L'orage y gronde
. Le Soir. -^
Le Destin fait choir,
Homme, ton pouvoir
Funeste
Et ton vain savoir!
Mais, comme un espoir
Céleste
Sous le lourd ciel noir,
C'est le seul Devoir
Qui reste.
Dans un site agreste Suis sa loi modeste! f.es ye

2*8 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Vers l'azur céleste, La vie et le geste Joyeux :
Clarté manifeste, Le Devoir atteste Les cieux.
À propos de ces deux poèmes, le Lai et le Vi¬relai Ancien, il mut consigner ici une obser¬vation qui a son importance, quoiqu'elle soit uniquement calligraphique ou typographique. C'est qu'en copiant ou en imprimant le Lai ou le Virelai Ancien, on place le petit vers, non sous le milieu du grand vers comme dans les vers de stropbss d'ode, mais exactement sous le grand, de taçon à ce que la première lettre de l'un soit placée sous la première lettre de l'autre. Et c'est ce qt>j a fait que, dans l'origine, on a nommé le Lai Arbre fourchu, parce que le Lai copié ou imprimé a en effet quelque chose de l'aspect d'un arbre fourchu dont les branches nues, attachées au tronc, s'étendent dans le vide. Le Virelaj Nouveau {relativement nouveau, bien entendu), que nous fait connaître aussi le Père Mourgues, n'a nul rapport avec le Virelai Ancien. Mais avant d'expliquer en quoi il con¬siste, citons d'abord, toujours d'après lui, notre exemple, ou plutôt son exemple, qui d'ailleurs est un complet petit chef-d'œuvre.

ÏOËMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 219
LE B1MEUR
Virelai (Nouveau).
Adieu vous dy, triste Lyre. C'est trop apprêter à rire. ■
De tous les Métiers le pire, Et celui qu'il faut élire Pour mourir de male-faim, C'est à point celui d'écrire. Adieu vous dy, triste Lyre.
J'avois vu dans la Satyre Pelletier cherchant son pain : Cela me devoit suffire. M'y voilà, s'il faut le dire; Faquin et double Faquin, (Que de bon cœur j'en soupire); J'ai voulu part au Pasquin. C'est trop apprêter à rire.
Tournons ailleurs notre mire,- -Et prenons plutôt en main Une rame de Navire. Adieu vous dy, triste Lyre.
Je veux que quelqu'un désira, Voire brûle de nous lire ; Qu'on nous dore en maroquin ; Qu'on grave sur le Porphyre Notre nom, ou sur l'Airain, Que sur l'aile de Zôphire îl vole en climat lointain. Ce maigre loz où j'aspire Remplit-il ma tire-lire? En ai-je mieux de quoi frire? ■

TISTIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
S'habille-t-on de vélin? Hélas! ma chevance expire; Soucis vont me déconfire; J'en suis plus jaune que cire. Par un si falot martyre C'est trop apprêter à rire.
Et puis, pour un qui m'admire, Maint autre et maint me déchira., Contre mon renom conspire, Veut la Rime m "interdire : Tel cherche un bon Médecin, (S'il en trouve il sera fin) Pour me guérir du délire, Et, comme à cerveau mal-saii, L'ellébore me prescrire. Je ne suis ni le plus vain, Ni le plus sot Écrivain. Si sçai-je bien pour certain Qu'aisément s'enflamme l'ire \)ans le Littéraire empire.1 Despréaux encor respire, Toujours franc, toujours mutin. Adieu vous dy, triste Lyre.
Jouter avec ce beau Sire Seroit pour moi petit gain; Sans bruit mes guestres je tire. C'est trop apprêter à rire; Adieu vous dy, triste Lyre.
Le 'Virelai (Nouveau) est tout entier écrit sur deux rimes.
Il commence par deux vers qui sont destinés à

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 221
_ — . , , ^
revenir alternativement et plusieurs fois comme Refrains, le premier vers d'abord, le second vers ensuite, — pendant tout le cours du poème.
Les vers du Yirelai (Nouveau) ne sont pas coupés par strophes régulières, ni disposés dans un ordre fixe. Ils s'entremêlent au gré du poëte, comme des vers libres, et l'alinéa finit chaque fois que le poëte les coupe en faisant revenir un des deux vers refrains, qui toujours doit paraître adroitement et agilement lancé, comme un trait.
Les mêmes deux vers refrains terminent le poëme, dont ils forment les deux derniers vers, ':omme ils en ont été les deux premiors vers, — mais, cette fois, inversés ; c'est-à-dire que le vers refrain qui a été le second vers du poëme en devient l'avant-dernier, et que l'autre vers refrain, qui a été le premier vers du poëme, en devient le dernier.
LE CHANT ROYAL. — Le Chant Royal est un très-beau poëme, excellent parmi ceux que nous a légués la vieille muse française, mais qui n'a guère pu. survivre, car il doit non-seulement être adressé à un Dieu, à un Roi ou à un Prince, mais ne célébrer que des mysLères divins, ou bien que les splendeurs et les exploits d'un héros de race royale. Même au temps du Roi-Soleil, la Fou-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:43

222 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
laine, qui s'appliquait à perpétuer et à renouveler les poèmes marotiques, n'a plus trouvé los Rois et les Dieux assez vivants pour qu'il fût possible de ressusciter celui-là : que dirons-nous donc aujourd'hui!
Yoici un des plus beaux Chants Royaux de Marot, qui en a composé plusieurs, de tout point admirables :
CHANT ROYAL, CHRESTIEN.
Qui ayme Dieu, son règne et son empire,
Rien désirer ne doibt qu'à son honneur :
Et toutesfois l'homme tousiours aspire
A son bien propre, à son aise, et bon heur,
Sans adviser si point contemne ou blesse
En ses désirs la divine noblesse.
La plus grand'part appete grand avoir :
La moindre part souhaite grand sçavoir;
L'autre désire être exempte de blasme,
Et l'autre quiert (voulant mieulx se pourvoir)
Santé * au corps et Paradis à l'âme. \
Ces deux souhaitz contraires on peult dire Comme la blanche et la noire couleur; Car Jesuchrist ne promet par son dire Ça bas aux siens qu'ennuy, peine et douleur. Et d'autre part (respondez moy) qui est-ce Qui sans mourir aux Cieulx aura liesse? Nul pour certain. Or fault-il concevoir Que mort ne peult si bien nous décevoir
1. Il y a ici un hiatus. Le règne de Ronsard et de la Plëia-ie n'est pas venu encore.

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE. 223
Que de douleur ne sentions quelque dragme *» Par ainsi semble impossible d'avoir Santé au corps et Paradis à l'âme.
Douke santé mainte amertume attire, Et peine au corps est à l'âme doulceur. Les bienheureux qui ont souffert martyre De ce nous font tesmoignage tout seur. Et si l'homme est quelque temps sans destresse, Sa propre cher sera de luy maistresse, Et destruira son âme (à dire voir) . Si quelque ennuy ne vient ramentevoir Le povre humain d'invoquer Dieu, qui l'arae, En luy disant : Homme, penses-tu veoir Santé au corps et Paradis à l'âme?
0 doncques, Homme en qui santé empire,
Croy que ton mal d'un plus grand est vainqueur;
Si tu sentois de tous les maux le pire,
Tu sentirois Enfer dedans ton cueur.
Mais Dieu tout bon sentir (sans plus) te laisse
1. 11 ne serait pas possible aujourd'hui de faire rimer DRAGMB avec AME. Au temps de Marot, (comme aujourd'hui dans les chansons populaires), on se contentait souvent, à la fin. des vers féminins, de la Rime assortante que M. F. Génin définit ainsi dans son Introduction placée en tête de La Chanson de Roland : « La rime est assonante, c'est-à-dire fondée sur la parité des voyelles; on ne tient nul compte des consonnes. » Si dans ce Petit Traité, nous n'avons pas étudié l'Assonance, qui cepen¬dant a joué un grand rôle dans la poésie primitive, c'est qu'elle n'est nullement employée par la poésie actuelle, si ce n'est dans l'intérieur des vers et pour produire des effets d'un ordre mu¬sical trop sublime^ et trop subtil pour qu'il soit possible d'en résumer le principe en des règles d'école. Pour être édifiés aur l'Assonance, voyez l'Introduction à La Chanson de Roland, Cha¬pitre VIII.

224 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Tes petis maulx, sachant que ta faiblesse Ne pouvant pas ton grand mal percevoir Et que aussi tost que de l'appercevoir Tu périroys comme paille en la flamme, Sans nul espoir de jamais recevoir ~ Santé au corps et Paradis à l'âme.
Certes plutost un bon père désire Son filz blessé"1 que meurdrier ', ou jureur ; Mesmes de verge il le blesse, et descire, Affin qu'il n'entre en si lourde fureur. Aussi quand Dieu, père céleste, oppresse Ses chers enfans, sa grand'bonté expresse Faict lors sur eulx eau de grâce pleuvoir; Car telle peine à leur bien veult prévoir A ce qu'enfer en fin ne les enflamme, Leur réservant (oultre l'humain devoir) Santé au corps et Paradis à l'âme.
ENVOI.
Prince Royal, quand Dieu par son povoir Fera les Cieulx et la Terre mouvoir, Et que les corps sortiront de la lame, Nous aurons lors ce bien, c'est à sçavoir, Santé au corps et Paradis à l'âme.
CLEMENT MAROT. Chanlz divers, vu. Œuvres complètes Édition Pierre Jannet, chez Lemerre.
Le Chant Royal se compose de cinq strophes de onze vers chacune, et d'un Envoi.
Toutes les strophes sont écrites sur des rimes pareilles aux rimes de la première strophe, et les
1, Le mot meurdnei' (meurtrier), comme beaucoup d'autres mots terminés en ter, ne comptait alors que pour deux syllabes.

I POEMES TRADITIONNELS A FORME.FIXE. 225
vers de chacune des strophes sont disposés dans le même ordre que les vers de la première strophe.
L'Envoi se compose de cinq vers écrits sur des rimes pareilles aux rimes des cinq vers qui ter¬minent les strophes, — et les cinq vers dont se compose l'Envoi sont disposés comme les cinq vers qui terminent chacune des strophes.
Dans la strophe du Chant Royal, riment en¬semble :
1° Le premier et le troisième vers.
2° Lo deuxième et le quatrième vers.
3° Lo cinquième et le sixième vers.
4° Le septième, le huitième et le dixième vers.
5° Le neuvième et le onzième vers.
Originairement et selon sa' règle stricte, le Chant Royal tout entier doit être une grande Al¬légorie (je n'ose dire, car ce serait le rabaisser, une Énigme), dont l'explication positive n'est donnée que dans l'Envoi. On le comprendra bien en lisant le Chant Royal suivant, de Clémenl Marot.':— Dans la seconde partie des strophes les rimes féminines s'y heurtent, contrairement à nos habitudes modernes. Mais je suppose que le lecteur de ce Petit Traité est assez avancé à pré¬sent dans la connaissance de notre art pour que cette irrégularité ne l'embarrasse pas. Il a vu

226 PETIT TRAITÉ DE POESIE FRANÇAISE.
d'ailleurs, dans le Chant Royal précédemment cité, comment les rimes de ce poëme peuvent être disposées pour ne pas choquer les princi¬pes (ou les préjugés) de notre versification ac¬tuelle.
CHANT ROYAL, DE LA CONCEPTION (1520).
Lorsque le Roy par hault désir et cure
Délibéra d'aller vaincre ennemys,
Et retirer de leur prison obscure
Ceulx de son Ost à grans tourmens submis,
II envoya ses Fourriers en Judée
Prendre logis sur place bien fondée;
Puis commanda tendre en forme facile
Un pavillon pour exquis domicile,
Dedans lequel dresser il proposa
Son lict de Camp, nommé en plein Concile
La digne couche où le Roy reposa.
Au Pavillon fut la ricbe paincture, Monstrant par qui noz péchez sont remis : C'estoit la nue, ayant en sa closture Le jardin clos'à tous humains promis, La grand'cité des haults cieulx regardée, Le lys royal, l'olive collaudée, Avec la tour de David, immobile, Pourquoy l'ouvrier % sur tous le plus habile En lieu si noble assit et apposa (Mettant à fin le dict de la Sibylle) La digne couche où le Roy reposa.
1. Le mot ouvrier ne compte ici que pour deux syllabe».

