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 Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française

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didier
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MessageSujet: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:02

de nombreuses erreurs de reconnaissance graphique des ocr émaillent ce livre, je les corrige au fur et à mesure, signalez moi svp celles qui m'échappent !
bonne lecture tout de même!



THEODORE DE BANVILLE
PETIT TRAITÉ
de la POÉSIE FRANÇAISE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
1903
Tous droits réservés.

CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Presque tous les traités de poésie ont été écrits au xviie et au xvme siècle, c'est - à - dire aux époques ou l'on a le plus mal connu et le plus mal su l'art de la Poésie. Aussi pour étudier, même superficiellement, cet art, qui est le pre¬mier et le plus difficile de tous, faut-il com¬mencer par faire table rase de tout ce qu^'on a appris, et se présenter avec l'esprit semblable à une page blanche.
J'entends d'ici l'objection. — Quoi ! dira-t-on, vous prétendez qu'on n'a pas su la poésie au siècle qui a enfanté ou possédé Corneille, Racine, Mo¬lière, La Fontaine! —La réponse est bien simple
i

2 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
et bien facile. Ces quatre hommes étaient quatre géants, quatre créatures surhumaines qui, à force de génie, ont fait des chefs-d'œuvre immortels, bien qu'ils n'eussent qu'un mauvais outil à leur disposition. Leur outil (par là j'entends la versi¬fication comme ils la savaient) était si mauvais, qu'après les avoir gênés et torturés tout le temps de leur vie, il n'a pu, après eux, servir utilement à personne. Et l'outil que nous avons à notre disposition est si bon, qu'un imbécile même, à qui on a appris à s'en servir, peut, en s'appli-quant, faire de bons vers. Notre outil, c'est la versification du xvie siècle, perfectionnée par les grands poètes du xixe, versification dont toute la science se trouve réunie en un seul livre, La Légende des Siècles de Victor Hugo, qui doit être la Bible et l'Évangile de tout versificateur fran¬çais.
Ceci dit, je commence, en suppliant le lecteur d'oublier, dans l'intérêt de l'étude que nous allons tenter ensemble, ses idées préconçues et les notions de notre art qu'il a pu acquérir.
Tout ce dont nous avons la perception obéit à une même loi d'ordre et de mesure, car, ainsi que les corps célestes se meuvent suivant une règle immuable qui proportionne leurs mouve¬ments entre eux, de même les parties dont un

•INTRODUCTION.
corps est composé sont toujours, dans un corps de la même espèce, disposées dans le même ordre et la même façon. Le Rhythme est la proportion que les parties d'un temps, d'un mouvement, ou même d'un tout, ont les unes avec les autres.
Le Son est une vibration dans l'air, qui est portée jusqu'à l'organe de l'ouïe, et qui procède d'un mouvement communiqué au corps sonore. Le son que produit la parole humaine est néces¬sairement rhythmé, puisqu'il exprime l'ordre de nos sensations ou de nos idées. Seulement, lors¬que nous parlons, notre langage est réglé par un rhythme compliqué et variable, dont le dessin ne se présente pas immédiatement à l'esprit avec netteté, et qui, pour être perçu, veut une grande application; lorsque nous chantons, au contraire, notre langage est réglé par un rhythme d'un dessin net, régulier et facilement appréciable, afin de pouvoir s'unir à la Musique, dont le •rhythme est également précis et simple.
Le Vers est la parole humaine rhythmée de façon à pouvoir être chantée, et, à proprement parler, il n'y a pas de poésie et de vers en dehors du Chant. Tous les vers sont destinés à être chantés et n'existent qu'à cette condition. Ce n'est que par une fiction et par une convention des âges de décadence qu'on admet comme pcë-

4 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
mes des ouvrages destinés à être lus et non à être chantés, de même qu'on orne les buffets d'objets ciselés qui représentent des buires et des aiguières, mais dont l'intérieur n'est pas creux, de façon qu'ils ne peuvent'contenir aucun liquide. Fussent-ils d'une beauté suprême, et eussent-ils été ciselés par Gellini lui-même, ces objets ne sont ni des buires, ni des aiguières, de même que les vers qui ne pourraient pas être chantés si nous retrouvions, comme cela est pos¬sible, l'art PERDU de la musique lyrique, ne sont pas en réalité des vers. Je dis : si nous retrou¬vions, car les compositions dramatiques nom¬mées opéras n'ont proprement rien à démêler avec ce qui fut le chant aux âges poétiques. On y prononce, il est vrai, sur des airs accompagnés par une symphonie, des paroles mal rhythmées et coupées ça et là par des assonances qui ont l'intention de rappeler ce que plus loin nousnom-. merons : la Rime ; mais ces paroles ne sont pas des vers, et, si elles étaient des vers,, la musique bruyante sur laquelle on les attache ne pourrait servir à en exprimer l'accent et l'âme, puisque d'ailleurs cette musique existe par elle-même et indépendamment de toute poésie.
A quoi donc servent les vers? A chanter. A. chanter désormais une musique dont l'exprès-

INTRODUCTION.
sion est perdue, mais que nous entendons en nous, et qui seule est le Chant. C'est-à-dire que l'homme en a besoin pour exprimer ce qu'il y a en lui de divin et de surnaturel, et, s'il ne pou¬vait chanter, il mourrait. C'est pourquoi les vers sont aussi utiles que le pain que nous mangeons et que l'air que nous respirons.
N'est pas vers ni poésie, ai-je dit, ce qui ne peut être chanté ; est-il besoin d'ajouter que des paroles rhythmées ne sont pas nécessairement de la poésie par cela seul qu'elles peuvent être chantées? A quel caractère absolu et suprême reconnaîtrons-nous donc ce qui est ou ce qui n'est pas de la poésie? Le mot Poésie, en grec , action de faire, fabrication,\ïent du verbe , faire, fabriquer, façonner; un Poëme, ïlai-n-(i*, est donc ce qui est fait et qui par conséquent n'est plus à faire; — c'est-à-dire une composi¬tion dont l'expression soit si absolue, si parfaite et si définitive qu'on n'y puisse faire aucun chan¬gement, quel qu'il soit, sans la rendre moins bonne et sans en atténuer le sens. Ainsi Corneille a fait delà poésie lorsqu'il a écrit le vers fameux :
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois? — Qu'il mourût.
Et la Fontaine a fait de la poésie lorsqu'il a


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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:05

écrit la fable intitulée : Le Vieillard et les trois ■Jeunes Hommes, qui commence ainsi :
Un octogénaire plantoit.
« Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge I » Disoient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
Assurément il radotoit.
Car soyez un écrivain savant, habile, ingé¬nieux, rompu à toutes les finesses du métier, et essayez, dans les vers que je viens de vous citer, de changer ou de déplacer un seul mot : vous n'y parviendrez pas, à moins d'en diminuer la beauté et l'exactitude. Ces vers sont donc de la poésie ; ils ne sont plus à faire, puisqu'ils sont faits de façon à ce qu'on n'y puisse toucher. — II y a certes de la poésie qu'on pourrait corriger sans la diminuer; mais elle n'est pas poésie, si elle ne contient pas du moins des parties absolument belles, définitives, et auxquelles il soit impossi¬ble de ne rien changer.
Ceci tranche une question bien souvent con¬troversée : Peut-il y avoir des poëmes en prose? Non, il ne peut pas y en avoir, malgré le Téléma-que de Fénelon, les admirables Poëmes en prose de Charles Baudelaire et le Gaspard de la Nuit de Louis Bertrand; car il est impossible d'imagi¬ner une prose, si parfaite qu'elle soit, à laquelle

INTRODUCTION.
on ne puisse, avec un effort surhumain, rien ajouter ou rien retrancher; elle est donc toujours à faire, et par conséquent n'est jamais la chose faite, le Roir^.*, — Au contraire, à propos des vers, Boileau a donné, entré autres, un précepte absurde, lorsqu'il a-dit :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Car si un chant a jailli tout d'abord de l'esprit du poëte en réunissant toutes les conditions) de •lapoésie, il est tout à fait inutile que le poëte le-remette sur le métier,.— par parenthèse, quel est-ce métier? — et refasse sur le même sujet vingt autres chants, qui ne vaudront pas le pre¬mier. Quand l'homme a fait un poëme digne de ce nom, il a créé une chose immortelle, immua¬ble, supérieure à lui-même, car elle est tout en¬tière divine, et qu'il n'a ni le devoir, ni même le droit, de remettre sur aucun métier.
Les proportions de cette Étude ne me permet¬tent pas de m'occuper de la construction des vers dans les langues autres que le français. Mais je puis et dois indiquer ici les caractères qui sont .communs à la poésie de tous les pays et de tous les temps. En son Abrégé de V Art poétique fran¬çais, à Alphonse Deibène, abbé de Haute-Combe en Savoie, Ronsard dit éloquemment : « Tu aura6

PETIT TRAITÉ D.E POÉSIE FRANÇAISE.
en premier lieu les conceptions hautes, grandes, belles et non traînantes à terre. Car le principal poinct est l'invention, laquelle vient tant de la bonne nature, que par la leçon des bons et an¬ciens autheurs. Et si tu entreprens quelque grand . œuvre, tu te montreras religieux et craignant Dieu, le commençant par son nom, ou par un autre qui représentera quelque effect de sa Majesté, à l'exemple des Poètes grecs : MTWIV stsi£e.@eâ... "Av-$pa [AOL evvewe Moudot... 'Ex, Atoçâp^wpcOa... 'Ap^o-fuevoç <r£o <Êoîêg... Et nos Romains : Mneadum géni¬trice... Musa mihi causas memora. Car les Muses, Apollon, Mercure, Pallas et autres telles déités ne nous représentent autre chose que les puissances de Dieu, auquel les premiers hommes avoient donné plusieurs noms pour les divers effects de son incompréhensible Majesté. Et c'est aussi pour te monstrer que rien ne peut estre ny bon, ny parfait, si le commencement ne vient de Dieu. » Le vers est nécessairement religieux, c'est-à-dire qu'il suppose un certain nombre de croyances et d'idées communes au poëte et à ceux qui l'écoutent. Chez les peuples dont la re¬ligion est vivante, la poésie est comprise de tous ;. cllo n'est plus qu'un amusement d'esprit et un jeu d'érudit chez les peuples dont la religion est morte. C'est ainsi que tous les Arabes compre-

INTRODUCTION.
naient en leurs plus exquises délicatesses les idées d'Abd-el-Kader, tandis que très peu de Français comprennent les idées de Victor Hugo.
La Poésie doit toujours être noble, c'est-à-dire intense, exquise et achevée dans la forme, puis¬qu'elle s'adresse à ce qu'il y a de plus noble en nous, à l'Ame, qui peut directement être en con¬tact avec Dieu. Elle est à la fois Musique, Sta¬tuaire, Peinture, Éloquence; elle doit charmer l'oreille, enchanter l'esprit, représenter les sons, imiter les couleurs, rendre les objets visibles, et exciter en nous les mouvements qu'il lui plaît d'y produire; aussi est-elle le seul art complet, nécessaire, et qui contienne tous les autres, comme elle préexiste à tous les autres. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps d'existence que les peuples inventent les autres arts plastiques ; mais, dès qu'un groupe d'hommes est réuni, la Poésie lui est révélée d'une manière extra-humaine et surnaturelle, sans quoi il ne pourrait vivre.
L'art des vers, dans tous les pays et dans tous les temps, repose sur une seule règle : La Va¬riété dans l'Unité. — Celle-là contient toutes les autres. Il nous faut l'Unité, c'est-à-dire le retour des mêmes combinaisons, parce que, sans elle, le vers ne serait pas un Etre, et ne saurait alors nous intéresser; il nous faut la Variété, parce

19 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
que, sans elle, le vers nous berce et nous endort. Toutes les règles de toutes les versifications con¬nues n'ont pas d'autre origine que ce double be¬soin, qui est inhérent à la nature humaine. Et nous montrerons successivement qu'en fait de vers on est toujours bien guidé par la double recherche de l'Unité et de la Variété, et que lors¬qu'on commet une faute, c'est toujours parce qu'on a transgressé une de ces lois fondamen¬tales.
Le vers français ne se rhythme pas, comme celui de toutes les autres langues, par un certain entrelacement de syllabes brèves et longues. Il est seulement l'assemblage d'un certain nombre régulier de syllabes, coupé, dans certaines espè¬ces de vers, par un repos qui se nomme césure, et toujours terminé par un son qui ne peut exis¬ter à la fin d'un vers sans se trouver reproduit à la lin d'un autre ou de plusieurs autres vers, et dont le retour se nomme LA RIME. Il y a, en fran¬çais, des vers de toutes les longueurs, depuis le vers d'une syllabe jusqu'au vers de treize sylla¬bes. On a prétendu à tort que les vers de neuf, de onze et de treize syllabes n'existent pas. Ce n'é¬tait qu'une affirmation vaine et qui ne s'appuie rsur rien. Voici des exemples de tous ces vers différents :
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:06

VERS D UNE SYLLABE.
Fort Belle, Elle . Dort.
Sort Frêle! Quelle Mort!
PAUL DB RESSEGUIER. Sonnet. VERS DE DEUX SYLLABES.
Murs, ville Et port, Asile De mort, Mer grise, Où brise La brise ; Tout dort.
VICTOR HUGO. Les Djinns. Les Orientales, xxvm. VEBS DE TROIS SYLLABES.
Cette ville Aux longs cris Qui profile Son front gris, Des toits frêles, Cent tourelles, ■ Clochers grêles, C'est Paris.
ViOTOR HUGO. Le pas d'armes du roi Jean. Odes et Ballades, x

12 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE QUATRE SYLLABES.
Sur la colline, Quand la splendeur Du ciel en fleur Au soir décline,
L'air illumine Ce front rêveur D'une lueur Triste et divine *.
VERS DE CINQ SYLLABES,
Gothique donjon Et flèche gothique, Dans un ciel d'optique, Là-bas, c'est Dijon. Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles Ses clochers jadis Se comptaient par dix.
Louis BERTRAND. Gaspard de lu Nuit ■ VERS DE SIX SYLLABES.
Nulle humaine prière Ne repousse en arrière
1. L'auteur de cette esquisse s'excuse une fois pour toutes d'être quelquefois forcé de se citer lui-même. S'étant plus qu'un autre essayé à renouveler les rhythmes anciens ou démodés, il n'a pas cru devoir se priver de détacher de son œuvre, si inférieure qu'elle soit, des exemples que les critiques les plus accrédités y avaient choisis avant lui.