POEMES TRADITIONNELS A FORME FIXE.
D'antique ouvrage a composé Nature
Le boys du lict, où n'a un poinct obmis :
Mais au coissin plume très blanche et pure
D'un blanc coulomb le grand ouvrier i a mis;
Puis Charité tant quise, et demandée,
Le lict prépare avec Paix accordée ;
Linge trespur Dame Innocence file;
Divinité les trois Rideaux enfile,
Puis à l'entour le tendit et posa,
Pour préserver de vent froid et mobile
La digne couche où le Roy reposa.
Aucuns ont dict noire la couverture,
Ce qui n'est pas. Car du Ciel fut transmis
Son lustre blanc, sans a-ultre art de taincture;
Un grand pasteur l'avoit ainsi permis,
Lequel jadis par grâce concordée,
Des ses aigneaux la toyson bien gardée
Transmit au cloz de Nature subtile
Qui une en feit la plus blanche et utile
Qu'oncques sa main tyssut ou composa,
Dont elle orna (oultre son commun stile)
La digne couche où le Roy reposa.
Pas n'eut un ciel faict à frange, et figure De fins damas, sargettes, ou samis : Car le hault ciel, que tout rond on figure, Pour telle couche illustrer fut commis. D'un tour estoit si précieux bordée Qu'oncques ne fut de vermine abordée. N'est-ce donc pas d'humanité fertile Œuvre bien faict, veu que l'aspic hostile, Pour y dormir approcher n'en osa?
1. Le mot ouvrier ne compte ici que pour deux
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:44

228 PETIT TRAITÉ DE POÉSIIÎ FRANÇAISE.
Certes si est, et n'est à luy servilo La digne couche où le Roy reposa.
ENVOI.
Prince, je prens en mon sens puérile, Le pavillon, pour saincte Anne stérile; Le Roy, pour Dieu, qui aux Cieulx repos a Et Marie est (vray comme l'Évangile) La digne couche où le Roy reposa.
CLEMENT MAROT. Chants divers, i. Œuvres Comçlëles, Édition Pierre Jannet. Chez Lemerre.
La règle dont je viens de parler, et qui veut que le Chant Royal soit tout allégorique, n'a été que rarement observée autrefois. Si, comme nous osons l'espérer, quelque lyrique audacieux vient à ressusciter le Chant Royal, comment cette même règle pourrait-elle être obéie à une époque où le droit d'évoquer l'Allégorie est contesté même à la grande Peinture, qui pourtant ne saurait se passer d'elle? — Mais, pour que la Poésie puisse vivre, ce ne sont pas les poètes qui manquent ja¬mais, car il y a toujours des poètes ! Ce qui man¬que surtout, c'est des auditeurs qui n'aient pas tué en eux-mêmes (avec une grosse dépense de temps et d'argent) le sens du merveilleux et l'in¬stinct de la Poésie.

CHAPITRE X
DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES
Je vais parler, en terminant, de quelques curio¬sités poétiques, je veux dite de quelques poëmes qui tirent leur principal charme de leur étrangeté même. Ce sont la Sextine (bien qu'elle mérite peut-être mieux que d'être classée ainsi parmi les poëmes bizarres,) la Glose, le Pantoum, et, si Von me permet d'y joindre ce jeu d'enfant, YA-crostiche. Puis, après avoir mentionné ce que Pierre Richelet a nommé les Vieilles Rimes, j'es¬sayerai de donner, dans une très-brève et très-rapide Conclusion la pensée même du livre que j'achève, avec le regret d'avoir été si fort au-tJes-sous de ma tâche.
: LA SEXTINE. — C'est un de nos poètes les plus' savants et les plus délicats, M. le comte de Gra-mont, qui, d'après la Sextine italienne de Pé¬trarque, inventa, créa la Sexline française ', en
i. Chant du Passé, par le comte de Gramont, 1830-1848. Un
20

230 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
triomphant d'innombrables et de terribles diffi¬cultés. La première Sextine de M. de Gramont parut dans la célèbre Revue Parisienne de Balzac, qui, se faisant critique pour une telle circon¬stance, se chargea lui-même d'expliquer aux lec¬teurs ce que c'est qu'une Sextine et de les édifier sur le goût impeccable et sur la prodigieuse habi¬leté d'ouvrier qu'elle exige du poëte. Avec une générosité sans égale, M. de Gramont veut bien me donner pour ce Petit Traité la primeur d'une admirable Sextine inédite, qu'il a composée dans toute la rigueur des règles, et où la forme type de ce poëme est précisée dans toute sa pureté classique.
SEXTINE.
Autour d'un étang.
L'étang qui s'éclaircit au milieu des feuillages,
La mare avec ses joncs rubanant au soleil,
Ses flottilles de fleurs, ses insectes volages
Me charment. Longuement au creux de leurs rivages
J'erre, et les yeux remplis d'un mirage vermeil,
J'écoute l'eau qui rêve en son tiède sommeil.
volume in-i8 compact de 250 pages, aujourd'hui rarissime, pu¬blié en 1854 par D. Giraud, libraire-éditeur, 7. rue Vivienne, avec cette épigraphe :
Semper et ubique fidelis. Potius mori quam fœdari. Etiarosi omnes, ego non.
Vieilles devises d'une langue morte.

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 23*
Moi-même j'ai mon rêve et mon demi-sommeil. De féeriqueSrSentiers s'ouvrent sous les feuillages; Les uns, en se hâtant vers le coteau vermeil, Ondulent, transpercés d'un rayon de soleil; Les autres indécis, contournant les rivages, Foisonnent d'ombre bleue et de lueurs volages.
Tous se peuplent pour moi de figures volages Qu'à mon chevet parfois évoque le sommeil, Mais qui bien mieux encor sur ces vagues rivaga6 Reviennent, souriant.aux mailles des feuillages : Fantômes lumineux, songes du. plein soleil, Visions qui font l'air comme au matin vermeil.
C'est l'ondine sur l'eau montrant sou front vermeil Un instant; c'est l'éclair des sylphides volages D'un sillage argentin rayant l'or du soleil ; C'est la muse ondoyant comme au sein du sommeil Et qui dit : « Me voici; » c'est parmi les feuillages Quelque blancheur de fée... 0 gracieux rivagesl
En vain j'irais chercher de plus nobles rivages, Pactole aux sables d'or, Bosphore au flot vermeil, Aganippe, Permesse aux éloquents feuillages, Pénée avec ses fleurs, Hèbre et ses chœurs volages, Éridan mugissant, Mincie au frais sommeil Et Tibre que couronne un éternel soleil ;
Non,.tous ces bords fameux n'auraient point ce soleil
Que me rend votre aspect, anonymes rivages I
Du présent nébuleux animant le'sommeil,
Ils y font refleurir le souvenir vermeil
Et sonner du printemps tous les échos volages
Dans les rameaux jaunis non moins qu'aux verts feuillages.

232 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Doux feuillages, adieu, vainement du soleil
Les volages clartés auront fui ces rivages,
Ce jour vermeil luira jusque dans mon sommeil.
P. DB (TRAJUONT [Ittédit) *,
II est entendu que je donnerai les règles de la Sextinc d'après M. de Gramont, qui a dû, selon son sens exquis du rhythme, les créer lui-même, puisqu'il avait a décider une disposition de rimes masculines et féminines que ne pouvait lui donner le type italien de la Sextine.
La Sextine est écrite en vers alexandrins.
Elle peut commencer par un vers féminin ri par un vers masculin.
Elle se compose de six strophes de six vers, sui¬vies d'une demi-strophe de trois vers.
Elle offre ceci de très-parliculier que, silepoëte choisit les mots qu'il veut pour terminer les vers de sa première strophe, ces mêmes six mots, choisis par lui, devront être ceux qui termineront aussi, rangés dans un autre ordre, les vers des cinq strophes et de la demi-strophe qui suivront la première strophe.
La première strophe est écrite sur deux rimes. Dans cette strophe riment ensemble :
1° Le premier, le troisième et le quatrième vers.
1. Cette Sextine, publiée depuis, est la deuxième du volume intitulé : Sextines. Paris, Alphonse Lemerre, 1872,

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES- 2M
2° Le second, le cinquième et le sixième vers. Pour faire comprendre dans quel ordre les six mots qui terminent les six vers de la première strophe doivent se présenter dans les strophes suivantes, dont ils termineront également les vers, j'aurai recours à un TABLEAU d'une grande simplicité.
Prenant pour exemple les mots qui terminent les vers de la Sextine de M. de Granïont que j'ai citée, je numéroterai ces mots de 1 à 6 dans Tor¬dre où ils se présentent à la fin des vers de la première strophe.
Puis, je donnerai la disposition de chacune des strophes suivantes, indiquant par un chiffre romain la place que chacun de ces mots occupe dans la strophe nouvelle, et par un chiffre arabe la <place qu'il occupait dans la strophe précé¬dente.
Observons à l'avance que, dans la strophe de trois vers qui termine la Sextine, les six mots doi¬vent reparaître encore, et cette fois dans le même ordre que dans la première strophe, mais de telle façon qu'on trouve :
Le mot 1 dans l'intérieur du premier vers, et le mot 2 à la fin du premier vers;
Le mot 3 dans l'intérieur du second vers, et le mot 4 à la fin du second vers;
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:45

234 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE;
Le mot 5 dans l'intérieur du troisième vers, et le mot 6 à la fin du troisième vers.
Et il faut prendre garde que les mots 1, 3 et 5 placés dans l'intérieur des premier, deuxième et troisième vers ne doivent jamais tomber à la césure.
Voici donc la disposition de la Sextine : Première Strophe.

FEUILLAGES. 1
SOLEIL. . . 2
VOLAGES. . 3
RIVAGES . . 4
VERMEIL . . 5
SOMMEU , .
Deuxième Strophe. .
I . SOMMEIL. . 6 de îa strophe précédent*.
II . FEUILLAGES 4
III . VERMEIL, . S
IV . SOLEIL. . . l
v. . RIVAGES. . 4
VI. VOLAGES. . 3
1 roisième Strophe,
I. VOLAGES. , 6 de la strophe précédent*. II. SOMMEIL. , 1

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 235
III. RIVAGES. . 5
IV. FEUILLAGES 2
V. SOLEIL. . . 4
VI. VERMETL. . 3
Quatrième Strophe.