INTRODUCTION.
Le bateau de Charon, Quand l'âme nue arrive Vagabonde en la rive . De Styx ou d'Achéron.
RONSARD. A Guy Pacate. Odes, Livre ÏV, v
VERS DE SEPT SYLLABES.
J'estois couché mollement,
Et, contre mon ordinaire,
Je dormois tranquillement;
Quand un enfant s'en vint faire
A ma porte quelque bruit. ' tr
II pleuvoit fort cette nuit :
Le vent, le froid et l'orage
Contre l'enfant faisoient rage.
LA FONTAINE. L'Amour mouillé. Contes, Livra m, xn.
VERS DE HUIT SYLLABES.
A travers la folle risée
Que Saint-Marc renvoie au Iido,
Une gamme monte en fusée,
Comme au clair de lune un jet d'eau...
A l'air qui jase d'un ton bouffe Et secoue au vent ses grelots, Un regret, ramier qu'on étouffe, Par instant mêle ses sanglots.
THEOPHIIB GAUTIER. Clair de lune sentimental. Émaux et Camées-

14 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE ÎIEOF SYLLABES, AVEC DEUX REPOS OU Césures, L'UNE APRÈS Li TROISIÈME SYLLABE, L'AUTRE APRÈS LA SIXIÈME.
Oui! c'est Dieu — qui t'appelle — et Véclaire 1 A tes yeux — a brillé — sa lumière, En tes mains — il remet — sa bannière. ' Avec elle — apparais — dans nos rangs, Et des grands — cette fou — le si fière Va par toi — se réduire — en poussière; Car le ciel — t'a choisi — sur la terre Pour frapper — et punir — les tyrans !
EUGENE SCRIBE. Le Prophète, Acte II, Scène rai,
VERS DE*Ï)IX SYLLABES, AVEC UN REPOS OU Césure . APRÈS LA QUATRIÈME SYLLABE.
L'Amour forgeait. — Au bruit de son enclume, Tous les oiseaux, — troublés, rouvraient les yeux, Car c'était l'heure — où se répand la brume, Où sur ies monts, — comme un feu qui s'allume, Brille Vénus, — l'escarboucle des cieux.
VICTOR HDGO. Le Rhin. Lettre xx..
VERS DE DIX SYLLABES AVEC ON REPOS OU Césure ENTRE LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE.
J'ai dit à mon cœur, — à mon faible cœur : N'est-ce point assez — de tant de tristesse ? Et ne vois-tu pas — que changer sans cesse ■ C'est à chaque pas — trouver la douleur?
Il ma répondu : — Ce n'est point assez, Ce n'est point assez — de tant de tristesse; Et ne vois-tu pas — que changer sans cesse Nous rend doux et chers — les chagrins passés ?
ALFRED DE MUSSET. Chanson. Poésies diverse!.

INTRODUCTION.
VERS DE ONZE SYLLABES, AVEC ON REPOS 00 céSUVIi ENTRÉ LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE.
Les sylphes légers — s'en vont dans la nuit brune Courir sur les flots — des ruisseaux querelleurs, Et, jouant parmi — les blancs rayons de lune, Voltigent riants — sur la cime des fleurs.
Les zéphyrs sont pleins — de leur voix étouffée, Et parfois un pâtre — attiré par te cor, Aperçoit au loin — Viviane la fée Sur le vert coteau — peignant ses cheveux d'or.
VERS DE DOUZE SYLLABES, AVEC UN REPOS OD CéSUre ENTRB LA SIXIÈME ET LA SEPTIÈME SYLLABE.
L'aurore apparaissait; — quelle aurore? Un abîme D'éblouissément, vaste, — insondable, sublime; Une ardente lueur — de paix et de bonté. C'était aux premiers temps — du globe; et la clarté Brillait sereine au front — du ciel inaccessible, Étant tout ce que Dieu — peut avoir de visible ; Tout s'illuminait, l'ombre — et le brouillard obscur; Des avalanches d'or — s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond — de la terre ravie Embrasait les lointains — splendides de la vie ; Les horizons pleins d'ombre — et de rocs chevelus, Et d'arbres effrayants — que l'homme ne voit plus, Luisaient comme le songe — et comme le vertige, Dans une profondeur — d'éclair et de prodige.
VICTOR HUGO Le Sacre de la Femme. La Légende des Siècles

AS PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE TREIZE SYLLABES, AVEC DN REPOS OU Césure ENTRE LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE,
Le ehant de l'Orgie — avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, — le Dieu vermeil comme une flamme, Qui, le thyrse en main, — passe rêveur, triomphant, A demi couché — sur le dos nu d'un éléphant.
Après eux Silène — embrassant d'une lèvre avide Le museau vermeil — d'une grande urne déjà vide, Use sans pitié — les flancs de son âne en retard, Trop lent à servir — la valeur du divin vieillard.
Le vers de douze syllabes ou vers alexandrin, qui répond à l'hexamètre des Latins, a été in¬venté au xue siècle par un poète normand, Alexandre de Bernay; c'est celui de-tous nos mètres qui a été le plus long à se perfectionner, et c'est de nos jours seulement qu'il a atteint toute l'ampleur, toute la souplesse, toute la va¬riété et toutl'éclat dont il est susceptible. Le vers alexandrin, dont j'essayerai plus loin de déve¬lopper le caractère et les ressources, a une im¬portance énorme, immense, dans la poésie fran¬çaise : car, en même temps qu'il a sa place dans l'Ode et dans l'Épigramme, comme tous les au¬tres mètres, en même temps qu'il s'applique à l'Ëpître, à l'Idylle et à la Sextine, et que la plu-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:09

VERS D UNE SYLLABE.
Fort Belle, Elle . Dort.
Sort Frêle! Quelle Mort!
PAUL DB RESSEGUIER. Sonnet. VERS DE DEUX SYLLABES.
Murs, ville Et port, Asile De mort, Mer grise, Où brise La brise ; Tout dort.
VICTOR HUGO. Les Djinns. Les Orientales, xxvm. VEBS DE TROIS SYLLABES.
Cette ville Aux longs cris Qui profile Son front gris, Des toits frêles, Cent tourelles, ■ Clochers grêles, C'est Paris.
ViOTOR HUGO. Le pas d'armes du roi Jean. Odes et Ballades, x

12 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE QUATRE SYLLABES.
Sur la colline, Quand la splendeur Du ciel en fleur Au soir décline,
L'air illumine Ce front rêveur D'une lueur Triste et divine *.
VERS DE CINQ SYLLABES,
Gothique donjon Et flèche gothique, Dans un ciel d'optique, Là-bas, c'est Dijon. Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles Ses clochers jadis Se comptaient par dix.
Louis BERTRAND. Gaspard de lu Nuit ■ VERS DE SIX SYLLABES.
Nulle humaine prière Ne repousse en arrière
1. L'auteur de cette esquisse s'excuse une fois pour toutes d'être quelquefois forcé de se citer lui-même. S'étant plus qu'un autre essayé à renouveler les rhythmes anciens ou démodés, il n'a pas cru devoir se priver de détacher de son œuvre, si inférieure qu'elle soit, des exemples que les critiques les plus accrédités y avaient choisis avant lui.

INTRODUCTION.
Le bateau de Charon, Quand l'âme nue arrive Vagabonde en la rive . De Styx ou d'Achéron.
RONSARD. A Guy Pacate. Odes, Livre ÏV, v
VERS DE SEPT SYLLABES.
J'estois couché mollement,
Et, contre mon ordinaire,
Je dormois tranquillement;
Quand un enfant s'en vint faire
A ma porte quelque bruit. ' tr
II pleuvoit fort cette nuit :
Le vent, le froid et l'orage
Contre l'enfant faisoient rage.
LA FONTAINE. L'Amour mouillé. Contes, Livra m, xn.
VERS DE HUIT SYLLABES.
A travers la folle risée
Que Saint-Marc renvoie au Iido,
Une gamme monte en fusée,
Comme au clair de lune un jet d'eau...
A l'air qui jase d'un ton bouffe Et secoue au vent ses grelots, Un regret, ramier qu'on étouffe, Par instant mêle ses sanglots.
THEOPHIIB GAUTIER. Clair de lune sentimental. Émaux et Camées-

14 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE ÎIEOF SYLLABES, AVEC DEUX REPOS OU Césures, L'UNE APRÈS Li TROISIÈME SYLLABE, L'AUTRE APRÈS LA SIXIÈME.
Oui! c'est Dieu — qui t'appelle — et Véclaire 1 A tes yeux — a brillé — sa lumière, En tes mains — il remet — sa bannière. ' Avec elle — apparais — dans nos rangs, Et des grands — cette fou — le si fière Va par toi — se réduire — en poussière; Car le ciel — t'a choisi — sur la terre Pour frapper — et punir — les tyrans !
EUGENE SCRIBE. Le Prophète, Acte II, Scène rai,
VERS DE*Ï)IX SYLLABES, AVEC UN REPOS OU Césure . APRÈS LA QUATRIÈME SYLLABE.
L'Amour forgeait. — Au bruit de son enclume, Tous les oiseaux, — troublés, rouvraient les yeux, Car c'était l'heure — où se répand la brume, Où sur ies monts, — comme un feu qui s'allume, Brille Vénus, — l'escarboucle des cieux.
VICTOR HDGO. Le Rhin. Lettre xx..
VERS DE DIX SYLLABES AVEC ON REPOS OU Césure ENTRE LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE.
J'ai dit à mon cœur, — à mon faible cœur : N'est-ce point assez — de tant de tristesse ? Et ne vois-tu pas — que changer sans cesse ■ C'est à chaque pas — trouver la douleur?
Il ma répondu : — Ce n'est point assez, Ce n'est point assez — de tant de tristesse; Et ne vois-tu pas — que changer sans cesse Nous rend doux et chers — les chagrins passés ?
ALFRED DE MUSSET. Chanson. Poésies diverse!.

INTRODUCTION.
VERS DE ONZE SYLLABES, AVEC ON REPOS 00 céSUVIi ENTRÉ LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE.
Les sylphes légers — s'en vont dans la nuit brune Courir sur les flots — des ruisseaux querelleurs, Et, jouant parmi — les blancs rayons de lune, Voltigent riants — sur la cime des fleurs.
Les zéphyrs sont pleins — de leur voix étouffée, Et parfois un pâtre — attiré par te cor, Aperçoit au loin — Viviane la fée Sur le vert coteau — peignant ses cheveux d'or.
VERS DE DOUZE SYLLABES, AVEC UN REPOS OD CéSUre ENTRB LA SIXIÈME ET LA SEPTIÈME SYLLABE.
L'aurore apparaissait; — quelle aurore? Un abîme D'éblouissément, vaste, — insondable, sublime; Une ardente lueur — de paix et de bonté. C'était aux premiers temps — du globe; et la clarté Brillait sereine au front — du ciel inaccessible, Étant tout ce que Dieu — peut avoir de visible ; Tout s'illuminait, l'ombre — et le brouillard obscur; Des avalanches d'or — s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond — de la terre ravie Embrasait les lointains — splendides de la vie ; Les horizons pleins d'ombre — et de rocs chevelus, Et d'arbres effrayants — que l'homme ne voit plus, Luisaient comme le songe — et comme le vertige, Dans une profondeur — d'éclair et de prodige.
VICTOR HUGO Le Sacre de la Femme. La Légende des Siècles

AS PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
VERS DE TREIZE SYLLABES, AVEC DN REPOS OU Césure ENTRE LA CINQUIÈME ET LA SIXIÈME SYLLABE,
Le ehant de l'Orgie — avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, — le Dieu vermeil comme une flamme, Qui, le thyrse en main, — passe rêveur, triomphant, A demi couché — sur le dos nu d'un éléphant.
Après eux Silène — embrassant d'une lèvre avide Le museau vermeil — d'une grande urne déjà vide, Use sans pitié — les flancs de son âne en retard, Trop lent à servir — la valeur du divin vieillard.
Le vers de douze syllabes ou vers alexandrin, qui répond à l'hexamètre des Latins, a été in¬venté au xue siècle par un poète normand, Alexandre de Bernay; c'est celui de-tous nos mètres qui a été le plus long à se perfectionner, et c'est de nos jours seulement qu'il a atteint toute l'ampleur, toute la souplesse, toute la va¬riété et toutl'éclat dont il est susceptible. Le vers alexandrin, dont j'essayerai plus loin de déve¬lopper le caractère et les ressources, a une im¬portance énorme, immense, dans la poésie fran¬çaise : car, en même temps qu'il a sa place dans l'Ode et dans l'Épigramme, comme tous les au¬tres mètres, en même temps qu'il s'applique à l'Ëpître, à l'Idylle et à la Sextine, et que la plu-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:12

part du temps il est le seul usité pour l'Épopée et pour la Comédie (qui cependant peuvent aussi Tune et l'autre être écrites envers de dix syllabes ou en vers de .huit syllabes), il est également le seul vers employé dans la Tragédie et dans la Satire. Les vers des autres mesures s'emploient dans l'Ode, dans le Sonnet, dans le Rondeau, dans le Rondeau redoublé, dans la Ballade, dans le Dixaih, dans l'Octave, dans le Chant Royal, dans le Lai, dans le Virelai, dans la Villanelle, dans le Triolet, dans TÉpigramme et dans le Madrigal. Avant d'examiner à leur tour chacun de ces genres différents, nous allons d'abord in¬diquer le plus nettement et le plus rapidement possible les règles matérielles et mécaniques de la versification, puis étudier ensuite le génie essentiel du Vers français, et les moyens mul¬tiples qu'il emploie pour tout peindre, pour tout imiter, pour tout créer, avec la puissance d'ua instrument auquel rien n'est impossible et qui peut exprimer avec la même perfection les aspects les plus compliqués des choses maté¬rielles et les plus idéales aspirations de l'âme humaine.

CHAPITRE II
RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS
Un étonnement se sera élevé tout d'abord dans l'esprit du lecteur, lorsqu'il aura lu les citations de vers de toutes les longueurs que j'ai données dans le précédent chapitre. En effet, s'il a compté les syllabes des vers que je cite, il aura remarqué que souvent tel vers contient plus de syllabes que je ne lui en attribue, Ainsi j'ai donné comme vers d'une syllabe ceux-ci :
Fort Belle Elle Dort.
Cependant il est évident que le mot BEL-LE et le mot EL-LE contiennent chacun, non pas une, mais deux .syllabes, — J'ai donné comme vers de deux syllabes ceux-ci :
Murs, ville Et port. Asile De mort.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 19
Cependant les deux vers MURS, VIL-LE et A-SI-LE contiennent chacun non pas deux, mais trois syl¬labes. Et ainsi de suite. Dans les vers de La Lé¬gende des Siècles que j'ai cités et que je range parmi les vers de douze syllabes, prenez les deux premiers vers, et comptez les syllabes une à une : il est certain que le premier vers contient seize syllabes et que le second vers contient quatorze syllabes.
L'au-ro-re ap-pa-rais-sait; quel-le-au-ro-re?-Un a-bî-me,(16) D'é-blou-is-se-ment,-vas-te,-in-son-da-ble,-su-bli-me. (14)
À quoi tient cette apparente anomalie? Pour l'expliquer, il me faut définir ce qu'on nomme RIME MASCULINE, RIME FEMININE, ÉLISION. .
On nomme VERS MASCULIN un vers dont le der¬nier mot est terminé par une lettre autre que I'E muet; on nomme RIME MASCULINE la rime qui unit deux vers masculins. Ainsi les deux vers suivants :
Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur;
sont deux vers masculins, et la rime qui les unit est un rime masculine.
On nomme VERS FEMININ un vers dont le der-

20 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
nier mot est terminé par un E muet, ou par un E muet suivi soit d'un s, soit des lettres NT; on nomme RIME FEMININE la rime qui unit deux vers féminins. Ainsi les deux vers suivants :
L'aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme D'éblouissement, vaste, insondable, sublime;
sont deux vers féminins, et la rime qui les unit est une rime féminine. De même, les deux derniers vers de ce tercet :
Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.
RACINB. Esther, .Acte I, Scène i.
Et les deux vers que voici :
Mais du sang de l'un d'eux les sables se teignirent Et les rugissements de l'un d'eux s'éteignirent,
ALEXANDRE DUMAS. Charles VII, Acte I, Scène i.
sont des vers féminins, et la rime qui les unit est une rime féminine.
. C'est une règle absolue que, dans les vers fé¬minins, la dernière syllabe du vers, dont I'E muet, seul ou suivi des lettres s ou NT, ne se prononce pas, ne compte pas. Ainsi dans ce vers :
É-tant tout ce que Dieu peut a-voir de vî-si-ble (13), TE muet final ne se prononçant pas, la dernière

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 2i
syllabe ne compte pas, et on prononce comme s'il y avait :
É-tant tout ce que Dieu peut a-voir de vi-si-bl' (12).
Ainsi un vers féminin de douze syllabes con¬tient toujours en réalité treize syllabes au moins, bien que métriquement il n'en ait que douze. Comme nous l'avons vu tout à l'heure, il peut contenir plus de treize syllabes sans cesser d'être métriquement un vers de douze syllabes ; cela tient à ce qu'une ou plusieurs syllabes du vers disparaissent par ELISION.
On nomme ELISION la suppression de la der¬nière syllabe d'un mot, qui se confond dans la prononciation avec la première syllabe du mot suivant. L'élision a lieu lorsque, dans le corps d'un vers, la dernière syllabe d'un mot est ter¬minée par un E muet, et que le mot qui suit com¬mence par une voyelle ou par un H non aspiré.
Ainsi dans ce vers :
L'aurorE Apparaissait; quellE Aurore? Un abîraE.
Le mot AURORE se terminant par un E muet et le mot APPARAISSAIT commençant par la voyelle A, la syllabe RE s'élide ou se confond avec la syllabe AP. Le mot QUELLE se terminant par un E muet et le mot AURORE qui le suit commençant par la

22 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
voyelle A, la syllabe LE s'élide ou se confond avec la syllabe AU. Le mot AURORE se terminant par un i; muet et le mot UN commençant par la voyelle u, la syllabe RE s'élide ou se confond avec la syl¬labe UN. De plus. TE muet final du. vers ne se prononçant pas, comme nous l'avons dit, on prononce et on compte comme s'il y avait :
L*au ro-r'ap-pa-rais-sait; — quel-1'au-ro-r'un-a-bim' (12).
Dans le vers suivant, tiré de V An neuf de l'Hé¬gire, Légende des siècles :
Chaque ho'uri, sereine, incorruptible, heureu-se,
le mot cHAQUE.se terminant par un E muet, mais I'H qui commence le mot HOURI étant aspiré, la syllabe QUE comptera et ne s'élidera pas. La syl-l&fce NE de sereine s'élidera avec la syllabe m d'm-cûrTwptible. Le mot INCORRUPTIBLE se terminant par un E muet, et le mot HEUREUSE commençant par un H non aspiré, la syllabe BLE s'élidera avec la syllabe HEU, et nous prononcerons et compte¬rons ainsi :
Cha-que hou-ri, — se-rei-n'in-cor-rup-ti-bl'heu-reus*.
Dans notre vieille poésie, non-seulement I'E muet s'élidait, mais les cinq voyelles (excepté l'É accentué) pouvaient s'élider ; ce qui permettait de

RÈGLES MÉCANIQUES DES VEBS. 23
donner au vers une harmonie et une grâce inef¬fables. Nous ne pouvons aborder ici cet ordre d'idées qui demanderait des développements considérables; mais,nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient être complètement édi¬fiés sur ce sujet à l'admirable Introduction que F. Génin a placée en tête de sa Chanson de Roland, et où il a traité à fond cette intéressante question. (La Chanson de Roland, poème de Thérouide, texte critique accompagné d'une traduction, d'une introduction et de notes par F. Génin, chef de division au ministère de l'instruction publi¬que. Paris, Imprimerie nationale, 1850,)
Continuons, pour n'avoir plus à y revenir et pour pouvoir nous élever bientôt à des considé¬rations plus hautes et plus intéressantes, l'étude' des règles élémentaires et absolues de la versifi¬cation.
L'E muet précédé d'une consonne forme syl¬labe quand il est placé dans le corps d'un vers, ei. quand le mot qui suit commence également par une consonne, comme dans ce vers :
Une ardenTE Lueur de paix et -de bonté. Mais TE muet, précédé et suivi d'une consonne
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:13

ne peut être placé à l'hémistiche1. Ainsi on ne pourrait pas dire :
La lueur ardems — DE paix et de bonté.
La raison en est simple. C'est que pour indi¬quer la césure, le repos, il faudrait alors appuyer sur TE muet, bien plus que ne le permet la pro¬nonciation française.
Même règle pour les mots terminés par un E muet suivi d'un s, ou par un E miiet suivi des lettres NT. L'E muet forme syllabe dans ce vers :
Et blasphèMEs, Toujours l'ornement des procès ?
RACINE. Les Plaideurs, Acte II, Scène I.
Mais on ne pourrait pas dire :
Et cruels blasphèMES, — L'ORnement des procès?
De mêmel'E muet forme syllabe dans ce vers :
Quel intérêt, quels soins vous agiTENT, vous pressent?
RACINE. Esther, Acte II, Scène vit.
Mais on ne pourrait pas dire :
Quels soins vous agiTENT, — QUEL intérêt vous presse?
L'E muet suivi d'un s ou des lettres NT, et
i. L'HEMISTICHE est la moitié d'un vers. On entend par mot placé à l'hémistiche, un mot dont la dernière syllabe précède immédiatement la césure, et par conséquent, dans le vers alexan¬drin, se trouve être la sixième syllabe du vers.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VEBS. 25
placé non à l'hémistiche, mais dans le corps d'un vers, forme encore syllabe lors même qu'il est suivi d'un mot commençant par une voyelle. Mais dans ce cas, les lettres s ou NT sont naturel¬lement rattachées au mot suivant par la liaison, telle que l'indique la prononciation usuelle. Ainsi, les vers suivants :
Quelques-unes étaient si près des dieux venues, VICTOR HUGO. Le Satyre, La Légende des Siècles.
Barletta dans la Pouille, et Crème en Lombardie Valent une cité, raê-me forte et hardie;
VICTOR HUGO. Éviradnus, La Légende des Siècles.
se prononcent naturellement ainsi :
Quel-quesu-ne- Sé-taient si près des dieux ve-nues, et :
Barletta dans la Pouille, et Crème en Lombardie Va-le Tu-ne cité, même for-tet-har-die.
Les mots terminés par un E muet précédé d'une ou de plusieurs voyelles, tels que partie, absolue, vie, avoue, Térée, joie, peuvent entrer dans le corps d'un vers, mais à la condition qu'ils seront suivis d'un mot qui commence par une voyelle avec lequel TE final s'élide, comme dans les exemples suivants :
On poursuit ma parxiE, ON force une maison.
RACINE. Les Plaideurs, Acte Hlt Scène m.
3

26 PETIT TBAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Vous ai-je acquis sur eux en ce dernier effort La puissance absoLUE ET de VIE ET de mort ?
Corneille. Pompée, Acte III, Scène n.
Oui, j'ai tort, je l'avouE, ET je quitte la place.
MOLIERE. Le Misanthrope, Acte I, Scène m.
Sans cesse il vous souvient que TéREE Autrefois
Parmi des demeures pareilles Exerça sa fureur sur vos divins appas.
LA FONTAINE. Philomèle et Progné, Fables, Livre III, xv.
Toute la JOIE ER-rante en tourbillons de fêtes,
" i roa HUGO. La Trompette du Jugement. La Légende des Siècles.
Oui, vous êtes le sang d'ATHEE ET de Thyeste, RACINE. Iphigénie en Aulide, Acte IV, Scène iv.
Maïs, si l'un de ces mots est suivi d'un s, il ne peut entrer dans le corps du vers, et il ne se place dans le vers qu'à la condition d'en être le dernier mot, comme dans les exemples suivants :
Avec des cris de joie ils ont compté tes PLAIES
Et compté tes douleurs, Gomme sur une pierre on compte des MONNAIES
Dans l'antre des voleurs.
VICTOR HUGO. A Olympia. Les Voix Intérieures, xxx.
Tandis que ces cités dans leur cendre ENFOUIES Furent pleines jadis d'actions INOUÏES,
VICTOR HUGO. A l'Arc de Triomphe. Les Voix Intérieures, tv
Quand la trombe aux vagues s'appuie; Quand l'orage, l'horreur, la pluie, Que tordent les brises d'hiver,

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 27
Répandent avec des HUEES Toutes les larmes des NDEES Sur tous les sanglots de la mer;
VICTOR HUGO. Les Mages. Les Contemplations, Livre VI, xxns.
Cette règle, en ce qui concerne sa première par¬tie surtout, est relativement très-moderne, comme celle qui la précède et qui veut que I'E muet ne puisse tomber à l'hémistiche ; comme aussi celle dont je parlerai plus loin, et qui veut qu'en vers on évite I'HIATUS , c'est-à-dire la rencontra de deux voyelles qui ne s'élident pas. Nous n'avons pas voulu allonger démesurément ce travail par des exemples trop nombreux ; mais en voici quelques-uns qui sont décisifs, et qui prouvent que jusqu'au milieu du xvne siècle la règle que je viens d'énoncer n'a pas eu force de loi, puisque nous trouvons chez Molière lui-même dans le Dépit amoureux (1658) le mot PARTIE dans le corps d'un vers, avec I'E muet final formant syllabe devant un mot commençant par une consonne ;
Mener JOY-E, FES-tes et danses.
VILLON. Grand Testament, CXLVIM
Combien de maux sont venus par envie Qui DE-VI-B les justes et les bons !
GRINGORE. Les Folles Entreprise;.
Ici nous disons qu'il n'est femme Qui ne CRI-E, TEM-peste ou blasme,
Farce Moralisée. Ancien Théâtre Français, Tome I. Bibliothèque elzévirienne)