I. VERMEIL. . 6 de la stropba précédante.
IL VOLAGES. . 1
III. SOLEIL. . . 5
IV. SOMMEIL. . 2
V. FEUILLAGES 4
VI. RIVAGES. . 3
Cinquième Strophe.
I. RIVAGES. . 6 de la strophe précédent»
II. VERMEIL. . 1
III. FEUILLAGES 5
IV. VOLAGES. . 2
V. SOMMEIL. . 4
VI. SOLEIL . . 3
Sixième Strophe.
I. SOLEIL. . . 6 de !» strophe précédente
II. RIVAGES . . 1
III. SOMMEIL. , 5
IV. VERMEIL. . 2

236 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
V. VOLAGES. . 4 YI. FEUILLAGES 3
Demi-Strophe finale,
(Les six mots sont ici numérotés relativement à leur place dans là première Strophe).
Doux FEUILLAGES (1), adieu, vainement du SOLEIL (2)
Les VOLAGES (3) clartés auront fui ces RIVAGES (4),
Ce jour VERMEIL (5) luira jusque dans mon SOMMEIL (6)
Comme on a.pu le voir, voici sa formule :
Pour disposer les mots qui terminent ses verst chaque strophe prend à son tour :
Pour terminer son PREMIER vers, le mot qui termine le. SIXIEME vers de la strophe précé¬dente;
Pour terminer son SECOND vers, le mot qui termine le PREMIER vers de la strophe précé¬dente ;
Pour terminer son TROISIEME vers, le mot qui termine le CINQUIEME vers de la strophe précé¬dente ;
Pour terminer son QUATRIEME vers, le mot qui termine le SECOND vers de la strophe précédente;
Pour terminer son CINQUIEME vers, le mot qui termine le QUATRIEME vers de la strophe précé¬dente ;
Et pour terminer son SIXIEME vers» le mot

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 231
qui termine le TROISIEME vers de la strophe pré¬cédente.
En d'autres termes, chaque strophe prend dans la strophe qui Ta précédée, un mot final à la fin, un mot final au commencement, jusqu'à épuise¬ment des six mots, en remontant et en descen¬dant de la fin et du commencement de la strophe au milieu de la strophe.
Entre les mains de M. de Gramont, la Sextine est admirable. On lit ses sextines sans pouvoir soupçonner, si l'on n'est pas versificateur, que le poète ait dû combattre des difficultés, tant le tour en est libre, aisé, gracieux, tant la phrase y est bien attachée, correcte et maîtresse d'elle-même. Mais que de génie et de talent atteste ce résultat si parfait ! Il a fallu VOIR d'abord un sentiment ou un paysage (en ce cas c'est tout un) avec tous ses aspects, puis VOIR les six mots qui suffiront à ébaucher la peinture de ce sentiment ou de ce paysage, puis VOIR — et tout cela d'un coup, et spontanément ï —les mille nuances diverses que peuvent revêtir ces mêmes mots pour faire naître tour à tour dans l'esprit du lecteur toutes les impressions qui sont nées à la fois dans la

238 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE,
pensée du poëte devant sa VISION, et devant les spectacles de plus en plus vastes et multiples en lesquels elle s'est agrandie et détaillée.
Avec quel art M. de Gramont place à l'intérieur des vers des mots brillants, inattendus, étonnants, pour faire oublier que les mêmes mots reviennent toujours à la fin des vers ! Et ces mots inévita¬bles, avec quel tact il les amène ! Avec quelle science il ies éclaire de façons différentes et fait jouer sur eux et à côté d'eux la lumière ! 11 réalise tous les effets que cherchent le musicien et le peintre; et voyez, dans notre Sextine, avec ce seul mot VOLAGES il rend tous ces ondoiements et ces frémissements dans l'atmosphère visible qui sont la magie de la palette de Corot, ce demi-dieu du matin et du crépuscule !
Quoique tout soit possible, même l'impossible, je n'oserais conseiller à personne d'aborder après M. de Gramont ce poème redoutable. Il me sem¬ble que sous d'autres mains que les siennes la Sextine ressemblerait à un bel Ange infirme ; car s'il y a de l'Ange dans son grand vol où toujours les ailes s'ouvrent plus grandes et s'enfuient plus loin, elle est cruellement retenue vers la terre par ces mots immuables rivés à ses pieds. Dans la poésie française, tel est l'avide appétit de la Rime

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 239
et de son harmonie, que nous avons besoin de jouir toujours non-seulement de la façon dont elle est amenée et présentée, — mais d'elle-même, de la surprise et de l'éclat des sons dont elle fait résonner à notre oreille la musique variée et triomphale. Cependant tout ce qu'on pourrait dire contre la Sextine est réduit à néant par les sextines de M. de Gramont, si bien que mon con¬seil, en somme, doit se borner à ceci : N'en faites pas... ou faites-les comme luiI
Je terminerai, comme le cuisinier, par une re¬cette. Les procédés matériels que j'ai recommandé de ne pas employer lorsqu'il s'agissait des poèmes précédents, peuvent être appliqués sans danger — pour la Sextine, et, une fois la première stro¬phe trouvée, il n'y a aucun inconvénient à écrire six t'ois de suite, disposés suivant les six com¬binaisons dans lesquelles ils doivent reparaître, les six mots qui terminent les vers de la premièro strophe. Comme cet arrangement est prévu, voulu et inévitable, on peut l'avoir sous les yeux sans qu'il enlève rien à l'inspiration, et il la facilite plutôt, en permettant à l'esprit d'embras¬ser à la fois les combinaisons infinies, à la fois mathématiques et souverainement idéales à l'aide desquelles doit être réalisée la Seitiue parfaite.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:46

240 PETIT TRAITÉ DE POESIE FRANÇAISE.
LA GLOSE. La Glose est un poëme dans lequel un autre poëme connu et même célèbre est para¬phrasé ou parodié en strophes de quatre vers, de telle façon que, du premier au dernier, chacun des vers du poëme parodié reparaît à son tour dans la Glose, comme dernier vers de chacune des strophes de la Glose.
C'est pour ce poëme surtout qu'on peut dire que le combat finit, ou plutôt ne commença pas, — faute de combattants. Il n'y a presque jamais eu, il n'y aura presque jamais de poëme assez célèbre pour devenir le motif d'une Glose. La chose arriva pourtant. On sait que le fameux son¬net de Voiture Sur Uranie et le non moins fa¬meux sonnet de Benserade dit Sonnet de Job, opposés l'un à l'autre, divisèrent la cour et la ville, et qu'il se forma deux partis, les Jobelim et les Uranins, attaquant et soutenant par des combats acharnés la supériorité de chacun de ces aimables chefs-d'œuvre sur le chef-d'œuvre rival. Iliade en miniature, qui eut ses Ajax et ses Achille ! L'admiration et la querelle s'enveni¬mèrent à ce point que tout Paris sut par cœur l'un et l'autre sonnet, ce qui permit à Sarazin d'écrire une Glose à propos du Sonnet de.Job, ou plutôt contre le Sonnet de Job. Voici les deux poëmes, le Sonnet et après lui là Glose. Cette

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 241
fantaisie ne manque pas d'un certain entrain dans le caprice, et donne l'idée de ces personnages de décoration dont les figures se terminent en de fantasques arabesques de feuillages et de fleurs bizarres.
SONNET DE IOB.
lob de mille tourments atteint Vous rendra sa douleur connue, Mais raisonnablement il craint Que vous n'en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue, . Il s'est lui-même ici dépeint; Accoutumez-vous à la vue D'un homme qui souffre et se plaint.
Bien qu'il eût d'extrûmes souffrances, On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla.
Car s'il eut des maux incroïables, II s'en plaignit, il en parla; l'en connois de plus misérables.
ISAAC DE BENSERADB.
GLOSE A MONSIEUR ESPRIT
Sur le sonnet de M. de Benserade.
Monsieur Esprit, de l'Oratoire,
Vous agissez en homme saint '
De couronner avecque gloire ïob de mille tourments atteint.
91

342 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
L'ombre de Voiture en fait bruit, Et, s'estant enfin résolue De vous aller voir cette nuit, Vous rendra sa douleur connue.
C'est une assez fâcheuse vue,
La nuit, qu'une Ombre qui se plaint;
Votre esprit craint cette venue
Et raisonnablement il craint.
Pour l'apaiser, d'un ton fort doux Dites, i'ai fait une bévue, Et ie vous coniure à genoux Que vous n'en soyez point émue.
Mettez, mettez votre bonnet, Respondra l'Ombre, et sans berlue Examinez ce beau Sonnet, Vous verrez sa misère nue.
Diriez-vous, voyant lob malade, Et Benserade en son beau teint : Ces vers sont faits pour Benserade, II s'est lui-même ici dépeint?
Quoy, vous tremblez, Monsieur Esprit? Avez-vous peur que ie vous tue? De Voiture, qui vous chérit, Accoutumez-vous à la veûe.
Qu'ay-ie dit qui vous peut surprendre Et faire paslir votre teint? Et que deviez-vous moins attendre D'un homme qui souffre et se plaint?
Un Autheur qui dans son esctït, Comme moy, reçoit une offense,

DE QUELQUES CURIOSITÉS TOÉTIQUES. 243
Souffre plus que lob ne souffrit, Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances.
Avec mes Vers une autre fois Ne mettez plus dans vos Balances Des Vers, où sur des Palefrois On voit aller des patiences.
L'Herty, le Roy des gens qu'on lie, En son temps auroit dit cela; ' Ne poussez pas votre folie Plus loin que la sienne n'alla.
Alors l'Ombre vous quittera Pour aller voir tous vos semblables, Et puis chaque lob vous dira S'il souffrit des maux incroyables.
Mais à propos, hyer au Parnasse Des Sonnets Phœbus se mesla Et l'on dit que de bonne grâce 11 s'en plaignit, il en parla.
l'aime les Vers des Uranins, Dit-il, mais ie me donne aux Diables Si pour les vers des lobelins l'en connois de plus misérables.
JEAN-FRANÇOIS SARAZIN.
LE PANTOUM. L'histoire du Pantoum (en fran¬çais) sera bientôt faite. Gréé et conservé par VOrient, qui lui a gardé une grâce infinie et un charme délicat et fuyant comme celui d'un rêve, ce poëme si musical essaie seulement de s'accli-.

244 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
mater chez nous. Je crois que la première révé¬lation du Pantoum a été pour nous cette traduc¬tion en prose donnée par Victor Hugo dans les Notes des Orientales (1829).
PANTOUM MALAIS.
Les papillons jouent à l'entour sur leurs ailes; Ils volent vers la mer, près de la chaîne des rochers. Mon cœur s'est senti malade dans ma poitrine, Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente.
Ils volent vers la mer près de la cûalne des rochers... Le vautour dirige son essor vers Baridam. Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente, J'ai admiré bien des jeunes gens :
Le vautour dirige son essor vers Bandam...
Et laisse tomber de ses plumes à Patani.
J'ai admiré bien des jeunes gens;
Mais nul n'est à comparer a l'objet de mon choix.
11 laisse tomber de ses plumes à Patani...
Voici deux jeunes pigeons!
Aucun jeune homme ne peut se comparer à celui de mon
Habile comme il l'est à toucher le cœur. [choix,
Bien des années plus tard, un érudit, un lettré, .à la fois critique, romancier et bibliographe émi-nent, M. Charles Asselineau, qui, malheureuse¬ment pour nous, ne veut être en poésie qu'un dilettante, essaya de transporter dans le français

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 245
la forme du Pantoum, et publia dans une Revue belge le poëme, dont la disposition française lui appartenait bien réellement. En bonne conscience, c'est donc ce poëme que je devrais donner ici, mais la modestie de l'auteur s'y oppose à mon bien grand regret. Moi-même en 1856 j'essayai, d'après le modèle donné par M. Asselineau, un Pantoum : Monselet d'Automne, qui fait partie des Odes Funambulesques ; mais il est écrit sur une donnée bouffonne, et, par conséquent, ne peut être proposé comme exemple. Après moi, et d'après moi, je crois, un poëte du plus grand mérite, Mile Louisa Siefert, aborde aussi le Pan¬toum dans ses Rayons perdus if et si je ne cite encore pas celui qu'elle a composé : En passant en chemin de fer (page 30), c'est qu'elle n'a pas observé rigoureusement la règle absolue et iné¬vitable du Pantoum, qui veut que, du commen¬cement à la fin du poëme, DEUX SENS soient poursuivis parallèlement, c'est-à-dire UN SENS dans les deux premiers vers de chaque strophe^ et I:N AUTRE SENS datis les deux derniers vers de chaque strophe. Devauttous ces obstacles, el pour les besoins de ma cause, je me décide à faire moi-même pour ce livre un nouvel essai de
1. Chez Alphonse Lemerre, 1868.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:47

246 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Pantoum, en réclamant toute l'indulgeace du
lecteur, }
LA MONTAGNE.
Pantoum.
Sur les bords de ce flot céleste Mille oiseaux chantent, querelleurs. Mon enfant, seul bien qui me reste, Dors sous ces branches d'arbre en fleurs,
Mille oiseaux chantent, querelleurs,
Sur la rivière un cygne glisse.
, Dors sous ces branches d'arbre en fieun,
0 toi ma joie el mon délice I
Sur la rivière un cygne glisse Dans les feux du soleil couchant. 0 toi ma joie et mon délice, Endors-toi, bercé par mon chant!
Dans les feux du soleil couchant Le vieux mont est brillant de neige. Endors-toi bercé par mon chant, Qu'un dieu bienveillant te protège!
Le vieux mont est brillant de neige, A ses pieds l'ébénier fleurit. Qu'un dieu bienveillant té protège 1 Ta petite bouche sourit.
A ses pieds l'ébénier fleurit,
De brillants métaux le recouvrent.
Ta petite bouche sourit,
Pareille aux corolles qui s'ouvrcnU