28 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
DES-TOUR-BE-E NE soit, ne prise De robeurs, escrimeurs de mers; Vent ne MA-RE-E ne lui nuyse,
CHARLES D'ORLEANS. Ballade ix. Édition Charles d'Héricault. Che« Lemerre.
La PAR-TI-E BRu-tale alors veut prendre empire Dessus la sensitive,
MOLIEEB. Dépit amoureux, Acte IV, Scène m.
Mais ne nous inquiétons pas du passé (quant à présent du moins), car une histoire de la versi¬fication^ serait en même temps une histoire de la langue française et des patois qui l'ont formée! Cependant, lorsqu'il s'agira de conclure, je dirai, aussi brièvement que possible, ce que je pense de la valeur absolue des règles que j'ai énoncées, comme aussi ce que je pense de l'influence qu'elles ont eues sur la versification française et de l'avenir qui leur est réservé. Pour le moment, je me borne à achever de les exposer, en demandant au lecteur toute sa patience pour cette partie aride de mon travail, dont le plus grand tort est qu'on la trouve partout, et qu'elle ne pouvait montrer aucun point de vue nouveau ! Pour achever ce chapitre indispensable, hélas! il me reste à parler de la DIPHTHONGUE et de FHIATUS ; une fois ce devoir rempli, peut-être pour/ai-je dire une chanson qu'on n'a pas entendue partout, et comme dit Horace :

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 29
carmina non prius Audita !
Le mot DIPHTHONGUE, à son origine, était adjec¬tif du mot syllabe. L'usage a prévalu de le pren¬dre substantivement. La diphthongue (de 8£ç, deux fois, et tpOdyyo^ son) est une syllabe qui fait en¬tendre le son de deux voyelles par une seule émis sion de voix, modifiée par le concours des mou¬vements simultanés des organes de la parole.
Pour qu'une syllabe soit vraiment diphthongue^ il faut ces deux points réunis : qu'en la pronon¬çant il n'y ait pas, du moins sensiblement, deux mouvements successifs dans les organes de la parole ; et que l'oreille entende distinctement les deux voyelles par la même émission de voix. Lorsqu'on prononce le mot DIEU, j'entends l'i et la voyelle EU, et ces deux sons se trouvent réunis en une seule syllabe et énoncés en un,seul temps. C'est l'oreille qui, en dernière analyse, est juge de la diphthongue ; on a beau écrire deux ou trois ou quatre voyelles de suite, si l'oreille n'entend qu'un son, il n'y a pas de diphthongue. Ainsi, malgré la double voyelle, il n'y en a pas dans la première syllabe du mot au-mône et du mot au-ne, qui se prononce comme un ô long ; il n'y en a pas non plus dans AIT, OIT et AIENT qui se pro¬nonce comme un E ouvert.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:15

30 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Il est indispensable,-pour la versification, de savoir quand plusieurs voyelles qui se suivent forment ou ne forment pas diphthongue et doi-yent par conséquent se prononcer en une ou eu plusieurs syllabes. Mais ici nous marchons sur un terrain brûlant,. car à vrai dire la règle n'est nulle part; il faut s'en rapporter à ce fantôme masqué qu'on nomme USAGE et qui a autorisé tant de niaiseries et tant de crimes! Il faut bien le dire, à propos de la question qui nous occupe on trouve chez nos meilleurs poètes des fautes grossières et évidentes, et cependant l'autorité des poètes peut seule faire loi en pareille matière. Comme je l'ai dit en commençant, et pour cela comme pour le reste, c'est chez Victor Hugo, c'est dans l'impeccable Légende des Siècles qu'on trouve la vérité ou ce qui en approche le plus; cepen¬dant, s'il n'était bouffon de voir que Gros-Jean veuille en remontrer à son curé, j'oserais dire que je n'ai jamais pu partager le sentiment du plus grand des poètes français sur la quantité du mot LIARD. Pour moi, LIARD ne formerait qu'une seule syllabe, tandis que, dans le livre, le jeune Àymerillot, sollicitant l'honneur de prendre Nar-bonne, dit à Charlemagne :
Deux LI-ARDS couvriraient fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur!

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. ' 31
II y a un point sur lequel j'ose n'être pas d'ac¬cord avec celui qui a toujours raison" : n'est-ce pas assez dire qu'ici nul n'a qualité pour formuieï des règles? Celles que je vais énoncer résulteni seulement d'observations faites d'après l'usage adopté par les meilleurs poètes; mais si les Dieux se trompent, à qui recourir, dans un pays où les marchandes d'herbes n'ont pas, comme à Athè¬nes, l'oreille assez délicate pour corriger Euri¬pide?
IA forme généralement deux syllabes, soit dans les substantifs, soit dans les verbes. On prononce di-a-mant, ir-ré-mé-di-a-ble, in-cen-di-a, ca-mel-li-a.
Dans le cuivre et le plomb DI-A-MANT enchâssé.
LAMARTINE. Jocelyn. Première époque.
Quelques mots font exception, fia-cre, diacre, liard (si mon maître veut bien le permettre) :
... soixante
Un chanoine, quatorze AR-CHI-DIA-CRES, cinquante Docteurs,...
ALFRED DE MUSSET. Mardoche, Premières poésie.
Et aussi dia-ble et ef-fro-ya-ble, pour lesquels du moins je puis invoquer son autorité :
Eh bien ! que dites-vous de l'algarade?—Ahl diabfc! Je dis que nous vivons dnas un siècle ef-fro-ya-ble ! VICTOR HOGO. Ruy-Blas, Acte I, Scène o

32 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
IAIS est de deux syllabes dans ni-ais et li-ais.
Est-il, je le demande, un plus triste souci Que celui d'un NI-AIS qui veut dire une chose Et qui ne la dit pas, faute d'écrire en prose ?
ALFRBD DE MUSSET. Après une lecture. Poésies nouvelles.
À chaque porte un camp, et, pardieu, j'oubliais ! • Là-bas, six grosses tours en pierres de LI-AIS.
VICTOU HUGO. Aymeriltot. La Légende des Siècles.
Il est d'une seule syllabe dans biais, biaiser. Il est certains esprits qu'il faut prendre de biais.
RBGNARD. Le Légataire universel,.Acte II, Scène i.
IAU et IAUX sont dissyllabes dans mi-au-le, fa-bli-aux, pro-vin-ci-aux.
Et se levant dans l'herbe avec un bâillement, Au travers de la nuit mi-au-le tristement.
LECOMTB DE LISLE. Les Jungles, Poèmes et Poésies.
Ils sont monosyllabes dans a-lo-yau, jo-yau, no-yau :
Faux saphirs 1 faux bijouxI faux brillants; faux JO-YAUX! VICTOR HUGO. Hernani, Acte ÏIÏ, Scène IT.
On pourrait dire que c'est presque toujours dans les mots simples que la syllabe IAU forme diphthong'ue et dans les mots composés qu'elle se divise, et en général c'est ce qui a lieu pour les syllabes où se trouvent plusieurs voyelles consé¬cutives ; mais, comme le prouve le mot mi-au-le

RÈGLES MÉCANIQUES DKS VERS. 33
et comme bien d'autres le prouveraient aussi, il y aurait trop d'exceptions à cette règle pour qu'elle puisse être une règle.
Excepté dans le mot viande, ÏANT forme deux syllabes, comme dans cri-ant, con-tra-ri-ant, con~ ci-li-ant; IENT est également dissyllabe, comme dans O-ri-ent, pa-ti-ent, in-con-vé-ni-ent; mais YANT par un Y est monosyllabe, comme dans cro-yant, ef-fra-yant, flam-bo-yant.
Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe, De génuflexions, de VIAN-DES et de vins, Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire Usurper en riant les hommages divins!
CHARLES BAUDELAIRE. Bénédiction. Spleen et Idéal.
Mais voyez. — Du ponent jusques à L'O-HI-ENT, L'Europe, qui vous hait, vous regarde en RI-ANT. é VICTOR HUGO. Buy-Blas, Acte III, Scène n.
Celui qu'en BE-GA-YANT nous appelons Esprit,
VICTOR HUGO. Sultan Mowad. La Légende des Siècles
1EN est de deux syllabes, dans sci~en-ce,-o-èé-di-en-ce, au-di-en-ce;il est d'une seule syllabe dans fa-ïen-ce, Ma-yen-ce.
Mais où dormirez-vous, mon père ? A L'AU-DI-ENCE. ' RACINE. Les Plaideurs, Acte I, Scène v.
1EN dans bien, mierij, rien} sien, corn-bien, chien, ne forme qu'une seule syllabe. Il en forme deux

34 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
dans ii-en, Bo-àé-mi-en, co~mé-di-en, In-di-en, mu-si-ci-en. Dans chré-tien il est monosyllabe; dans an-cien on peut à volonté le prononcer en une ou deux syllabes.
Ce livre des oiseaux et des BO-HE-MI-ENS,
Ce poëme de Dieu qui vaut mieux que les MIKNS.
VICTOK HUGO. A des Oiseaux envolés. Les Voix intérieures. xx:t.
N'y enseigne l'usage De l'amoureux breuvage Ny l'art des AN-CI-ENS
MA-GI-CI-ENS, RONSARD. De l'élection de son sépulchre. Odes, Livre IV, tv.
Le Roi ! Le Roi ! mon père Est mort sur l'échafaud, condamné par le SIEN. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait AN-CIEN,
VICTOR HUGO. Hernani, Acte II. Scène i.
IÉ ou IË, avec VE fermé ou I'E ouvert, est ha¬bituellement d'une syllabe, comme dans piè-ce, diè-te, a-mi-tié, fiè-vre, miè-vre, liê-vre, dièse.
La PIECE, à parler franc, est digne de Molière ;
ALFRED DE MUSSET. Les Marrons du feu, Prologue.
Non, vous dis-je; on devrait chastier sans PI-TIE Ce commerce honteux de semblant d'A-Mi-TiÉ.
MOLIERE. Le Misanthrope, Acte I, Scène i.
Assoupis dans son sein cette FIE-VKË brûlante.
ANDRE CHENIER. Le jeune malade. Idylles, iv.
Nostre LIE-VRE nJavoit que quatre pas à faire ;
LA. FONTAINE. Le Lièvre et la Tortue, Fables, Livre VI, x.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 35
Mais il faut excepter les verbes en ier à l'infini¬tif et en ié au participe, dans lesquels IE est de deux syllabes comme in-cen-di-er; ou-bli-er.. co-lo-rié.
N'apprenez point ce qu'il faut OO-BLI-ER.
PARNY. Plan d'études,
. 1ER ne forme qu'une syllabe dans les adjectifs et dans les substantifs, jGomme dans coi-lier, ba-che-lier, mû-rier. Dans ce dernier mot, IER pré¬cédé d'un R ne forme qu'une syllabe; cependant il en forme généralement deux lorsque dans les substantifs il est précédé d'un R ou d'un L, comme meur-tri-er, bou-cli-er. Mais la règle n'est pas sans de nombreuses exceptions, car on dit guer-rier, lau-rier, fa-mi-lier.
... et sous les pieds GUER-RIERS, Une nuit de poussière, et les chars MEUR-TIU-ERS,
ANDRE CHENIER. L'Aveugle. Idylles, il.
Oui, mon vers croit pouvoir, sans se ME-SAL-LI-ER, Prendre à la prose un peu de son air FA-MI-LIER. VICTOR HUGO. A André Chénier. Les Contemplations, Livre I^v.
Des ours d'or accroupis portent de lourds PI-LIERS Où pendent les grands arcs, les pieux, les BOU-CLI-ERS,
LBCONTB DE LISLE. Le Jtunoïa. Poèmes et Poésies.
Sanglier, après avoir formé autrefois deux syl¬labes, en forme trois aujourd'hui, et hier, le seul mot français avec duel dont la quantité son abso-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:16

lument facultative, peut s'écrire, au gré du poète, hier ou hi~er.
La bauge du SAN-GLIER, du cerf la reposée,
AGRIPPA CTAUBIGNB. Les Tragiques, Livre II, Princes.
Quand le SAN-GLI-ER tombe et roule sur l'arène. AUGUSTE BAKBIEB. La Curée. Iambes.
HIER j'avais cent tambours tonnant à mon passage; VICTOR HUGO. La Bataille perdue. Les Orientales, xvï.
HI-EB, le vent du soir, dont le souffle caresse, Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard ; VICTOR HUGO. Hier au soir. Les Contemplations, Livre II, v.
1ÈRE ne forme qu'une syllabe, comme dans pre-miè-re, pau-piè-re, al-liè-re, excepté dans les mots comme meur-tri-ère, pri-è-re, où l'i est pré¬cédé de I'R et d'une autre consonne avant I'R.
1ÈRE est monosyllabe dans tou-rière, ver-rière, car-riè-re, pier-re, lier-re, bar-riè-re, cour-riè-re.
Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant, Faisait trois fois le tour de la table de PIERRE ; Ses longs cils blancs fermaient sa pesante PAU-PIERE ; VICTOR HUGO, lies Burgraves, Acte I, Scène n.
Mon Otbert, je veux vivre ! écoute ma PRI-ERE ! NK me laisse pas choir sous cette froide PIERRE!
VICTOR HUGO. Les Burgraves, Acte I, Scène iv.
IEF est monosyllabe dans re-lieft fief; \\ est dissyllabe dans gri-ef.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 37
D'outrer le ridicule on lui fait un GRI-EF : C'est grâce à ce défaut qu'il Je met en RE-LIEF.
ALPHONSE PAGES. Molière à Pézénas, Scène vu.
IEL est monosyllabe dans ciel, miel, fiel; il est dissyllabe dans Ga-bri-el, A-la-ci-el, es-sen-ti-el, of-fi-d-el, pro-vi-den-ti-eL mi-nis-té~rieL
Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau CIEL, Arrondir son fruit doux et blond comme le MIEL ;
ANDRE CHENIER. La Liberté. Idylles, va,'
Le FIEL dont la satire envenime ses traits.
ANDRE CHENIER. Élégie3, ix.
Voilà ceux que le pape, en style OF-FI-CI-EL, Dans Rome a proclamé les défenseurs du CEL.
BARTHELEMY. AU Pape. Némésia.
IELfcE est de deux syllabes dans ky-ri-el-le, fi-du-ci-el-le, ar-té-ri-el-le; il est d'une seule syl¬labe dans nielle.
Enfin la longue KY-RI-ELLE De tout le phébus ancien.
GRESSET. Épitre au P. Bougeant.
IEUX est dissyllabe dans les adjectifs comme sou-ci-eux, dé-li-ci-eux, pi-eux, excepté dans ceux où YEUX s'écrit par un Y, comme jo-yeux, gi-bo-yeux. Il est monosyllabe dans tous les au¬tres mots, comme yeux, deux, mieux, pieux, adieux.
i

PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE
Nous avons Ulm, Augsbourg, closes de mauvais PIEUX I L'œuvre de Charlemagne et d'Othon-le-Pi-EOx N'est plus.
VICTOR HUGO. Les Bùrgraves, Deuxième Partie, Scène i.
ION et IONS est de deux syllabes dans les substantifs, comme li-on,, pas-si-ons, ga-li-ons. Mais IONS, première personne du pluriel des verbes, ne forme généralement qu'une syllabe : ai-mions, des-cen-dions, se-rions, passions.
C'est tout simple ; et vraiment nous se-rions bonnes âmes De nous émerveiller...
VICTOR HUGO. A Juvénal. Les Châtiments. Livre VI, an.
Qui seul au fond du cœur, où nous les EN-TAS-SIONS, Brûle les vains débris des autres
* VICTOR HUGO. Marion Delorme, Acte I, Scène in.
Mais, quand, dans les verbes, la terminaison IONS est précédée d'un R précédé lui-même d'une autre consonne, elle devient dissyllabique, comme dans pri-onSj en-tri-ons, cri-ons, tri-ons. Elle est encore dissyllabique à l'impératif des verbes qui ont l'infinitif en IER ; ainsi on prononce men-di-ons psal-mo-di-ons, é-di-fi-ons, mul-ti-pli-ons; mais elle reste monosyllabique au conditionnel de ces mêmes verbes, et il faut prononcer : nousmul-ti-plie~?*ions, nous é-di-fîe-rions. '
Vois-tu, nous FINI-RIONS par rompre notre pacte. Nous l'aimons. Tuons-la.
VICTOR HUGO. Èvirddmis. La Légende dos Siècles.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 39
Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière Nous AU-RIONS fait tous deux l'école buissonnière. HEGESIPPE MOREAU. Sur la mort d'une cousine de sept ans. Le Myosotis.
Par exception, le mot rions, présent de l'indi¬catif ou impératif du verbe rire\ se prononce en deux syllabes ri-ons, bien que I'R qui commence ce mot ne soit pas précédé d'une consonne.
L'empire se met aux croisées : RI-ONS, jouons, soupons, dînons I Des pétards aux Champs-Elysées 1 A l'oncle il fallait des canons, II faut au neveu des fusées.
VICTOR HUGO. Idylles. Les Châtiments. Livre II, i.
lUS, terminaison de beaucoup de noms propres latins, est dissyllabe dans Ju-li-us, Fla-vi-ns, Va-le-ri-us, et dans tous les noms où ius est précédé d'une consonne; au contraire, lus est monosyl¬labe quand il est précédé d'une voyelle, comme dans Cne-ms et La-ins.
MAR-CI-U^ écumant apparut devant eux.
Louis BOUILHET. Mélœnis, Chant II.
Du meurtre de LA-IUS Œdipe me soupçonne.
, . VOLTAIRE. Œdipe, Acte II, Scène iv.
OÉ, ÔÈ ou OE forment deux syllabes, comme dans No-é, po-é-sie, po-ë-me, po-ë-te; cependant on disait autrefois poète et poème, en faisant OE d'une seule syllabe

■40 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Thomas est en travail d'un gros PO-Ë-ME épique; Marmontel enjolive un roman PO-ETIQUE.
GILBERT, Satires, i.
OELLE ne forme qu'une seule syllabe, dans moel-le, moel-leux :
■ Quand le froid de la mort... Dans le creux de tes os fera geler la MOELLE,
AUGUSTE BARBIER. Desperatio. Iambes.
MOEL-LEUX comme une chatte et frais comme une rosé.
ALFRED DE MUSSET, Namonna. Poésies nouvelles.
OIN est toujours monosyllabe, comme dans toin; besoin, loin, ben-join, ac-coin-ta.nc.a.
Jamais ne t'écarte si LOIN
Qu'aux embusches qu'on lui peut tendre
Tu ne sois prest à le défendre
Si tost qu'il en aura BESOIN.
MALHERBB. Sur VAttentat commis en la personne de Benry-le-Grand. Poésies, xxi.
OUE est de deux syllabes, comme dans lou-éf jou-é, en-jou-é, a-vou-é, trou-é.
ê
II rentrait pesamment avec son pont TROU-E, Avec son pavillon au cabestan CLOD-E.
BARTHELEMY. AU Peuple anglais. Néméais.
OUER est également de deux syllabes, comme dans lou-er, joit-er, avou-er.
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'empresse à JOD-ER de mauvais personnages.
MOLIERE. Le Misanthrope, Acte I, Scène n.

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 41
OUETest de deux syllabes, comme àamsjou-et, brou-et, rou-ct. Il faut excepter fouet et fouet-ter-.
Comme un JOU-ET vivant ta droite m'a saisi.
LAMARTINE. L'Homme. Premières Méditations poétiques, n.
Les captifs sous le FOUET travaillent dès l'aurore.
VICTOR HUGO. Les Burgraves, Acte I, Scène i.
Pas un oiseau ne passe en FOUET:TANT de son aile L'air épais,...
LBCONTE DEMSLB. Les Éléphants. Poèmes et Poésies.
OXJE sans accent sur TE ne forme qu'une syl¬labe dans le corps du mot, comme dans dé-vone-mentj je loue-rai, nous joue-rions, en-gone-ment, eti-joue-menl.
Par cet air de sérénité, Par cet ENJOUE-MENT aifeclô, D'autres seront trompés peut-être.
PARNY. Élégies, x.
OUÏR forme deux syllabes, comme dans ou~irt jou-ir, en~fou~irr é-pa-nou-ir, é-va-nou-ir.
Un jour tombe, un autre se lève; Le printemps va S'E-VA-NOU-IR; Chaque fleur que le vent enlève Nous dit : haiez-voiks d'en JOU-IR.
!
LAMARTINE. La Branche d'amandier. Secondes Méditations poétiques, xvi.
OUI affirmation est monosyllabe. Mais dans les autres mots, OUI et OUÏS sont dissyllabes. Ainsi
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:16

42 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FBANÇAISE.
on prononce é-blou-i, é-va-nou-is, ré-jou-i, Lou-is, des lou-is.
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel.
RACINE. Athalie, Acte 1, Scène i.
Je n'ai jamais ou-i de vers si bien tournés.
MOLIERE. Le Misanthrope, Acte I, Scène n.
Et nous nous regardions d'un œil presque E-BLOU-I, Gomme les deux géants d'un monde E-VA-NOU-I !
VICTOR HUGO. Les Burgraves, Troisième partie, Scène i.
L'empereur, mon aïeul, disait au roi Lou-is :
VICTOR HUGO. Bernard, Acte IV, Scène iv.
UER et UÉ avec l'accent sont dissyllabes, comme dans hu-er, tu-er, res-ti-tu-er, gra-du-é, ponc-tu-é, Jo-su-é.
S'il ose effrontément HU-ER leurs mascarades,
HEGESIPPB MOREAU. Diogène.
Quand Jo-su-É rêveur, la tête au ciel dressée,
VICTOR HUGO. Les Châtiments, Livre VII, i.
UI, UIbl,UIS, et UIT ne forment ordinairement qu'une syllabe, comme dans ha, cuir, fuir, buis, nuits, huis, nuit, f?>uits, muids, luis, cuis, puis, et au milieu des mots, comme dans con-dui-re, dé¬guiser, ai-gui-ser, puiser, cons-trui-re.
UI, UIS précédés de R forment quelquefois une seule syllabe, comme dans fruits, bruits, dé¬truits; quelquefois deux, comme dans bru-i-re,

RÈGLES MÉCANIQUES DES VERS. 43
bru-ùy ru-i-ne, et dans le charmant mot bru-i-ne.
Et si de nos beaux jours les derniers avaient LOI, Je pourrais hardiment n'en accuser que LUI.
BARTHELEMY. L'Émeute universelle. Némésis.
11 verra sans effet leur honte se PRO-DUI-RE
Et rendra les desseins qu'ils feront pour lui NUI-RK
Aussitost confondus comme délibérés.
MALHERBE. Prière pour le roi Benri-le-Grand. Poésies, xx.
Des empires DETRUITS je méditai la cendre.
LAMARTINE* L'Homme. Premières Méditations poétiques, n.
Que mesme ton repos enfante quelque FRUICT.
AGRIPPA D'AUBIGNE. Les Tragiques, Livre II, Princes.
Et je prends tous ces biens pour des maux DE-GLH-SES.
CORNEILLE, liodogune, Acte I, Scène v.
L'herbe tremble et BRU-IT comme une multitude, VICTOR HUGO, Pleurs dans la nuit. Contemplations. Livre VI, vi.
Le Rhin déshonoré coule entre des RU-I-NES !
VICTOR HUGO. Les Burgraves, Première partie, Scène vi.
Pour cette longue énumération prosodique ', j'ai dû me servir en grande partie du chapitre in¬titulé : De la diphthongue, ou réunion de deux sons en une seule syllabe, dans l'excellent travail que Napoléon Landais a placé en tête de son Dic¬tionnaire des Rimes. [Dictionnawe des Rimes
1. Par le mot PROSODIE on entend la manière de prononcer régulièrement dans les mots chaque syllabe prise à part et con¬sidérée en elle-même.

44 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE. '
Françaises, précédé d'un nouveau traité de Vei*si-fication, par Napoléon Landais et L. Barré. — Paris, Didier, 1859). Il m'eût été d'ailleurs impos¬sible de ne pas me rencontrer avec lui, puisque Tordre qu'il a adopté pour le classement.des diphthongues est le seul logique et raisonnable. Je n'aurai pas eu, du moins, comme certains sa¬vants, l'effronterie de dépouiller mon auteur sans le citer, quoique l'usage ait consacré cette règle bien plus qu'aucune de celles dont je viens de défiler le chapelet.
Mais quelle nomenclature! ne serait-ce pas le eas de nous écrier comme Sosie :
Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie, M'en débarbouiller tout à fait.
Notre ambroisie à nous sera, si nos maîtres nous permettent de la puiser chez eux, la science du Mètre et de la Rime, qui, elîe aussi contie™1 une ivresse divine 1

CHAPITRE III
LÀ RIME
Le plus grand critique de notre temps, qui en est aussi un des'meilleurs poëtes, Sainte-Beuve, chante ainsi LA RIME sur un beau rhythme em¬prunté à Ronsard et à la pléiade du xvie siècle :
Rime, qui donnes leurs sons
Aux chansons, Rime, L'UNIQUE HARMONIE Du vers, qui, sans tes accents
Frémissants, Serait muet au génie ;
Rime, écho qui prends la voix
Du hautbois
Ou l'éclat de la trompette, Dernier adieu d'un ami
Qu'à demi L'autre ami de loin répète;
Rime, tranchant aviron,
Éperon
Qui fends la vague écumante; Frein d'or, aiguillon d'acier
Du coursier A la crinière fumante ;

*6 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Agrafe, autour des seins nus
De Vénus
Pressant l'écharpe divine, Ou serrant le baudrier
Du guerrier Contre sa forte poitrine ;
Col étroit par où saillit
Et jaillit
La source au ciel élancée. Qui, brisant l'éclat vermeil
Du soleil, Tombe, en gerbe nuancée ;
Anneau pur de diamant
Ou d'aimant,
Qui, jour et nuit, uans l'enceinte Suspends la lampe, ou le soir
L'encensoir Aux mains de la \±erge sainte;
Clef, "(jui, loin de \ œil mortel,
Sur l'autel
Ouvres l'arche du miracle; Ou tiens le vase embaumé
Renfermé Dans le cèdre au taoernac'.o ;
• Ou plutôt, fée au léger
Voltiger,
Habile, .agile courrière Qui mènes le char des vers
Dans les airs Par deux sillons de lumière l
SAINTE-BEUVE . A la Rime. Poésies de Joseph Delorm».