»E QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 2<î7
De brillants métaux le recouvrent,
Je vois luire des diamants.
1 Pareille aux corolles qui s'ouvrent,
Ta lèvre a des rayons charmants.
Je vois luire des diamants Sur la montagne enchanteresse. Ta lèvre a des rayons charmant», Dors, qu'un rûve heureux te caresse 1
Sur la, montagne enchanteresse
Je vois des topazes de feu.
Dors, qu'un songe heureux te caresio,
Ferme les yeux de lotus bleui
Je vois des topazes de feu Qui chassent tout songe funeste. Ferme tes yeux de lolus bleu Sur lés bords de ce flot céleste!
Le Pantoum s'écrit en strophes de quatre vers.
Le mécanisme en est bien simple. Il consiste en ceci, que le second vers de chacune des stro¬phes devieat le premier vers de ia strophe sui¬vante, et que le quatrième vers de chaque stro¬phe devient le troisième vers de la strophe suivante. De plus le premier vers du poëme, qui commence la première strophe, reparaît à la fin, comme dernier vers du poëme, terminant la der¬nière strophe.
J'ai énoncé nettement et brutalement la règle . par laquelle UN SENS doit se poursuivre, d'un

248 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
bout à l'autre du poëme, dans les deux premiers vers de chaque strophe, tandis qu'uN AUTRE SENS doit se poursuivre, d'un bout à l'autre du poëme, dans les deux derniers vers de chaque strophe. Mais il n'y a rien de si simple que cela dans un art qui, pour la moitié au moins, est musique et harmonie, et qui vit d'affinités mystérieuses. Oui, en apparence, les deux sens qui se poursuivent parallèlement dans le Pantoum, doivent être ab-solumentdifférentsi'un de l'autre ; mais cependant ils se mêlent, se répondent, se complètent et se pénètrent l'un l'autre, par de délicats et insen¬sibles rapports de sentiment et d'harmonie. Ceci rentre dans le côté presque surnaturel du métier de la poésie. Non que les procédés par lesquels s'obtient cette similitude dans la dissemblance ne puissent être ramenés, comme tout peut l'être, à des principes mathématiques ; mais ce sont là des calculs transcendants que le maître imagine tout seul et que l'écolier ne saurait apprendre.
L'ACROSTICHE, etc. L'Acrostiche appartient déjà non plus à la versification, mais à l'amusement, au jeu de société et au tour de force inutile. C'est un poëme (s'il mérite ce nom) composé à la louange d'une personne, et dont les vers, égaux en nombre aux lettres qui composent le nom de

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 24»
cette personne, commencent chacun par une de ces lettres, dans l'ordre où elles sont disposées pour former le nom que célèbre l'Acrostiche. H était difficile d'en trouver un qui méritât d'être cité ';■ mais le brillant poète du Bois, des Vignes Folles et des Flçches d'Or, Albert Glati gny, a bien voulu composer tout exprès, pour me per¬mettre de le donner ici, un Acrostiche fait de main d'ouvrier, à la louange du grand aïeul de tous les bons rimeurs.
CLEMENT MAROT
Acrostiche.
rt'est un rimeur cher au pays gaulois,
t-cvù d£s l'aube, et de sa belle voix
K-merveillant Echo qui se réveille.
Ë£ altre ingénu, le pays où la treille
H tend ses bras chargés de raisins clairs,
sa ourrit ta Muse aux regards pleins d'éclairs,
H oinon qui rit, les deux poings sur tes hanche». :
g erle gentil qui siffles dans les branches t> u renouveau, nous sommes Allemands, Musses, Chinois, ténébreux, endormants; o bon Marot, trouverons-nous encore H on chant naïf, et sa note sonore!
ALBERT GLATIGNY.
J'ai dit plus haut mon opinion sur les Bouts-Rimes. Il n'en faut pas faire. Comme les moyens
t. Voyez pourtant ceux de Gringore. -•

SoO PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
dont dispose le poëte consistent, non pas seule¬ment à trouver des rapports ingénieux entre les rimes qu'il a choisies, mais d'abord et surtout à choisir et à ordonner les rimes qui éveilleront Les impressions qu'il veut faire naître, — le pri¬ver de choisir ses rimes, c'est, le diminuer de. moitié sans lui donner le mérite d'une difficulté mincue, car il n'y a- rien de plus facile à faire que les inutiles Bouts-Rimés. Aussi est-ce à tort que tous les éditeurs de Moli^ye déshonorent une page de ses œuvres en la remplissant avec ce sonnet ridicule :
Que vous m'embarrassez avec votre grenouille
Qui traîne à ses talons le doux mot d' hypocrasl
Je hais des bouts rimes le puéril fatras,
Et tiens qu'il vaudrait mieux filer une... quenouille, etc.
Il faut éviter aussi les tours de force poéti¬ques, dont l'unique but est d'amuser les sots et les oisifs. Si le vrai poëte ne doit reculer devant aucune difficulté, si invincible qu'elle paraisse, pour arriver à l'effet qu'il veut produire, il doit éviter d'avilir la Muse en lui imposant des con¬torsions inutiles. Ne confondez pas les capri-ceuses arabesques où se joue la fantaisie d'un artiste savant avec les stériles combinaisons où s'épuise l'obstination d'un maniaque. On a pu et on a dû peut-être tout tenter et tout essayer

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 251
au xvi* siècle, alors que dans la fièvre de leur œuvre les créateurs de l'art lyrique français subis¬saient les tâtonnements que suppose et implique toujours l'enfantement d'un monde; mais au-: jourd'hui il n'est plus permis de pétxïr des sin¬ges en croyant faire des hommes. On trouve dans le livre du grand Rabelais une pièce de vers dont la disposition typographique reproduit la forme d'une bouteille. Il en a été fait d'autres qui représentent une coupe où viennent boire des colombes. Enfin on verra par la citation suivante, que Remprunte à Y Histoire du Sonnet de M. Charles Asselineau *, jusqu'où a pu aller la folie enfantine de ces casse-têtë chinois.
« C'est au xvie siècle, dans la fureur de la nouveauté, que furent imaginées ces complications baroques, auprès desquelles n'étaient plus rien les difficultés qui rendaient sceptiques Boileau et l'évêque de Vence : Sonnets boiteux, acrostiches, mêsostiches, en bouts-rimés, retournés, lozengés, serpentins, croix de Saint-André, etc., nus, revêtus, com¬mentés, rapportés: Dans le Sonnet acrostiche, les premiers mots de chaque vers devaient former une phrase à part qu'on lisait perpendiculairement de haut en bas ; dans le mésostiche, la phrase était formée par les derniers mots du premier hémistiche ou par les premiers mots du second. Le sonnet rapporté était tranché en trois ou quatre phrases perpendiculaires.
1. Histoire du Sonnet, pour servir à ? histoire de la poésie fran-aisc, par Charles Asselineau. — En tête du Livre des Sonnets publié par Alphonse Lemerre.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:48

252 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Le serpentin devait ramener à la fin le premier vers, EI.US inversé, de façon, dit Golletet, « qu'à l'imitation du serpent, il semble retourner en luy-même. » Enfin on' composa des Sonnets licencieux ou libertins, où l'auteur feignait de violer les règles par emportement poétique ou par entraînement de passion. Baïf, Ronsard, Maynard et Malherbe en ont composé de semblables : on en cite même de Du Bellay, « dont tous les Vers courent à toute bride comme des cheuaux eschappez, et n'ont aucune alliance âfi rime I'vn auec l'autre. Témoin celuy-cy :
Arrière, arrière, ô meschant populaire,
O que ie hais ce faux peuple ignorant!
Doctes Esprits, fauprisez les Vers
Que veut chanter l'humble Prestre des Muses ♦. «
Le phénix, le merle blanc de la poésie difficile et com¬
pliquée est sans contredit le Sonnet suivant, indiqué par
Golletet dans la vie de Jean de Schelandre 2, et qui est à
la fois acrostiche, mésostiche, losange et croix de Saint-
André. ■ .
SONNET EN ACROSTICHE, MÉSOSTICHE, CROIX DE SAIJNT-ÂNDHÉ ET LOZENGE ]CONTÉ PAR SYLLABES.
Anne de Montaut doutant une âme.
A. Biuge à ma Cypris D'Amour la tnèr' et d'Ame
Non pOint la pomme d'Or Ou t>N pareil honNeur
Ne rien d'iN a Ni mé Ni prese Nt de seNteur
En vn au Tel si beau, Tout don vil Est infâme.
Don»' 6 brAue pAidant Autre Don tout De {lame
Ef rfeN de trop, commué Ni dE l'ex te ri Eur,
MeTs y pour l'adorer TeMp* trauail cœur et tM«
Ou sVr tout n'y a pOint Vn plVs cher que le cQeur -,
NulvienKà semblaNt faux Nostre baNd'est sàNs art, ,
Tel sous vn fEinT discours Et recouu ErT de fard
A bord"A ces beAutés, A ceux IA l'on Adiouste,
"Vous qVi feignes Caiiour MesVrez vous au Mien,
Tout hypocrit' est traistr' ET périra sans doutE,
nestourxez Tout AmaNT q\i ne VEUt t>yyier bisx-A Ne feisdrB o'aymEr Mon cœur montre l\ TOVTE
1. Colletet, Traitté du Sonnet!
2. Vie des poètes françois, ms,

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 253
Encore une fois, tous ces jeux enragés ne ser¬vent à rien. Il est cependant nécessaire qu'au point de vue de l'érudition courante, le lecteur de ce Petit Traité connaisse ce qu'on appelle Les Vieil¬les Rimes. Ces Vieilles Rimes, Pierre Richelet fut leur dernier ami, et, pour bien dire, le dernier qui les ait suffisamment connues pour donner sur elles de bons renseignements. Je ne vois donc rien de mieux à faire que de transcrire ici le cha¬pitre qu'il leur a consacré.
DES VIEILLES RIMES
Chapitre de Pierre Richelet1.
Les curieux seront peut-être bien aises de sa¬voir le nom des rimes qui étaient autrefois en usage, et comme on n'écrit que pour avoir l'avan¬tage de leur plaire, on mettra ici les plus connues, qui sont la Kyrielle, la Batelêe, la Fraternisée, la Brisée, XEmpérière, V'AnnexéefY Enchaînée, V Équi¬voque, la Couronnée.
La rime Kyrielle consiste à répéter un même vers à la fin de chaque couplet.
Qui voudra sçavoir la pratique De cette rime juridique, Je dis que bien mise en effet La Kyrielle ainsi se Jai+
i. l/ans rAbrégé des règles de la Versification Françoise.
22

254 PETIT TRAITÉ DE POÉSlIi FRANÇAISL.
De plante * de sillabes huit Usez en donc si bien vous duit*, Pour faire le couplet parfait La Kirielle ainsi se fait.
On appelle rime Batelée, lorsque le repos du vers qui suit rime avec le vers précédent.
Quand Neptunus puissant Dieu de la mer Cessa d'armer Caraques et Galées Les Gallicans bien le durent aimer Et réclamer ses grand's Ondes salées.
CLEMENT MAROT.
Dans la rime Fraternisée le dernier mot du vers est répété en entier, ou en partie, au commence¬ment du vers suivant), soit par équivoque ou d'une autre manière.
Mets voile au vent, cingle vers nous, Caron, Car on t'attend, et quand seras en tente, Tant et plus bois bonum vinum cbarum Qu'aurons pour vrai. Donque sans longue atente, Tente tes pieds à si décente sente Sans te fâcher; mais sois en content tant Qu'en ce faisant nous le soions autant.
La Rime Senée est une espèce d'Acrostiche. Elle se fait lorsque tous les vers, ou tous les mots de chaque vers, commencent par une même lettre.
Miroir, mondain, Madame, magnifique, Ardente, amour, adorable, angélique.
1. De rimes suivies. (Note de Pierre Richelet.)