LA RIME.
Qui aura bien lu ces vers saura ce qu'est la RIME et aussi ce qu'est le vers français, caria RIME, comme ils le disent, est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers. Dans le vers, pour peindre, pour évoquer des sons, pour susci¬ter et fixer une impression, pour dérouler à nos yeux des spectacles grandioses, pour donner à une figure des contours plus purs et plus in¬flexibles que ceux du marbre ou de l'airain, la RIME est seule et elle suffit. C'est pourquoi l'imagination de la Rime est, entre toutes, la qua¬lité qui constitue le poëte. Je vais expliquer ce que j'entends parla.
Je vais dès le premier mot prendre absolument le contre-pied des idées reçues : mon excuse, c'est que j'ai raison et que je vais, pour la première fois, dire LA VERITE, que savent tous les poètes. On a cru qu'il fallait la cacher à l'endroit le plus secret du tabernacle : pour moi, je pense que le temps est venu d'expliquer tous les mythes et de divulguer toutes les vérités. On peut sans incon¬vénient divulguer LE SECRET de l'art dès vers, et cela pour deux raisons. La première, c'est que les hommes non organisés pour l'art des vers ne croiront pas que c'est en effet le vrai secret ; la seconde c'est que, le connaissant, ils n'en pour¬ront absolument rien faire, car il faut pour s'en
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:17

48 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
servir avoir reçu un don surnaturel et divin.
Ceci va vous paraître étrange et n'est pourtant, que strictement irai : on n1 entend dans un vers que le mot qui est à la rime, et ce mot est le seul qui travaille à produire l'effet voulu parle poëte. Le rôle des autres mots contenus dans le vers se borne donc à ne pas contrarier l'effet de celui-là et à bien s'harmoniser avec lui, en formant des résonnances variées entre elles, mais de la même couleur générale.
Quoi! dira-t-on, un mot faire tant de choses, un seul mot! et tout de suite on pensera à la bonne bouffonnerie de Molière dans Le Bourgeois Gentilhomme :
COVIELLE.
Ossa binamen sadoc baballi oracaf ouram.
CLÉONTE.
Belmen.
co VIELLE. '
II dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de conclure e mariage,
MONSIEUR JOURDAIN.
Tant de choses en deux mots ?
COVIELLE.
Oui, la langue turque est comme cela, etc.

LÀ RIME. 4)
L'obj ection qui naturellement se présente à l'es¬prit ne saurait être mieux formulée, et comme je ne veux pas être soupçonné de parler le turc de mamamouchi, je me hâte d'y répondre.
Ce n'est pas en décrivant les objets sous leurs aspects divers et dans leurs moindres détails que le vers les fait voir; ce n'est pas en exprimant les idées in extenso et dans leur ordre logique qu'il les communique ^ ses auditeurs ; mais IL SUSCITE dans leur esprit ces images ou ces'idées, et pour les susciter il lui suffit en effet d'un mot. De même, au moyen d'une touche juste, le peintre suscite dans la pensée du spectateur l'idée du feuillage de hêtre ou du feuillage de chêne: ce¬pendant vous pouvez vous approcher du tableau et le scruter attentivement, le peintre n'a repré¬senté en effet ni le contour ni la structure des " feuilles de hêtre ou de chêne; c'est dans notre es¬prit que se peint cette image, parce que le peintre l'a voulu. Ainsi le poëte.
C'est donc le mot placé à la rime, le dernier mot du vers qui doit, comme un magicien subtil, faire apparaître devant nos yeux tout ce qu'a voulu le poëte. Mais ce mot sorcier, ce mot fée, ce mot magique, ou le trouver et comment le trouver?
Rien de plus facile.

50 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Car, si vous êtes poëte, vous commencerez par voir distinctement dans la chambre noire de votre cerveau tout ce que vous voulez montrer à votre auditeur, et EN MEME TEMPS que les visions, se présenteront SPONTANEMENT à votre esprit les mots qui, placés à la fin des vers, auront le don d'évo¬quer ces mêmes visions pour vos auditeurs. Le reste ne sera plus qu'un travail de goût et de coordination, un travail d'art qui s'apprend par l'étude des maîtres et par la fréquentation assi¬due de leurs œuvres.
Si au contraire vous n'êtes pas poëte, vous n'aurez,que des visions confuses, que nul peintre ne pourrait, d'après votre récit, traduire d'une manière claire et intelligible; et les mots qui pourront susciter ces mêmes visions dans l'esprit de votre auditeur ne vous viendront pas à la pen¬sée. Car ce n'est ni le bon sens, ni la logique, ni l'érudition, ni la mémoire, qui fournissent ces mots armés d'un si étrange pouvoir; ils ne se présentent à la pensée qu'en vertu d'un DON spé¬cial, qui ne s'acquiert pas.
Étant donné qu'un mot type, qu'un mot ab¬solu doit, pour la plus grande partie, susciter l'image voulue, il doit être bien difficile, dira-t-on, de trouver le mot qui doit rimer avec celui-là et compléter le tableau qu'il peint, en même

LA RIME. ' 51
temps qu'il formera avec lui un accord parfait. Non, cela n'est aucunement difficile, et tou¬jours pour la même raison. C'est que si vous êtes poëte, le mot type se présentera à votre esprit tout armé, c'est-à-dire accompagné de sa rime! Vous n'avez pas plus à vous occuper de lé trou¬ver que Zeus n'eut à s'occuper de coiffer le front de sa fille Athènè du casque horrible et de lui at¬tacher les courroies de sa cuirasse, au moment où elle s'élança de son front, formidable et se¬reine comme l'éclair qui déchire la nuée. La rime jumelle s'imposera à vous, vous prendra au col¬let, et vous n'aurez nullement à la chercher ! Si au contraire vous n'êtes pas poëte, vous pouvez comme Boileau aller chercher votre rime au coin d'un bois et lui demander la bourse ou la vie; vous pouvez même la poursuivre dans les pays torrides ou jusque dans lés glaces où se perdit le capitaine Franklin, vous êtes certain de ne pas la trouver. Car, de même que certains hommes ont reçu du ciel le don de rimer, d'autres hommes ont reçu du ciel, en naissant, LE DON DE NE PAS RIMER. Don sur¬naturel et inexplicable, comme l'autre. M. Scribe, par exemple (après Voltaire), avait reçu le don de ne pas rimer ; il le posséda jusqu'au miracle; aussi faut-il admirer chez lai cette faculté sans vouloir l'expliquer, non plus qu'aucun miracle.

52 PETIT TKA1TÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Au quatrième acte de l'opéra intitulé VEnfant prodigue, un jeune Chamelier chante ainsi :
Ah 1 dans l'Arabie Quel heureux métier, Quelle douce vie Mène un chamelier! Il franchit l'espace, Rapide comme le vent. Sans laisser de trace Au sable...
Quel mot M. Scribe va-t-il écrire pour terminer son couplet? Bulle demande! il n'y en a qu'un de possible ! la Rime, la Raison, le Bon Sens, la Jus* tice, la Nécessité indiquent le même mot MOUVANT. C'est le seul d'abord qui rimera bien avec le mot VENT, mais ceci n'est rien; le sens indique tyran-niquement le mot mouvant, car c'est parce que le sable est mouvant que le chamelier (je crois que M. Scribe a voulu dire : le chameau) n'y laissera pas de trace. Donc, nulle incertitude, puisque le mot mouvant est le seul possible.
M. Scribe ne le mettra pas. — Car un dieu, le dieu qui veille à ce que le don de ne pas rimer reste entier et inaliénable chezM. Scribe, lui ôtera, par un prodige ! la mémoire du mot MOUVANT au moment où ce mot est le seul dont il aurait besoin! M. Scribe écrira donc, toujours en par¬lant de ce chamelier, qui a trouvé le moyen de

LA RIME. 83
mener un heureux métier, en même temps qu'il mène une douce vie :
II franchit l'espace, Rapide comme le vent, Sans laisser de trace Au sable... BRDLANT 1
Le poëte pense en vers et n'a qu'à transcrire ce qui lui est dicté : l'homme qui n'est pas poëte pense en prose, et ne peut que TRADUIRE EN VERS ce qu'il a pensé en prose. Aussi ses vers n'ont-ils jamais plus de valeur que n'en a une version an¬glaise ou italienne écrite par un Français, la grammaire sous ses yeux et le dictionnaire à la main. Et je u'a[firme pas au hasard! nous avons là-dessus de naïves révélations, et de l'homme qui est poëte et de l'homme qui ne l'est pas. Parfois Victor Hugo, las d'avoir chanté tout Tété et aussi tout l'hiver pendant cinquante hivers et autant d'étés, voudrait dormir sa nuit, comme un simple manœuvre; quand il forme ce projet am¬bitieux, c'est qu'il a compté sans son Hôtesse!
Mais au milieu des nuits, s'éveiller ! quel myslère ! Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre! Quand pas un œil vivant ne veille, pas un feu ; Quand les-sept chevaux d'or du grand chariot bleu Rentrent à l'écurie et descendent au pôle, Se sentir dans son lit toucher soudain l'épaule Par quelqu'un d'inconnu qui dit : Allons! c'est moil
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:18

PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Travaillons ! — La chair gronde et demande pourquoi.
— Je dor», je suis très-las de la course dernière;
Ma paupière est encor du somme prisonnière;
Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?
Certe, il faut que tu sois un démon bien têtu
De venir m'éveiller toujours quand tout repose! Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;
Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!
Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
La biche illusion me mangeait dans le creux
De la main ; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,
Je ronflais comme un bœuf; laisse-moi. C'est stupide.
Ciel ! déjà ma pensée, inquiète et rapide,
Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.
To M'APPORTES UN VERS, étrange et fauve oiseau
Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.
Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,
Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,
Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
— Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâcha
Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;
Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.
Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir! — Non! Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable. " Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble. Quoi! cette bête a goût au vil foin du-sommeil ! L'orient est pour moi toujours clair et vermeil. Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure! Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure. VICTOR HUGO. Insomnie. Les Contemplations. Livre III, xx.
Voiià comment la Rime traite le poêle des Con¬templations lorsqu'il a l'outrecuidancede vouloir

LA. RIME. S5
se reposer et de se croire libre. Avec .Boileau, qui fait, lui aussi, sa confession sincère, c'était tout autre chose. Elle faisait comme le chien de Jean de Nivelle et s'enfuyait comme si elle avait eu le feu à ses cottes. Aussi le législateur du Par¬nasse, qui en effet, comme poëte, n'a pas fait au¬tre chose que de dicter des lois à une montagne, exprimait-il ingénument ses chagrins à Molière, dont la facilité le déroutait et bouleversait toutes ses idées :
Rare et fameux Esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine ; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ; Dans les combats d'esprit savant Maître d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime. ON DIRAIT, QUAND ru VEUX, QU'ELLE VIENT TE CHERCHER. Jamais au bout du vers on ne te voit broncher; Et sans qu'un long détour t'arrête, ou t'embarrasse, A peine as-tu parlé qu'elle-même s'y place. Mais moi qu'un vain caprice, une bizarre humeur Pour mes péchés, je crois, fit devenir Rimeur : Dans ce rude métier où mon esprit se tue, En vain pour la trouver je travaille et je sue. Souvent j'ai beau rôver du matin jusqu'au soir : Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir. Si je veux d'un galant dépeindre la figure, Ma plume pour rimer trouve l'Abbé de Pure : Si je pense exprimer un Auteur sans défaut, . La Raison dit Virgile, et la Rime Quinaut.
BOILEAU. A M. ce Molière. Satires, u.