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 255
Dans la rime Brisée, les vers sont coupés im¬médiatement après le repos, et à ne lire que jus¬que-là ils font un sens différent de celui qu'ils renferment lorsqu'ils sont tout entiers. Ex. d'Oc-lavien de S. Gelais :
De cœur parfait, Chassez toute douleur.
Soiez soigneux; N'usez de nulle feinte,
Sans vilain fait, Entretenez douceur.
Vaillant et preux, Abandonnez lacrainte.
Par bon effet, Montrez votre valeur
Soiez joicux. Et bannissez la plainte.
La rime Empêrière est une rime où une partie de la dernière syllabe de l'antépénultième mot est répétée deux fois de suite.
Prenez en gré, mes imparfaits, faits, faits. Bénins lecteurs très dili^ens, gens, gens.
La rime Annexée est une rime où la dernière syllabe des vers qui précède commence le vers suivant.
Dieu gard' ma maîtresse et régente G ente de corps et de façon; Son cœur tient le mien en sa tante Tant et plus d'un ardent frisson.
La rime Enchaînée est une espèce de gradation.
Dieu des Amans de mort me garde, Me gardant donne-moi bonheur, En me le donnant prend ta darde, En la prenant navre snn cœur.
CLEMBNT MAKOT.

J56 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Dans la rime Équivoque, la dernière syllabe <ïe chaque vers est reprise en une autre signification au commencement ou à la fin du vers qui suit.
En m'ébatant je fais Rondeaux en rime, Et en rimant bien souvent je m'enrime. Bref c'est pitié entre nous rimailleurs ; Car vous trouvez assez de rime ailleurs, Et quand vous plaist mieux que moi rimassez, Des biens avez et de la rimé assez.
CLEMENT MAROT.
La rime Couronnée se fait quand le mot qui fait la fin du vers, est une partie du mot qui le précède immédiatement dans le même vers.
La Blanche CoIom6eMe belle Souvent je vais priant, criant'; , Mais dessous la cordelle d'elle Me jette un œil friant, riant En me consommant et sommant.
CLEMKNT MAROT.
Marot sans doute a bonne grâce en toutes ces espiègleries, car, avec sa grande science et sa grande ignorance, il est naïf et presque divin. Il semble un jeune satyre jouant avec les cailloux polis et les herbes folles, moitié bête et moitié dieu, se composant des colliers de baies et de fruits sanglants et se tressant des couronnes de verdure avec l'ingéniosité compliquée d'un génie

DE QUELQUES CURIOSITÉS POÉTIQUES. 251
enfant. Mais il faut bien qu'un jour le chèvre-pieds quitte la forêt sacrée, vienne au soleil de la vie parmi les hommes, sente d'avance le frémis¬sement de ses ailes futures,
Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune!
VICTOR HUGO, Le Satyre. La Légende des Siècles.
J'ai maintenant rempli le cadre que je m'étais tracé pour ceLte étude tobut élémentaire; il s'agit de conclure en quelques lignes. C'est ce que je ferai, en essayant de condenser dans ces quel¬ques lignes la pensée et l'essence même de tout ce qui précède, comme dans un court mémento, qu'on puisse relire en cinq minutes lorsqu'on voudra se remémorer les vérités évidentes et si connues des bons ouvriers en poésie, que j'ai eu le seul mérite d'enregistrer, sans prendre aucun souci de les concilier avec les niaiseries vulgaire¬ment admises. Car la Frosine de Molière peut seule * dire sans se vanter que, si elle se l'était mise en tête, elle marierait le Grand Turc avec la république de Venise. Et encore n'est-ce pas ce qu'elle aurait fait de mieux I
1. Molière. L'Avare, Acte II, "Scène vi,
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:48

CHAPITRE XI
CONCLUSION
Parmi les lecteurs qui m'ont suivi jusqu'ici, il
en est un peut-être, jeune fille ou jeune homme,
que Dieu a destiné à devenir un poète. C'est à
cet être désigné et choisi entre tous que j'adresse
les paroles suivantes, comme le conseil fraternel
qu'on donne à un ami bien cher partant pour un
combat incertain et périlleux. (,
Comme, en somme, ta poésie exprimera ton àme, on y verra se refléter clairement les vices, les faiblesses, les lâchetés et les défaillances de ton âme. Tu tromperas les hommes peut-être, mais non pas la muse, que ne saurait duper ton hypocrisie. N'est pas poêle celui qui n'a pas le cœur d'un héros et que ne brûlent pas une im¬mense chanté et un immense amour. Tout ce que l'égoïsmc ronge et détruit de toi, elle le ronge et détruit eu même temps de ta poésie.

CONCLUSION. 259
Sache bien que, quels que puissent être toii génie et ta science, tu ne saurais jamais parvenir à écrire de beaux poèmes sans un secours divin et surnaturel. Si donc il devait arriver un jour que tu dusses, comme saint Thomas, ne croire qu'à ce que tu touches, renonce franchement à Fart dé la poésie. S'il te faut un signe évident de l'im¬puissance poétique de l'homme livré aux res¬sources de son infirme raison, lis les vers que M. Littré, ce savant infatigable, a publiés dans sa Revue positiviste. Mieux que je ne saurais lé faire, ils te prouveront que, pour être poëte, sa¬voir tout et ne savoir rien que cela, c'est ne rien savoir!
Il faut cependant savoir tout! Furetière *, raillé à tort par La Fontaine, avait raison de vou¬loir que le poëte sût si le bois dont il parle est le bois de marmanteau ou bien le bois de grume. Tu ne connaîtras jamais trop bien l'histoire, les théologies, la philosophie, l'esthétique, les beaux-
1. Voyez Recueil des Facttwis d'Antoine Fureltère, de l'Académie Française, contre quelques-uns de cette Académie, suivi des preuves et piètes historiques données dans l'édition de 1694*i avec une introduction et des notes historiques et critiques par M. Charles Asselineau. — Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1859.

260 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAIS!:.
arts, les ans somptuaires et de décoration et.les termes techniques de tous les métiers. Furetière avait désiré que le poëte appelât les choses par leur nom, et Théophile Gautier a réalisé son dé¬sir. Lorsqu'il décrit, par exemple, les merveilles de la sellerie arabe, c'est avec les termes qu'em¬ploierait un sellier, ce qui ne l'empêche pas d'être le plus exquis et le plus délicat des poètes.
Les imbéciles peuvent seuls avoir la préten¬tion de tirer de leur âme les termes des sciences, des arts et des métiers qu'ils n'ont pas étudiés dans les ouvrages spéciaux. Toute école poéti¬que périt, jamais par l'exagération de la splen¬deur ou de la préciosité, comme on le prétend toujours, mais par l'excès du vague et de la pla¬titude. Ce vague et cette platitude sont engendrés par la seule ignorance. C'est elle qui arrive à créer cette phraséologie de convention et de lieux communs dont aucune école n'est exempte. L'ad¬mirable poésie du xixe siècle a ses lieux com¬muns aussi bien que la détestable poésie du xviii* siècle, et les uns ne valent pas mieux que les autres.
Sans la justesse de l'expression pas de poésie, et sans une science profonde, solide et univer¬selle, tu chercherais en vain, sans les rencontrer jamais, le mot propre etla justesse de l'expression.

CONCLUSION. 261
« Connais-toi toi-même, » dit le sage. Tu as un moyen infaillible de te connaître et de te ju¬ger toi-même. Toutes les fois qu'il t'arrive de plaire aux sots, à quelque degré que ce soit, sa¬che bien que tu es tombé par quelque côté dans la vulgarité et dansla niaiserie. Ne dis pas alors : « Les sots m'admirent; c'est que mon génie lésa vaincus, c'est qu'ils sont bien forcés de se ren¬dre à l'évidence! » Dis au contraire : « Les sots m'admirent; c'est que je commence à leur res¬sembler. » Tu n'as d'autres juges que les bons ouvriers et les maîtres de ton art, et tout encou¬ragement qui ne vient pas d'eux est un piège tendu à ton amour-propre et à ta crédulité.
Dans la Poésie Française, la Rime est le moyen suprême d'expression et Y imagination de la Rime est le maître outil. Souviens-toi que, quand ta rime devient moins parfaite, c'est que ta pensée est moins haute et moins juste. Ne te dis pas hy¬pocritement : J'ai sacrifié la Rime à la Pensée. » Dis-toi : « Mon génie est voilé, obscurci, puisque je vois s'obscurcir ce qui en est le signe visible. »
Ne te trompe ni sur ton art ni sur l'art en gé-

262 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
néral. La poésie a pour but de faire passer des impressions dans l'âme du lecteur et de susciter des images dans son esprit, — mais non pas en décrivant ces impressions et ces images. C'est par un ordre de moyens beaucoup plus compli¬qués et mystérieux.
Si tu es doué et si tu as la grâce, quand tu au¬ras meublé ton esprit de tous les mots que tu dois savoir, les impressions et les images se présente¬ront à lui accompagnées des mots et des sons et des assemblages de sons qui doivent les faire naître dans l'esprit des autres. Recueille-toi et écoute en toi-même.
Un poëte qui se borne à écrire les choses comme elles sont ressemble à. un peintre qui co¬pierait toutes"les feuilles d'un arbre, ce qui no donnerait à personne l'idée d'un arbre. Il faut, non qu'il représente l'arbre, mais qu'il le fasse voir.
Il faut que les sons soient toujours variés, har¬monieux et pondérés, car le son a, comme la couleur, ses rappels et ses équilibres.
La vieille question de la Pensée et de la Forme

CONCLUSION. 263
a toujours été non-seulement mal comprise, mais retournée. La Forme qui se présente à ton esprit est toujours la Forme d'une Pen¬sée ; mais un homme qui pense en mots ab¬straits n'arrivera jamais à traduire sa pensée par une forme. Tout au plus l'emprisonnera-t-il dans un lieu commun !
Sois varié toujours et sans cesse; dans la poé¬sie comme dans la nature, la condition première et indispensable de la vie est la variété. Mais n'a¬buse pas, et je dirais presque, n'use pas — de l'antithèse. Pour comprendre à quel point c'est un moyen grossier et trop simple, rappelle-toi que tous les arts sont absolument similaires, et regarde quel effet on obtient en peinture avec l'antithèse nette, crue et réelle/ Je dis : réelle,' car tu peux, par un artifice, présenter l'apparence d'une antithèse, mais qui en effet sera adoucie par toutes sortes de préparations et de ménage¬ments. Au contraire les similitudes, les grada¬tions, les gammes de couleurs et de sons pareils sont le dernier mot de l'art; mais avec quelle dé¬licatesse il faut toucher à ces effets, qui veulent une touche magistrale!.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:50

264 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE. DE LA PRÉTENDUE ÉCOLE POÉTIQUE
DITE : ÉCOLE DU-BON SENS
Tu sais que la ridicule école dite : l'École du Bon Sens, n'a rien produit et ne pouvait rien produire. Molière, au premier acte des Femmes Savantes, en a dit la raison par la bouche de la dédaigneuse Armande :
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler1, Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.
MOLIERE, Les Femmes Savantes, Acte I, Scène n,
Or, les écoliers de l'École du Bon Sens n'ont pas fait autre chose que de tousser et de cracher comme Molière. C'est à-dire que, se gardant bien d'imiter son art de peindre les caractères, son dialogue net, vrai, précis, éclatant, sa haute phi¬losophie et ses belles inventions comiques, ils ont platement reproduit ses archaïsmes et LE JAR-
i. Ces deux vers, reproduits dans toutes les édifions, ont été arrangés par Boileau. Voici la première rédaction telle qu'elle avait été faite par Molière :
Quand sur une personne on prétend s'ajuster, C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.
Note de M. Charles Louandre dans son édition de Molière. (Charpentier, i862.)

CONCLUSION. 263
GON que lui reprochent justement ses contempo¬rains les plus illustres.
Qu'est-ce que LE JARGON de Molière?
Voici comment s'exprime le doux, l'indulgent Fénelon :
r
« Mais enfin (dit-il), Molière a ouvert un che-« min tout nouveau. Encore une fois, je le trouve « grand. Mais ne puis-je parler en toute liberté « sur ses défauts? En pensant bien, il parle sou-« vêtit mal. Il se sert des phrases les plus forcées « et les moins naturelles. Térence dit en quatre « mots avec la plus élégante simplicité ce que « celui-ci ne dit qu'avec une multitude de meta-<( phores qui approchent du galimatias. J'aime « bien mieux sa prose que ses vers. Par exem-« pie* VAvare est moins mal écrit que les pièces « qui sont en vers. Il est vrai que la versification « française l'a gêné. Il est vrai même qu'il a « mieux réussi pour les vers dans XAmphitryon, « où il a pris la liberté de faire des vers irrégu-« liers. Mais en général il me paraît jusque dans « sa prose ne parler point assez simplementpour « exprimer toutes les passions. »
FENBLON. Lettre écrite k l'Académie Française sur l'éloquence, - la poésie, l'histoire, etc. «.
1. Traités sur l'éducation des filles et Dialogues sur r éloquence, par Fénelon, suivis d'une Lettre à l'Académie française et pré-
a

266 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Après ce grand homme, écoute La Bruyère : « II n'a manqué à Térence que d'être moins « froid; quelle pureté, quelle exactitude, quelle « politesse, quelle élégance et quels caractères î « II n'a manqué à Molière que d'éviter LE JARGON « ET LE BARBARISME et d'écrire purement; quel « feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne « plaisanterie, quelle imitation desmœurs, quelles « images et quel fléau du ridicule! mais quel c homme on aurait pu faire avec ces deux co-« iniques! »
LA BRUYERB. Des Ouvrages de l'esprit. Les Caractères, ou les Mœurs de ce siècle.
Dans les notes de sa belle édition de La Bruyère, publiée par Alphonse Lemerre (1871), un de nos critiques les plus érudits et les plus sagaces, M. Charles Asselineau, dit : « Ce jugement sur « Molière a scandalisé beaucoup de gens qui « n'admettent pas les restrictions quand il s'agit « des écrivains consacrés. Des esprits conciliants, « pour relever La Bruyère de l'anathème, ont « essayé de prouver que ces mots de « jargon » « et de « barbarisme » ne s'appliquaient dans les « œuvres de Molière qu'au langage patoisé ou bar-
cédés d'une Introduction par M. Silvestre de Sacy, de l'Aca¬démie française. Paris, Léon Techener, libraire. 52, rue de l'Arbre-Sec. — 1870.

CONCLUSION. 267
« bare des paysans ou des étrangers. C'est là, « selon moi, une bien petite explication, » etc., et dans le même morceau, parlant du jugement de Fénelori sur Molière, que j'ai cité plus haut, M. Charles Asselineau ajoute : « Est-il besoin « d'aller bien loin pour excuser FéneLon? Et la « mémoire ne nous rend-elle point des expres-« sions, des vers qui le justifient? N'est-ce point « du jargon que les. traîtres appâts qui suivent en « tous lieux Célimène ; que les indignes fers et les « flammes couronnées qui reviennent fréquem-« ment aux endroits les plus pathétiques et dans « les œuvres les plus admirées du grand comi-« que? Langage du temps! me dira-t-on. Sans « doute, et pour ma part je ne suis nullement « choqué de l'y rencontrer. Un auteur de théâtre « est plus que tout autre sujet à employer le lan-« gage courant pour être mieux et plus vite com-« pris de son public. » [Notes du Tome Premier.) Certes, Molière est excusable d'avoir les dé¬fauts de son temps ; mais que penser de ceux qui rééditent ces défauts après deux siècles, et qui ar¬borent, sur leur visage le spectre d'une diffor-. mité et le fantôme d'une verrue !
Ce n'est pas à moi (ni à toi) de juger notre

268 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
mnîtrc et de savoir s'il y a des tares dans les dia¬mants de Victor Hugo. Quoi qu'il en soit, il ré¬sume en lui la dernière perfection, la force créa¬trice de notre poésie épique, lyrique et dramati¬que. On est poëte en raison directe de l'intensité avec laquelle on admire et on comprend ses œu¬vres titaniques.
Les impuissants et les paresseux, qui ne se¬raient pas "fâchés d'avoir l'original et touchant génie d'Alfred de Musset, ont inventé de l'oppo¬ser à Hugo, pour se dispenser de travailler, parce qu'il leur est plus facile d'imiter les fautes de rime et les négligences voulues du poëte de Rolla que d'apprendre leur métier. Quant à La¬martine, dont les dons uniques furent une inspi¬ration inimitable et un sens musical prodigieux, ceux qui prétendent étudier quelque chose chez lui sont des farceurs ou des jocrisses.
Et adieuI sois simple, bon, enthousiaste, épris du beau, humble de cœur, et ne te laisse pas ren¬voyer à l'ignorance sous prétexte de naïveté. On ne redevient pas naïf parce qu'on est resté igno¬rant. Pas plus qu'un vieillard habillé en poupon ne redeviendrait pour cela un enfant aux lèvres rosés! Et surtout, sois bien persuadé que moi qui

CONCLUSION. 269.
ai prétendu t'enseigner quelques-uns des élé¬ments de notre art, je n'ai sur toi d'autre avan¬tage (si c'en est un), que d'être un vieil écolier. Hélas! qui sait mon infirmité mieux que moi? Pour t'en donner une seule preuve, j'ai indiqué au Chapitre Premier (page 14) le vers de neuf syllabes avec deux césures, l'une après la troi¬sième syllabe, l'autre après la sixième syllabe, — comme étant le seul vers de neuf syllabes qui existe. Eh bien! je viens de m'apercevoir à ce même instant qu'on peut faire un très-excellent
VERS DE NEUF SYLLABES, AVEC UNE SEULE CÉSURE
APRES LA CINQUIEME SYLLABE ! comme en voici l'exemple, qui eût gagné à être nais en œuvre par un ouvrier plus habile que je ne le suis.
VEBS DE NEUF SYLLABES, AVEC UNE SEULE CÉSURE PLACÉE APRÈS LA CINQUIÈME SYLLABE «*
Le Poète,
En proie à l'enfer — plein de fureur, Avant qu'à jamais— il resplendisse, Le poëte voit — avec horreur S'enfuir vers la nuit — son Eurydice.
Il vit exilé — sous l'œil des cieux. Les fauves lions — avec délire Écoutent son chant — délicieux, Captifs qu'a vaincus — la grande Lyre.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:50

270 PETIT TRAITE DE POÉSIE FRANÇAISE.
Le tigre féroce — avait pleuré, Mais c'était en vain, — il faut que l'Hèbre Porte dans ses flots — mort, déchiré, Celui dont le nom — vivra célèbre.
Puis divinisé — par la douleur, A présent parmi — les Dieux sans voiles, Ce charmeur des bois, — cet oiseleur Pose ses pîeds blancs — sur les étoiles.
Mais l'ombre toujours — entend frémir Ta plainte qui meurt — comme étouffée, Et tes verts roseaux — tout bas gémir, Fleuve qu'a rougi — le sang d'Orphée!
11 ne me reste plus qu'à te demander ton in¬diligence , mon frère, et a te dire : Excuse le& fautes de l'auteur I

PIERRE DE RONSARD



PIERRE DE RONSARD
1524 — 1585
En tête de l'édition de 4623, publiée par Nicolas Buon, on voit encadrées dans une bordure de rinceaux sur lesquels retombe élégamment une lourde guirlande de fruits et de fleurs, les effi¬gies de Pierre de Ronsard et de sa Cassandre. L'amante du poëte est, comme lui, représentée de profil. Elle est coiffée, ainsi qu'une hétaïre de Corinthe, d'une manière compliquée et savante, avec des bandeaux en ondes qui se terminent par une frisure très-crêpée, tandis que la chevelure, disposée par derrière en rouleaux et en torsades relevés en l'air, se pare d'un diadème à plaques oblongues délicatement ciselées et d'une féron-nière de perles. La belle Cassandre, avec son long1 col héroïque, avec sa gorge nue que laisse voir une draperie ouverte, donnerait à peu près l'idée d'une femme grecque, si l'œil beaucoup plus grand, la lèvre plus charnue, la ligne droit©

,274 PI li R II !•: DE
du nez un peu plus inclinée que dans les statues, n'offraient ce caractère d'étrangeté naïve, qui n'a manqué à aucune des figures de la Renaissance. Sur la noble poitrine de celle quelepoëte nomme sa guerrière, tombe un éclatant joyau suspendu à une chaîne d'or, comme l'insigne de quelque ordre d'amour chevaleresque. Telle, en elïet devait être représentée la première muse de Ron¬sard. Pour lui, vêtu à l'antique d'une sorte de cuirasse d'or niellé sur laquelle se drape fière¬ment un manteau à dentelures, coiffé d'un grand laurier, posé comme un triomphateur et "comme un demi-dieu, il apparaît dans cette estampe avec l'attitude que lui conserveront, malgré tout, les âges futurs. Après avoir été l'idole de la France entière, Ronsard a pu trouver l'oubli et l'indiffé¬rence; sa statue, renversée du haut piédestal sur lequel elle semblait avoir été dressée pour ja¬mais, a pu être traînée dans la fange et y rester ensevelie pendant des siècles; mais du jour où une main pieuse l'arrachait à l'infamie, elle s'est relevée idole. Car ce ne peut être en vain que Ronsard a été sacré prince des poètes, et que Marguerite de Savoie, Marie Stuart, la reine Elisabeth, Charles IX, Le Tasse, Montaigne, de Thou, L'Hospital, Bu Perron, Galland, Passerai, Scaliger ont reconnu à l'envi cette royauté. Mais.

PIERRE DE RONSARD. 275
soit à ses heures de martyre, soit à ses heures de victoire, il ne sera jamais un poëte populaire, précisément à cause de ce costume triomphal sous lequel il se présente orgueilleusement à notre admiration. Une telle allure est toute hostile au génie français, qui voit dans son poëte non pas un combattant victorieux, mais un affranchi d'hier bernant ses maîtres et les dominant par la fine raillerie, tout en ayant l'air de leur obéir. C'est ce que prouve notre comédie, où l'imagi¬nation, l'esprit et le talent de l'invention appar¬tiennent exclusivement aux valets, tandis que les maîtres, de Valère à Àlmaviva, sont toujours de superbes niais dont tout le mérite consiste dans un habit brodé. En ce qui touche la poésie, nulle nation plus que la France n'est haineuse de l'étranger et ennemie de toute tentative de re¬nouvellement par un élément extérieur. Aux épo¬ques mêmes dont le retour est fatal, et où la sève poétique usée mourrait nécessairement sans une transformation salutaire, la France ne pardon¬nera pas aux courageux novateurs qui l'auront sauvée par ce secours antinational. Elle a beau reconnaître sa mère spirituelle dans la Grèce an¬tique, elle ne veut rien devoir même à cette mère si riche; elle aime mieux languir, périr s'il le faut, en restant elle-même. Il faut que son poëte

276 PIERRE DE RONSARD.
s'appelle Jean Bonhomme, qu'il ait la malice et l'aimable ironie du prolétaire, mais efle ne le reconnaîtra jamais sous l'ambitieuse figure d'un Pindare. Ce rôle impérieux, nécessairement voulu par celui qui le joue, d'un poëte s'assimilant aux rois et aux Dieux, ayantla conscience de sa haute mission et traitant d'égal à égal avec les grands de la terre, lui est particulièrement hostile, car, toujours courbée sous un maître, elle sent que son véritable avocat est le railleur, en apparence naïf, qui cache, ses armes terribles sous une bonhomie d'emprunt. Pour réussir chez elle, il ne suffit pas qu'Apollon exilé du ciel se fasse berger, il faut encore qu'il se fasse peuple, et ne réclame sa place dans aucune aristocratie. Ses lavons se nommeront Villon, Marot, Rabelais, Régnier, La Fontaine, Molière, et non pas Ron¬sard, Baïf,DuBellay,Desportes,Belleau, Corneille, Racine; roi et peuple, chacun fait, d'instinct et sans se tromper jamais, le triage de ses soldats. Après trois siècles d'intervalle, rien n'a changé ; les successeurs de Marot et ceux de Ronsard sont en présence, et il n'est pas besoin de demander de quel côté se rangent les sympathies de la foule. Nulle part ailleurs que chez nous n'existe cette tradition d'une poésie qui représente le génie populaire de la patrie ; le bon sens public affirme
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:51