56 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Certes entre Boileau et la Rime c'était une guerre à mort, car, en lui dictant des mots qui exprimaient le contraire de sa pensée, l'implaca¬ble Déesse avait encore soin que ces mots no rimassent pas entre eux! Car si le mot Quùiaut exprimait mal la pensée de Boileau, il était bien malheureux pour lui qu'jl en fût réduit à le faire rimer avec défaut, puisqu'il manque à cette rime la CONSONNE D'APPUI, et que pour rimer convena¬blement avec défaut, il aurait fallu écrire non pas Quinaut mais QuÎFaut.
La CONSONNE D'APPUI est la consonne qui, dans les deux mots qui riment ensemble, se trouve placée immédiatement devant la dernière voyelle ou diphthongue pour les mots à rime masculine, et immédiatement devant l'avant-dernière voyelle ou diphthongue, pour les mots à rime féminine. Ainsi dans les quatre vers suivants :
Premier mai ! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux, Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups; L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise, La redit pour son compte et croit qu'il l'improvise.
VICTOR HUGO. Premier Mai, Les Contemplations, Livre II, i.
la consonne d'appui pour les mots masculins ja¬loux et loups est la lettre L ; et pour les mots fémi¬nins devise et improvise, la consonne d'appui est la lettre V Sans consonne d'appui, pas de Rime

LA RIME SI
et, par conséquent, pas de poésie; le poëte con¬sentirait plutôt à perdre en route un de ses bras ou une de ses jambes qu'à marcher sans la consonne d'appui; mais Boileau n'avait ni à"la retenir ni à se séparer d'elle, il ne la rencontre jamais que par hasard, et cet érudit, ce latiniste excellent, ce critique fin et sagace dont on relira toujours les lettres, ce sévère ami que Molière et Racine avaient raison d'écouter religieusement, mourut sans s'être douté que, pour rimer exactement avec figure, il aurait fallu écrire non pas VAbbé de Pure, mais Y Abbé de dure!
La Rime et lui ne-se réconcilièrent jamais, ou, pour mieux dire, ils ne se connaissaient pas. Le morceau que j'ai cité plus haut contient et ré¬sume en lui seul toutes les hérésies qu'il soit possible d'imaginer contre la poésie et contre la riiîie. Aux deux premiers vers :
Rare et fameux Esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine;
nous i*encontrons tout d'abord une veine qui écrit et qui ignore le travail. Voyez-vous d'ici un pein¬tre sachant son métier, Ingres ou Delacroix, con¬damné à représenter cela sur une toile! Et plus loin, à ces vers :

58 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
~ Enseigne-moi, Molière, où. tu trouves la rime.
On dirait, quand tu veux, qu'elle vient te chercher, Jamais au bout du vers on ne te voit broncher; Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse, A peine as-tu parlé qu'elle-même s'y place.
je n'insisterai pas sur t'arrête ou t'embarrasse, que M. Scribe a si heureusement imité dans son vers célèbre : -
Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive,
Les Huguenots. Acte III, Scène iv.
Mais Boileau s'étonne que la Rime vienne chercher Molière, quand il veut; elle fait ainsi son état de Rime ; il faut qu'elle vienne chercher le poëte, et elle y viendrait tout de même, quand il ne le voudrait pas! Boileau admire qu'on ne voie jamais Molière broncher au bout du vers; mais comment y broncherait-il, puisque ce bout du vers est la portion du vers qui est toujours trouvée la première? Tout au plus Molière pour¬rait-il broncher au commencement du vers, ce qui encore serait peu explicable chez un grand artiste comme il l'est. Pour la même raison, il est trop naturel que la Rime se place d'elle-même au bout du vers, puisqu'elle a commencé par y être placée, avant que le reste du vers ne fût trouvé. Plus loin, Boileau (parlant toujours de la Rime) s'écrie piteusement :
En vain, pour la trouver, je travaille et je SDE.

LA RIME. 59
A la bonne heure, voilà enfin une image claire, si elle est d'un goût douteux et d'une délicatesse contestable. On suerait à moins. Chercher la rime pour la coudre au bout d'un vers qu'on a fait avant d'en avoir trouvé le mot'final, c'est proprement chercher une aiguille dans un gre¬nier à foin plein de foin. Le pauvre Boileau, pré¬tendant qu'il veut exprimer un Auteur sans défaut, comme on exprime le jus d'un citron, pense que la Raison lui dit alors : Virgile! Il a mal écouté. La Raison, qui désigne chaque chose et chaque personne par son nom, sait que Virgile est non pas un auteur, avec ou sans défaut, mais unpoëte. Si Boileau eût été ce qu'est Virgile, un poëte, voulant parler de Virgile, il eût mis à la rime le mot VIRGILE, ce qui l'eût absolument dispensé d'avoir à la rime jumelle le nom de QUINAUT. Et de même, voulant dépeindre la figure d'un ga¬lant, il eût mis à la rime le mot GALANT, avec le¬quel il.lui eût été parfaitement impossible de faire rimer le nom de I'ABBE DE PURE. La Raison ne manque à Boileau que parce que la Rime lui manque également.
Ceci est une LOI absolue, comme les lois physi¬ques; tant que le poëte exprime véritablement sa pensée, il rime bien; dès que sa pensée s'embar¬rasse, sa rime aussi s'embarrasse, devient faible,
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:19

60 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
traînante et vulgaire, et cela se comprend de reste/ puisque pour lui pensée et rime ne sont qu'un. S'il a eu des visions nettes et éclatantes, elles se sont traduites à son esprit par des rimes sonores, variées, harmonieuses, décisives; s'il n'a eu que des visions confuses et s'il veut les peindre comme si elles eussent été nettes, ou s'il ment effrontément, prétendant avoir vu par les yeux de l'esprit des choses qu'il n'a pas VUES en effet, il n'est plus qu'un comédien, qu'un farceur s'évertuant à singer sa propre inspira¬tion et son propre génie, et souvent alors il n'arrive qu'à parodier de la manière la plus mi¬sérable et la plus bouft'onne l'être surnaturel qui est en lui.
Le phénomène n'est pas seulement ce que j'ai dit ; il est bien autrement prodigieux et complexe, mais j'ai voulu procéder par ordre et ne pas étonner tout d'abord l'esprit du lecteur. Dès que le poëte a appris son art et s'est habitué à se rendre compte de ses visions, il entend à la fois, vite, de façon aie briser, non pas seulement une rime jumelle, mais toutes les rimes d'une strophe ou d'un morceau, et après les rimes tous les mots caractéristiques et saillants qui feront image, et, après ces mots, tous ceux qui leur sont corrélatifs, longs si les premiers sont courts,

LA RIME. 61
sourds, brillants, muets, colorés de telle ou telle façon, tels enfin qu'ils doivent être pour complé¬ter le sens et l'harmonie des premiers et pour
i former avec eux un tout énergique, gracieux, vivant et solide. Le reste, ce qui n'a pas été révélé, trouvé ainsi, les soudures, ce que le poète doit rajouter pour boucher les trous avec sa main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle
- les CHEVILLES.
Ainsi tous les vulgaires préjugés s'écroulent! Nous avons vu qu'on ne saurait SACRIFIER LA RAI¬SON A LA RIME, puisqu'on les sacrifie ensemble et par la même occasion, ou qu'on ne les sacrifie pas, et nous voyons maintenant qu'iL Y A. TOU¬JOURS DES CHEVILLES DANS TOUS LES POEMES. CeUX
qui nous conseillent ^éviter les chevilles me fe¬raient plaisir d'attacher deux planches l'une à l'autre au moyen de la pensée, ou de lier ensem¬ble deux barres de fer en remplaçant les vis par la conciliation. Bien plus, il y a autant de che¬villes dans un bon poëme que dans un mauvais, et quand nous en serons là, je les ferai toucher du doigt à mes lecteurs ! Toute la différence, c'est que les chevilles des mauvais poëtes sont placées bêtement, tandis que celles des bons poëtes sont des miracles d'invention et d'ingéniosité. C'est par une ironie à la troisième puissance que Mus-
6

62 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
set a dit, sachant bien qu'il, ne serait compris que des initiés.:
Le dernier des humains est celui gui cheville. ■• Aprh une lecture. Poésies nouvelles.
Musset a pensé, a voulu dire, a dit pour ceux qui savent lire : Le dernier des humains est celui qui pose ses chevilles bêlement et qui les rabote mal!
Je sais bien que je me suis placé entre les deux cornes d'un dilemme terrible. Si la Rime, va-t-on me dire, est tout le vers, et si la Rime est révé¬lée au seul poëte, qu'avez-vous donc à enseigner comme versification à celui qui n'est pas poëte? — En d'autres termes, peut-on, sans être poëte, faire des vers supportables, et quel moyen y a-t-il à employer pour cela? Hélas! oui, la chose se peut; nous sommes assez singes de notre na¬ture pour tout imiter, même la beauté et même le génie, et je suis homme à donner, comme eu autre, cette consultation empirique.

CHAPITRE IV
ENCORE LA RIME
Supposons donc que vous n'êtes pas né ponte, et que vous voulez cependant faire des vers. Une telle supposition n'a rien d'improbable et nous pouvons même dire qu'elle se trouve chaque jour réalisée. Pénétrez-vous d'abord de l'esprit et de la lettre du chapitre intitulé Licences poétiques; je l'écris spécialement à votre usage.
LICENCES POÉTIQUES.
_ïl n'y en a pas.
Le premier qui imagina d'accoupler ce substan¬tif licence et cet adjectif poétique a créé et lancé dans la circulation une bêtise grosse comme une montagne, et qui, par malheur, ne s'est pas bor¬née à accoucher d'un seul rat! Comment et pour¬quoi y aurait-il des licences' en poésie? Quoi! sous prétexte qu'on écrit en vers, c'est-à-dire

64 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
dans la langue rhythmée et ordonnée par excel¬lence, on aurait le droit d'être désordonné et de violer les lois de la grammaire ou celles du bon sens! Et cela sous prétexte qu'il eût été trop difficile de faire entrer dans un vers ce qu'on voulait y mettre et comme on voulait Fy mettre 1 Mais c'est en cela précisément que consiste l'art de la versification, et il ne peut consister à ne pas faire ce qu'il est chargé de faire.'Racine con¬tient Vaugelas, a dit Victor Hugo, et cela signifie que le poëte doit observer fidèlement les plus étroites règles de la grammaire. Sous peine de ne pas exister et de devenir niais, lâche, incom¬préhensible, il doit se montrer soumis à ces rè¬gles grammaticales plus que ne le fut jamais le prosateur le plus pur et le plus châtié. Quant à la construction des phrases, elle mérite que je lui consacre un chapitre spécial pour faire pen¬dant à celui où j'ai traité des Licences.
DE L'INVERSION.
Il n'en faut jamais.
Et puis? Yoilà tout. Rien ne vous autorise à mettre la charrue avant les bœufs, à marcher sur la tête et à empoigner l'épée par la pointe, parce que vous écrivez en vers! Relire à ce sujet la

ENCORE LA RIME. Ctt
merveilleuse scène du Maître de Philosophie dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière :
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE. "
On les peut mettre premièrement comme vous avez dit: Belle marquise, vos beaux ycïtx me font mourir d'amour. Ou 'bien : D7amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos beaux yeux d'amour me font, bellemar-qtiise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle mar¬quise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos beaux yeux mourir, belle marquise, d'amour. •
MONSIEUR JOURDAIN,
Mais de ces .façons-là, laquelle est la meilleure?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE. '
Celle crue vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
Cette façon-là n'est pas seulement la meilleure, elle est la seule, 'en prose comme en vers, en ver? . surtout. Ainsi que nous l'avons démontré, commi en poésie ce n'est pas la rime, mais au contraire le manque de rime qui fait obstacle à la clarté, vous voyez (et cela est sans exception) que l'In¬version sévit surtout aux époques où l'on ne sait plus rimer. Et cela se comprend aisément. A la fin du xvin0 siècle par exemple, et sous le pre¬mier empire, on ne savait plus qu'une vingtaine de rimes, pauvres, niaises, inexactes et toujours les mêmes. Il fallait les amener forcément, puis¬qu'on n'en avait pas d'autres et puisqu'on n'en savait pas d'autres. Or comme vingt mots ne
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:20

66 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
sauraient exprimer toutes les idées et peindre tous les objets, il fallait tordre, amputer, tortil¬ler, démancher la phrase pour y trouver un mot qui pût se souder à l'une des éternelles rimes dont l'inévitable retour eût endormi le vif-argent lui-même. Et comment aurait-on eu des rimes à choisir? Les neuf dixièmes des mots français étaient en quarantaine ou exilés, sous prétexte de « noblesse du style ». Comment furent-ils dé¬livrés? Je laisse la parole à celui qui, après avoir si bien fait cette révolution, l'a si bien racontée :
Je suis le démagogue horrible et débordé, Et le dévastateur du vieil A B C D ; Causons.
Quand je sortis du collège, du thème, Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême Et grave, au front penchant, aux membres appauvris; Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, Peuple et noblesse, était l'image du royaume ; La poésie était la monarchie ; un mot Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud; Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre *, Ne se mêlaient; ainsi marchaient sans se confondre Piétons et cavaliers traversant le Pont-Neuf ; La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf; Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ; Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
i. Londre sans S, au lieu de Londres, voilà une licence poé¬tique. J'ai dit qu'il n'en faut jamais, et voilà que mon maître s'en est permis une. — Eh bien! il a eu tortî

ENCORE LA RIME.
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille * aux carrosses du roi;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitaient les patois : quelques-uns aux galères
Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
Sans perruque; créés pour la prose et la farce;
Populace du style au fond de l'ombre éparse ;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqués d'un F;
N'exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vera,
II le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille;
Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, so tenait coi.
Alors, brigand, je vins; je m'écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l'Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur! plus de mot roturierI
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur !
VICTOR HUGO. Réponse à un acte d'accusation. Les Contemplations, Livre I, vu,
1. Même observation que ci-dessus. IL fallait écrire non pas Versaille, mais Versailles. — Rien d'implacable comme un éco¬lier qui prend son maître en faute I