PIERRE DE RONSARD. 271
que tout emprunt à une littérature étrangère est pour elle une menace de destruction, et aussi chaque tentative de ce genre soulèvera-t-elle une réprobation générale, comme nous l'avons vu en 1830, malgré l'immense talent des hommes qui essayaient alors de rajeunir notre,art épuisé aux grandes sources de la poésie lyrique et dramatique. Par la même raison, les héroïnes d'amour idéales et sublimes, les Gassandre, les Marie, les Hélène de Surgères, les Laure, les Éloa, les Elvire ne réussiront jamais devant notre public. Il sent très-bien que cette exalta¬tion de l'amour élevé menace dans son existence la vieille farce gauloise au gros sel, le joyeux conte des commères aux francs ébats, grâce au¬quel il proteste contre les idées de renoncement et de sacrifice dont tous les gouvernements se sont fait un moyen de répression. Alix, Isabeau et Alison seront toujours chez nous les bonnes amies du populaire, et il ne pardonnera jamais à Béatrix la dédaigneuse allure de sa silhouette aristocratique, découpée en plein azur.
D'autre part, et par une antithèse dont la logi¬que est absolue, les poëtes devinent que cette tension perpétuelle vers un but défini, cet achar¬nement à se nourrir de sa propre substance, im¬pliquent la mort même do leur ait, la négation
24

278 PIERRE DE RONSARD.
de toute poésie lyrique, et aboutissent forcément à la satire, au pamphlet, à la prose et à tout ce qui a pour effet nécessaire de remplacer la lyre par un paquet déplumes et la chanson par une poignée de verges. Aussi leur persistance à re¬tourner vers le courant épique et lyrique est-elle pour le moins égale à celle que la nation met à repousser cette révolution toujours imminente. De là entre-le poëte et son public un dissenti¬ment nécessaire et inguérissable; cette diver¬gence d'idées explique bien des choses dans notre littérature, mais elle explique surtout le succès et la chute de Pierre de Ronsard, succès fait par les érudits, par les reines, par les grands seigneurs, chute amenée par l'antipathie pro¬fonde dont nous poursuivons l'art élevé, la lan¬gue des images, la poésie pindarique. Et cette question serait mal comprise si l'on ne se rendait un compte exact de l'action prodigieusement exceptionnelle de Boileau, qui, en attaquant Ronsard et ses émules, est allé directement con¬tre son rôle de poëte classique; mais une telle injustice s'explique de reste par l'impuissance lyrique du grand écrivain qui a pu composer l'ode sur la Prise de Namur et le sonnet sur la Mort de la jeune Oronte. Même en des matières où sa partialité ne saurait être mise en doute, le

PIERRE DE RONSARD. 279
jugement de ce critique a fait foi, et la postérité a pris au sérieux son prétendu mépris pour « le clinquant du Tasse. » II serait aussi raisonnable de dédaigner les raisins sur le témoignage du renard, et aussi une pareille confusion n'aurait jamais pu s'établir, si la haine de Boileau ne se fût trouvée justifiée par un merveilleux accord avec le sentiment national. Ronsard a été un lyrique, le premier et le plus convaincu de nos lyriques; de là sa gloire et son opprobre ; de là les honneurs qui en ont fait un demi-dieu ; de là aussi les injustices qu'il a subies et le mépris où il est tombé. Nul ici-bas ne porte en vain les insi¬gnes d'une royauté ; il n'est guère de triomphe qui ne doive être expié un jour par des affronts cruels. Ce retour nécessaire et forcé des choses de ce monde a été exprimé dans une forme impé¬rissable par cette strophe du grand poëte :
Leurs mains ont retourné ta robe dont le lustre
Irritait leur fureur; Avec la môme pourpre, ils t'ont fait vil d'illustre
Et forçat d'empereur 1
Le crime de Ronsard, celui qui ne pourra lui être pardonné, c'est d'avoir fait le personnage d'un prince des poètes sans avoir été en effet un homme de génie. Son excuse, c'est qu'il accom-

2S0 . PIERRE DE RONSARD.
plit une œuvre nécessaire, indispensable, fatale; fatale plus qu'on ne pense, car on ne sait pas assez comment chaque poëte vient à son heure, pour remplir une mission définie d'avance et à laquelle ni les circonstances ni lui ne peuvent rien changer. Les uns, et ceux-là sont les heureux entre tous, ont été élus pour achever les poëmes définitifs et durables ; d'autres n'ap¬paraissent que pour préparer la venue de ceux qui suivront, et nul travail humain ne modi¬fierait cet ordre providentiel. La poésie de Ron¬sard et de Du Bellay ne pouvait pas plus donner les résultats définitifs que le Drame réalise au xvue siècle et l'Ode au xixe, que la monarchie de Charles IX ne pouvait être celle de Louis XIV. Les faits de l'histoire littéraire s'enchaînent aussi impérieusement que les faits de l'histoire politi¬que; et biffer, à l'imitation de Malherbe, l'œuvre poétique de Ronsard, ce serait renoncer à sa suc¬cession littéraire, c'est-à-dire à tout ce que notre époque a produit de plus beau. Malherbe le pou¬vait, lui qui à aucun titre ne fut un prophète, et qui n'eut pas même l'instinct des choses à venir; mais nous, qui avons pu recueillir la moisson mûre, comment oserions-nous proscrire celui qui fut le laboureur et le semeur ? Il n'est plus temps de nous contenter d'opinions toutes faites par les

PIERRE DE RONSARD. 981
deux cruels critiques, puisque l'histoire, le temps, la voix universelle ont jugé après eux et mieux qu'eux. Mais pour certains esprits routiniers, l'affirmation d'un vers proverbe prévaudra tou¬jours même sur le dernier mot donné par les événements, et Boileau dont ses admirateurs n'apprécient le plus souvent ni le talent d'obser¬vation ni la verve comique, est surtout glo¬rifié par eux, parce qu'il leur évite la peine de penser.
Un immense effort avorté, un prodigieux élan d'enthousiasme stérile, tel est en effet le ca¬ractère sous lequel nous apparaît la vie de Ron¬sard, si nous ne voulons pas comprendre combien de récentes victoires lui sont dues. Il nous a donné le nom de l'Ode, et l'ode elle-même; pour cela seulement ne mériterait-il pas des statues, comme un roi? Ronsard arrive et trouve table rase; la corde de Villon est rompue à jamais, le plaisant Marot ne chante plus, la frivolité des poètes français oblige les grands esprits à écrire en langue latine; qui donnera la formule d'un art nouveau? Cette formule, ce n'est rien et c'est tout; elle se résume à ceci : n'écrivons pas en latin, mais imitons les Latins eux-mêmes en nous désaltérant comme eux à la source grecque I Ce n'est pas assez de traduire l'Iliade, comme
24.

2S2 PIERRE DE RONSARD.
l'a fait Hugues Salel; faisons nous-mêmes des Iliades ! Reprendre la tradition poétique à son aurore et la rendre vivante par une originalité tout actuelle, c'est le vrai, l'unique procédé pour produire des chefs-d'œuvre. N'est-ce rien que de l'avoir proclamé et prêché d'exemple? Une telle vérité est en tout temps si audacieuse, si difficile à faire entrer dans les cerveaux rebelles, que les littératures périssent toujours du même mal, c'est-à-dire en retombant dans l'imitation des imitateurs. Quand tout est perdu, quand il n'y a plus rien, le poëte, comme Antée, est sûr de retrouver toutes ses forces en touchant la terre de poésie, en demandant le principe de vie aux génies originaux. Homère! Pindare! s'écrie le jeune Ronsard qui cherche un monde, et qui pourra tout au plus entrevoir le rivage du nouvel univers. Il écrira une Iliade impossible, des odes pindariques incomplètes et toutefois bien supérieures au jugement que les critiques ont porté sur elles; mais il donnera une saveur homérique à ses élégies et surtout à ses sonnets, où il croit n'imiter que Pétrarque; mais il sera pindarique et lyrique dans ses odelettes amou¬reuses; mais il aura dessiné une forme de grande strophe que le xixe siècle trouvera toute armée pour le combat. De la vieille poésie indigène il
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:52

P1ERRE DE RONSARD. 283
ne laisse pas tout, bien loin delà; il lui prend le Irait naïf, la grâce familière, le tour rapide, mille qualités qui sont comme le duvet et la fleur de sa poésie brillante. Mais il demande à l'antiquité le secret d'un art qui, tout en prenant l'homme pour son sujet, n'en fait pas une figure isolée dans la nature vivante ; l'image renaît, le paysage, non pas copié chez les Latins ou chez les Grecs, mais vu et étudié directement par un observa¬teur sensible au pittoresque, s'associe à la pas¬sion humaine ; avec la voix du chanteur le ruis¬seau gémit, l'arbre soupire, l'oiseau chante, et les soleils couchants, les rayons du jour, les aurores prêtent leurs flammes aux jardins émus où passent les belles Grecques, vêtues, à la façon du xvie siècle, d'étoffes aux larges flots, retenues par quelque lien superbe. Les ors, les pierreries, l'azur du ciel, l'écarlate et la pourpre des fleurs apparaissent dans le vers en même temps que les lèvres et la chevelure de la bien-aimée aux¬quelles ils prêtent leurs vives couleurs, et ani¬ment ces descriptions où resplendissent à la fois une femme souriante et l'Éden verdoyant qui nous entoure. Comme dans la Léda de Vinci, Thymen entre la nature et la race humaine est de nouveau consommé; de Tembrassement qui unit une femme avec le cygne mélodieux va

284 P1ERIIE DE RONSAI\D.
naître la nouvelle Hélène, pour jamais rajeunie dans un flot d'éternité. Elle se nommera Cassan-dre, Marie, Hélène, immortelle figure à la fois idéale et réelle, que les neveux de Ronsard célèbrent encore sur la même lyre, dont l'harmo¬nie enchantée ne peut plus s'éteindre ! Homère et Pindare ! en les sentant là sous nos mains, «issurés que nous sommes de les posséder à ja¬mais, pouvons-nous deviner l'ivresse de ceux qui les arrachaient à l'épouvantable nuit du moyen-âge ! Retrouver non plus les Iliades apocryphes de Darès le Phrygien et de Dictys le Cretois, non pas les romans troyens de Benoît de Sainte-Maure et de Columna,non pas la version byzantine, non pas les essais de Jehan Samson et de Jean Lemaire, mais la vraie Iliade léguée aux âges par Périclès et Alexandre le Grand, mais l'Iliade de Rabelais et de Budé, celle que Pétrarque éperdu rend à l'Italie, celle qui ne périra plus jamais, revoir non plus le chevalier Hector mais le fils de Priam lui-même dans tout l'éclat de sa gloire farouche, quel triomphe et quelle joie! Qui ne serait saisi de respect en se représentant Baïf, Ronsard et Turnèbe étudiant, commentant, devinant le texte sacré et lui demandant l'initia¬tion, l'intelligence du beau! Sans doute il eût mieux valu ne pas s'en inspirer pour écrire La

PIERRE DE RONSARD. 28S
Franciade, mais nous en parlons bien à notre aise dans un siècle où la Critique, parvenue à son âge viril et appuyée, sur des renseignements innombrables, découvre enfin les solutions les plus ardues ! La chaîne des vérités est dans nos mains et se déroulera sans effort, mais qu'il à fallu de peines pour en découvrir le premier an¬neau ! Grâce aux investigations de poètes criti¬ques, dont les travaux si vastes nous permettent d'embrasser à la fois et d'un seul coup d'oeil toute l'histoire de l'art, le plus mince écolier sait au¬jourd'hui quels obstacles invincibles s'opposent à l'éclosion d'un poëme épique en dehors des âges primitifs d'un peuple, et comment, si, par impossible, nous devions tenter de créer aujour¬d'hui une épopée française, ce serait en remon¬tant aux .poëmes d'Arthur ou à ceux du cycle carlovingien. Placé à la tète d'une pléiade qui avait pris pour sa devise le mépris du profane vulgaire, entouré d'érudits qui se préoccupaient des origines troyennes delà France, Ronsard put croire à la nationalité de son sujet; et, à cette cause d'illusion se joignait l'orgueil de race, car une des branches de sa famille habitait encore non loin de Sycambre, où il fait aborder son héros Francion. Son épopée eût-elle été accep¬table, il lui aurait encore manqué, pour la mener

286 PIERRE DE RONSARD.
«
à bonne fin, un Auguste, car c'est en vain qu'il tâche de réveiller pour elle l'indifférence des rois. Quant à demander son argument à nos chroni¬ques, des étrangers seuls ont dû croire que Ron¬sard le pouvait, au xvie siècle. On sait que lors de la publication des œuvres inédites de Ronsard, recueillies par M. Prosper Blanchemain, et aussi à propos d'une étude sur notre poëte considéré comme imitateur de Pindare et d'Homère, par M. Eugène Gandar, ancien membre de l'École française d'Athènes, le plus illustre de nos criti¬ques a donné sur Ronsard une nouvelle appré¬ciation \ composée, comme sa première et si célèbre étude, avec infiniment de tact, de goût et de mesure. Dans ce récent travail, M. Sainte-Beuve réfute péremptoirement, mais, ce me sem¬ble, avec un peu de complaisance, le reproche fait au poëte de La Franciade par les Schlelgel et par Mickiewicz. Il se donne la peine, selon moi superflue, d'expliquer comment il fut im¬possible à Ronsard de puiser dans nos anciens poëmes de chevalerie, « Au moment où s'essaya Ronsard, dit-il, la tradition du moyen âge était chez nous toute dispersée et rompue, sans qu'il eût à s'en mêler; ces grands poëmes et chan¬sons de geste, qui reparaissent aujourd'hui un à un dans leur vrai texte, grâce à un labeur méiï-

PIERRE DE RONSARD. 387
foire, étaient tous en manuscrit, enfouis dans les bibliothèques et complètement oubliés ; on n'au¬rait trouvé personne pour les déchiffrer et les lire. » Rien à répondre à un raisonnement si juste. Et d'ailleurs qu'importe si Ronsard n'a pas pu puiser lui-même aux véritables sources de notre poésie épique? Il aura fourni sa langue colorée, sa versification éclatante et solide à ce¬lui de nos écrivains à venir qui fera pour nous l'œuvre rêvée par Brizeux et exécutée en Angle¬terre par Tennyson, de la renaissance chevale¬resque. Il ne faut pas voir chaque homme comme un tout fini et isolé dans cette grande famille solidaire des poètes où chacun hérite de l'autre, et où le vainqueur d'aujourd'hui peut devoir ses plus brillants faits d'armes à l'armure solide et impénétrable qu'il a héritée de son aïeul.
Pour moi, je ne saurais songer sans admira¬tion au moment où, selon la belle expression de Du Verdier ', on vit une troupe de poètes s'élancer de l'école de Jean D aurai, comme du cheval troyen. Page de.cour à neuf ans, après avoir suivi le roi Jacques en Ecosse, Lazare de Baïf à Spire et Langey en Piémont, Ronsard, atteint de cette bienheureuse surdité tant célé-
1. Cité par M. Sainte-Beuv«.

188 PIERRE DE RONSARD.
brée par ses contemporains, trouve à dix-huit ans le courage de s'enfermer avec Baïf, Belleau et Muret, au collège CoquereJ;, sous le savant Jean Daurat. Pendant sept ans entiers il étudie, renon¬çant aux succès de cour, aux aventures galantes, à tous les amusements de la jeunesse. Il revient à la cour, fameux déjà, proclamé par les jeux Floraux prince des poètes. Comblé de bienfaits par Charles IX, universellement loué et admiré, il crée sa pléiade poétique où brillent, à côté du sien, les noms d'Antoine de Baïf, de Daurat, de Du Bellay, de Rémi Belleau, de Jodelle et de Pontus de Thiard. Marguerite de Savoie et Marie Stuart Font accueilli, la France l'acclame, il s'avance résolument vers les conquêtes futures dont Du Bellay a sonné la belliqueuse fanfare en publiant son Illustration de la langue françoise. Chose étrange ! c'est au nom de la langue fran¬çaise que Ronsard organisait la révolte, et c'est au nom de la langue française que le xvne siècle Ta condamné. Il a été victime d'un malentendu qui peut se perpétuer encore faute de bon sens et de bonne foi, et surtout il a été victime de sa fécondité, car une des premières conditions du succès est d'avoir écrit en tout un petit volume. Les trois manières de Ronsard, ses Amours de rie^ commentés par Belleau ; ses Amours de
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:53

Cassandre, qui demandaient pour être expliqués la plume plus grave de Muret ; son Bocage Royal, sa Franciade, ses Églogues, le Discours sur (es Misères de ce temps, les Gaietés, les Mascarades, cette œuvre innombrable, ce labeur d'un demi-siècle épouvantent la critique paresseuse. Com¬bien notre auteur ne serait-il pas loué s'il n'eût écrit que l'ode à l'Hospital ou les fameux vers aux calvinistes, approuvés par M. Nisard lui-même :
Christ n'est que charité, qu'amour et que concorde...
mainte de ces pages, inspirées par les déchi¬rements de la patrie, il se montre courageux et lucide penseur; mais dans les odes nous re¬trouvons un poëte aussi grand, uni à un artiste, prodigieux. Tant de rhythmes créés pour ainsi dire du néant, reproduisant l'aspect, le mouve¬ment général des rhythmes latins et grecs, mais tout à fait appropriés à la langue française, ces strophes dont la forme est trouvée à mesure que le poëte en a besoin, effraient l'esprit par la quantité de travaux que leur arrangement a de¬mandés, surtout par la force créatrice, par le rare instinct qui a présidé à des combinaisons si diverses! On n'ose y songer; depuis Ronsard, n'avons réellement rien imaginé en fait de
15

PIERRE D13
rhythmes d'ode; à peine avons-nous retourné, défiguré, inutilement modifié ses créations sa¬vantes. Bien plus, nous n'avons même pas su nous approprier toutes les coupes de ce grand métrique; beaucoup de ses strophes, et des plus belles et des plus riches en effets harmoniques, ont été abandonnées à tort ou par impuissance, car il est plus difficile qu'on ne pense de toucher adroitement à ces armes si légères ! On sait que le prince des poètes décréta la suppression de l'hiatus et l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines; mais, par malheur, on a été plus royaliste que le roi en se privant de certains rhythmes exquis, ou composés seule¬ment de rimes d'un seul sexe, en offrant des ren¬contres de rimes diverses du même sexe. On est devenu timoré, hésitant, timide, faute d'habileté. En ouvrant le livre des Odes, ne croit-on pas entrer dans un de ces ateliers d'orfèvres floren-4ns où les buires, les bassins, les amphores, les chandeliers fleuris, les élégants poignards accro¬chent la lumière sur les fins contours de For ciselé? Mais Ronsard ne nous a pas donné que des rhythmes! Il nous a appris, et le premier de tous depuis les anciens, que la poésie peut arrê¬ter des lignes, combiner des harmonies de cou¬leur, éveiller des impressions par les accords des

P/FRBE DE RONSARD. 291
syllabes. Gràco à lui, nous avons su qu'elle est un art musical et un art plastique, et que rien d'humain ne lui est étranger. Tout l'art lyrique moderne, cet art profond et terrible qui ne s'en tient jamais à la lettre, mais qui émeut l'âme, les fibres, les sens, avec des moyens de peinture, de musique, de statuaire; cette magie, qui consiste a éveiller des sensations à l'aide d'une combinai¬son de sons et qui rend une forme visible et sensible comme si elle était taillée dans le mar¬bre ou représentée par des couleurs réelles, cette sorcellerie grâce à laquelle des idées nous sont nécessairement communiquées d'une manière certaine par des mots qui cependant ne les expri¬ment pas, ce don, ce prestige, c'est à Ronsard que nous le devons. A en croire la critique rou¬tinière, qui agite d'âge en âge le même flambeau éteint, le bagage de Ronsard se composerait jus¬tement de dix-huit vers; il y a dans le seul recueil des Odes quarante pièces égales à la fa¬meuse odelette Mignonne, allons voir si la rosé, autant de diamants purs, autant de perles exqui¬ses, autant de chefs-d'œuvre taillés de main d'ouvrier dans une matière durable. L'abus de la pompe, du grandiose, de l'image, en un mot, tel est le grand reproche adressé sans relâche à Ronsard.

Î3Î PIERRE DE RONSAAD.
Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité,
a dit Molière en deux mauvais vers, qui'eux-mêmes sortent autant que possible du bon carac¬tère. De quel bon caractère? de quelle vérité? Le désordre apparent, la démence éclatante, l'emphase passionnée sont la vérité même de la poésie lyrique. Notre vers de théâtre du xvne siè-«le, si pur, si net, si habile à exprimer la passion dramatique, ne sera que froideur et néant si vous l'appliquez à l'ode. Ronsard tombe dans l'excès des figures et de la couleur; le mal n'est pas grand, et ce n'est pas par là que périra notre lit¬térature. Nos meilleurs critiques, prosateurs par profession, se sont trompés là-dessus du tout au tout. Chose inouïe à dire, ils ont péché par igno¬rance, car en français, ce qui est vrai pour la prose ne l'est jamais pour la poésie. Aux plus mauvais jours, quand elle expire décidément, comme par exemple sous le premier empire, ce a'est pas l'emphase et l'abus des ornements qui la tuent, c'est la platitude. Le goût, le naturel sont de belles choses assurément, moins utiles qu'on ne le pense à la poésie. Elle vise à émou¬voir le cœur et les sens, bien plus qu'à satisfaire l'esprit. Et, pour accepter même le terrain du drame, le Roméo et Juliette de Shakspearù 3sl

PIERRE DIï RONSARD. 293
écrit d'un bout à l'autre dans un style aussi affecté que celui du marquis de Mascarille ; celui de Ducis brille par la plus heureuse et la plus naturelle simplicité. La différence reste chez nous . si grande et si absolue entre la langue parlée et la langue chantée que ce qui est dans l'un des genres une qualité précieuse devient, dans l'au¬tre, une infirmité déplorable. Ronsard n'a pas connu le doute railleur, l'esprit incisif et ironi¬que ; il est tout enthousiasme, et par cela même il prouve quïl est né poëte. N'oublions pas pour¬tant que son plus chaud défenseur a relevé chez lui par milliers des traits exquis de naturel et de naïveté qui font songer involontairement à Marot et à La Fontaine. Mais avec l'allure fière de sa strophe, avec l'élan de son vers toujours gracieux et superbe, il aurait pu se passer de ce mérite, et rester encore un puissant créateur, un ouvrier accompli. Et pourtant, des qualités si magistrales ne l'ont pas sauvé.
La croisade entreprise par Pierre de 4 Ronsard et par ses amis ne pouvait pas aboutir, c'est con¬venu, et ne suffit-il pas de dire qu'elle devait se terminer comme toutes les croisades? On s'élance vers l'Orient pour y conquérir le tombeau d'un Dieu; on en rapporte des fleurs, des fruits, une architecture, des arts de loisir et d'élégance, rien
25

294 PIERRE DE RONSARD,
de ce qu'on allait y ravir. Ainsi Ronsard cherche l'ode olympique, l'épopée ; mais comment pour¬rait-il créer des Iliades? les Iliades sont achevées par ceux qui les font sans s'en douter, sans vou¬loir les faire ; le génie est éminemment incons¬cient; ni les Homère ni les Dante ne font leur programme. Lui, au contraire, il en a fait un; il s'est proposé un but, cela montrait assez qu'il ne l'atteindrait pas. Les conquérants eux-mêmes, ceux que Dieu a marqués du signe impérieux, n'accomplissent jamais l'œuvre qu'ils avaient rêvée, mais à leur insu, malgré eux, ils en ac¬complissent une autre, car à la Providence seule il appartient de faire des plans. A ce moment-là, tout étant épuisé, il fallait un grand homme dont la vie fût employée à l'ébauche d'une langue nou¬velle , et qui entassât les trésors au hasard, n'ayant pas le temps de choisir; ce héros martyr, sacrifié d'avance, fut Ronsard. Tel rêve de dé¬couvrir une Amérique et trouve un passage nou¬veau pour aller aux Indes ; tout en l'ignorant, il marchait vers sa destinée. Ronsard n'a pas res¬suscité les Pythiques, et toutefois le luth de Gherouvrier, celui de Marie Stuart et ses chan¬sons mises en musique par Jean de Maletty peuvent lui faire croire à la renaissance de la poésie chantée, comme les déesses du Louvre et
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