68 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
C'est ainsi que, tous les mots ayant été déli¬vrés, nous avons à notre disposition pour en faire des rimes, non plus vingt mots, comme les avaient Lemierre, Campenon et Lucc de Lancival, mais autant de mots qu'il y a d'étoiles dans le ciel. Nous n'avons donc plus besoin de torturer notre phrase pour la souder à une rime banale et inévi¬table; aussi peut-on proclamer en toute sûreté l'axiome suivant : Dans tout poëme, là bonne con¬struction de la phrase est en raison directe de la richesse de la rime. 3e pourrais ici accumuler les exemples, mais ils seraient inutiles; sauf et ex¬cepté les "grands hommes du xvne siècle, Régnier, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, l'histoire de la poésie française saute du xvie siècle au xixe. Tout ce qui est compris dans cet intervalle NE DOIT PAS ETRE LU, si ce n'est à titre de jeu et d'a¬musement par un harmoniste exercé, par un sa¬vant contre-pointiste ! Car il est déjà suffisam¬ment difficile d'apprendre à faire les vers, et il est toujours inutile de lire des ouvrages qui ne peuvent qu'enseigner le moyen de ne pas faire les vers 1
Je reviens à mon hypothèse. Yous n'êtes pas poète; vous voulez cependant écrire en vers, et vous savez déjà que toute violation de la gram-

ENCORE LA RIME. 69
maire et tout attentat contre la construction lo¬gique des phrases, sous prétexte ^inversion où de licence, vous sont interdites, et que la condi¬tion d'écrire en vers ne vous dispense ni d'écrire en français ni d'avoir le sens commun. Or, sa¬chant cela, vous en savez déjà plus que tel Pin-dare de profession qu'on a fait venir d'Amiens pour être poète, qui depuis dix années en usurpe le nom, et qui, s'il l'osait, se promènerait par la rue avec un bandeau de laurier ou un chapeau de fleurs. Vous savez aussi que la Rime est l'outil, le moyen universel du vers; qu'avec elle vous pouvez tout faire, et que vous ne pouvez rien faire sans elle. Vous savez que dans notre langue si magnifique et si riche, dont les mots exilés'ou captifs ont été délivrés parle moderne Hercule, vous pouvez disposer d'un inépuisable trésor do rimes ; mais n'ayant pas reçu par grâce spéciale et surnaturelle le don de rimer, c'est-à-dire n'ayant pas l'instinct qui devine la rime destinée à pein¬dre votre pensée, il s'agit pour vous de suppléer à ce don absent, et de trouver artificiellement cette Rime qui d'elle-même vient chercher et obséder le vrai poëte.
Premièrement, il faut ici détruire un d«s pré¬jugés les plus en faveur qui s'opposent à ce que vous atteigniez le but proposé. Presque tous les

70 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
écrivains qui de leur propre autorité se sont in¬stitués les législateurs du Parnasse, vous con¬seillent unanimement d'étudier les modèles, c'est-à-dire TOUS LES MODELES. Il n'y a pas de conseil plus faux et plus pernicieux que celui-là; car comment pourriez-vous d'aventure, vous igno¬rant, deviner et pénétrer à la fois les procédés de vingt poëtes différents, vous débrouiller parmi le chaos de ces procédés si divers, et écouter vingt leçons qui, pour un écolier, se contredisent et se détruisent Tune l'autre ? Que diriez-vous d'un père qui, voulant faire enseigner à son fils l'art de la menuiserie, le mettrait à la fois en apprentissage chez vingt menuisiers, ou d'un homme qui, égaré dans une forêt inconnue, s'a¬dresserait à la fois, pour retrouver son chemin, à vingt guides qui ne sont pas d'accord entre eux? Tout au contraire, vous choisirez parmi les grands poëtes celui pour lequel vous vous sentez la plus forte et la plus étroite sympathie, puis, parmi les ouvrages de ce grand poëte, celui de tous que vous sentez et admirez le mieux : alors, ayant pris ce livre, fermez tous les autres et ne lisez plus que celui-là. Lisez-le sans cesse, sans repos, sans trêve, comme un luthérien lit sa Bible ou comme un bon Anglais lettré lit son Shaks-poare, et, croyez-moi, cette fréquentation obsti-

ENCORE LA RIME. 7»
née d'un maître vous vaudra mieux que tous les enseignements possibles.
Je parlais de* la menuiserie : on l'apprend en la voyant faire sous ses yeux; mais qui donc deviendrait menuisier en écoutant débiter des théories sur la façon de raboter des planches ? — A force de lire sans cesse votre poëte, vous arri¬verez à le voir effectivement travailler sous vos yeux, car vous ne tarderez pas à remarquer les mêmes moyens employés pour amener les mêmes effets. Vous verrez que le besoin de variété et d'ordre qui est en nous oblige le poëte à rappeler toujours, par un effet semblable aux rappels de couleur des peintres, tous les sons remarquables qu'il a.employés et surtout ceux qui ont quelque chose d'imitatif, mais à rappeler un son par un autre son qui soit, non pas similaire, mais analo¬gue; vous verrez que les mots courts appellent des mots longs, et que cette combinaison com¬mande un rappel d'autres mots longs ei courts; vous verrez que des vers très librement coupés se reposent nécessairement sur un grand vers j ail If tout d'une pièce, qui hardiment frappe la terre du pied et s'envole. Vous verrez tout cela, vous Je sentirez ou plutôt vous l'apprendrez sans vous en apercevoir, par imitation, comme on apprend tout en art, comme l'enfant apprend à marcher,
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:21

72 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
à parler et à manger, parce que, grâce au ciel, l'homme est essentiellement singe. Le mouve¬ment du vers, qui est toute une musique savante et compliquée, entrera dans votre cerveau sans que vous y preniez garde, tandis que les théories abstraites les mieux développées ne vous l'ensei¬gneraient pas. Une fois que vous saurez par cœur toutes les combinaisons de cette musique, une fois que vous vous les serez assimilées et que la phrase versifiée 5e chantera d'elle-même dans votre tête, vous serez libre alors de formuler en régies les moyens d'effet que vous aurez reconnus et expérimentés ; mais de même qu'avant de sa¬voir, vous avez pu vous passer de tout ce fatras de règles, faute de pouvoir les appliquer, vous pourrez vous en passer encore mieux une fois que vous saurez, car vous écrirez en vers inconsciem¬ment, comme on marche sans se rendre compte de chacun des mouvements dont se compose la marche. Dans l'un comme dans l'autre cas, la Yolonté agit et fait mouvoir les organes sans avoir conscience de ses actes.
Si vous avez de la mémoire, instrument dont il est impossible.de vous supposer tout à fait dénué, et même avec très peu de mémoire au bout d'un temps plus long, kt-lecture assidue de VOTRE LIVRE vous fournira un très vaste réper-

ENCORE LA RIMÉ.
toire de mots bons à être employés en rimes et aussi le répeitoire des mots qui, dans tel ou tel cas et pour produire tel ou tel effet, peuvent s'ac¬coupler aux premiers et leur servir de rimes ju¬melles. Je vous ai dit de ne lire que VOTRE UVRE en fait de poésie; mais je ne vous interdis pas, je vous ordonne au contraire de lire le plus qu'il vous sera possible des dictionnaires, des encyclo¬pédies, des ouvrages techniques traitant de tous les métiers et de toutes les sciences spéciales, des catalogues de librairie et des catalogues de ventes, des livrets des musées, enfin tous les livres qui pourront augmenter le répertoire des mots que vous savez et vous renseigner sur leur acception exacte, propre ou figurée.
Une fois votre tête ainsi meublée, vous serez déjà bien armé pour trouver la rime. Mais alors il vous reste à faire deux exercices indispensables.
Étant donnés un objet ou un ensemble d'objets, un aspect de la nature, un ou plusieurs person¬nages dans telles ou telles conditions pittores^ ques, oême une idée, une sensation, un ensem¬ble d'idées ou de sensations, une couleur, un effet de lumière, habituez-vous à caractériser chacune de ces choses par un mot unique. Cela ne vous sera pas difficile avec la quantité de mots quo vous savez, dont vous augmentez sans cesse
7

74 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
le répertoire, et, avec un effort acharné, il esi impossible que vous n'y parveniez pas.
Yotre mot caractéristique est trouvé, et vous savez que vous devez le placer à la rime. Reste à trouver la rime qui sera la jumelle de celle-là. Vous la chercherez ou, comme la première, dans votre mémoire, ou dans un bon dictionnaire des rimes, que d'ailleurs vous ne tarderez pas à sa¬voir par cœur. Mais ici pas de vaine gloriole, et sachez vous traiter vous-même avec la dernière sévérité. Un grand poète, un poëte. quelconque même, fait ce qu'il vent et ce que son inspiration lui dicte. Mais vous devez n'employer jamais que des rimes absolument brillantes, exactes, solides et riches, dans lesquelles on trouve TOUJOURS la con¬sonne d'appui, et qui soient d'autant plus vigou¬reuses que vous aurez choisi une consonnance qui termine dans le dictionnaire un plus grand nombre de mots. Et surtout ne me parlez pas dJAlfred de Musset, car si vous le lisez autrement que pour l'admirer, vous êtes un homme perdu ! Musset, chanteur prédestiné, sorte d'Apollon en-ïant à la chevelure de lumière, dévoré de génie et d'amour, a pu, quand il l'a voulu, mettre à la fin de ses vers des rimes insuffisantes, et aussi n'y pas mettre de rimes du tout. Mais vous qui êtes non pas un homme de génie, mais un simple bour-

ENCOBE LÀ RIME. 79
geois, vous n'avez aucun droit de l'imiter. Car si vous vous attachez au dos des ailes postiches, rous ne serez pas pour cela un dieu; vous serez tout au plus un masque et une figure de carnaval! Votre rime sera riche et elle sera variée : im¬placablement riche et variée! C'est-à-dire que vous ferez rimer ensemble, autant qu'il se pourra, des mots très-semblables entre eux commo SON, et très-différents entre eux comme SENS. Tâchez d'accoupler le moins possible un substantif avec un substantif, un verbe avec un verbe, un adjectif avec un adjectif. Mais surtout ne faites jamais ri¬mer ensemble deux adverbes, si ce n'est par farce et ironie, comme dans ces deux vers des Femmes Savantes, Acte III, Scène II :
J'aime superbement et magnifiquement;
Ces deux adverbes joints font admirablement.
Un mot ne saurait rimer avec un de ses com¬posés, pas plus qu'il ne rime avec lui-même; cela va de soi. Un mot terminé par un T ne peut, sans faute grossière, rimer avec un autre mot qui ne soit pas terminé par un T. Ainsi Yoltaire rime aussi mal que possible quand il écrit [Le Fana¬tisme, Acte II, Scène II) :
Chacun porte un regard, comme un cœur différent; L'un croit voir un héros, l'autre voir un tyran.

/6 PETIT TRAITÉ; T)E POÉSIE FRANÇAISE.
Non-seulement des mots qui expriment des idées tout à fait analogues, comme malheur et douleur, ne sauraient rimer ensemble, mais les mots qui expriment deux idées exactement oppo¬sées l'une à l'autre, comme bonheur et malheur, chrétien etpaïerij, ne peuvent pas non plus rimer ensemble*, car la première condition de la rime (pour ne pas endormir!) est d'éveiller la surprise, et rien n'est si près de l'idée d'une chose que l'idée de son contraire. Quand on pense à un objet blanc, on peut être surpris par l'idée d'un objet écarlate, mais non pas par l'idée d'un objet noir. — C'est pour la même raison que vous évi¬terez plus que la peste les accouplements de rimes avilies par leur banalité, tels que gloire et vic¬toire, lauriers et guerriers, etc. Rien que d'y son¬ger pour les proscrire, je sens les nausées du dég-oût, et pourtant cette règle si essentielle n'est pas sans exception. Un grand poëte, un homme de génie peut quelquefois, à force d'habileté, grâce à la façon ingénieuse et magnifique dont il les relie entre elles, ressusciter, réhabiliter, ra¬mener à la lumière et remettre en estime près des honnêtes gens ces rimes usées, déshonorées, traînées dans la boue. Mais c'est le cas de ne pas suivre son exemple, car de ce qu'Encelade sou¬lève une montagne, il ne s'ensuit pas que Vous

ENCORE LA RIME. 77
puissiez porter un sac de farine. Étudiez, admirez l'ingéniosité avec laquelle il nous surprend en accouplant des mots dont l'accouplement est je contraire de la surprise, mais imitez-le seulement pour réaliser des prodiges moins difficiles ! Dans ses Contemplations, Victor Hugo-a jeté un œi3 pitoyable sur le plus plat et le plus usé de ces ac¬couplements de rimes banales, qui est amour et jour, et par pitié sans doute pour les deux mots splendides qui le constituent, il a, avec sa toute-puissance sans bornes, retrempé, rajeuni, ravivé en vingt endroits de son livre, cet accouplement de rimes, qui, touché par ses mains rayonnantes, devient un éblouissement :
Oui, mon malheur irréparable, C'est de pendre aux. deux éléments, C'est d'avoir en moi, misérable, De la' fange et des firmaments !
C'est de traîner de la matière ; ' C'est d'être plein, moi, fils du JOUI, De la terre du cimetière, Même quand je m'écrie ; AMOOR t
4 Mlle qui est voilée. Les Contemplations, Livra VI, xv.
L'archange effleure de son aile Ce faîte où Jéhovah s'assied ; Et sur cette neige éternelle On voit l'empreinte d'un seul pied.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:21

78 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Cette trace qui nous enseigne, Ce pied blanc, ce pied fait de JOUR, " Ce pied rosé, hélas 1 car il saigne, Ce pied nu, c'est le tien, AMODR 1
Les Contemplations, Livre IV, i.
Mais ceci c'est tendre l'arc d'Ulysse, et Ulysse seul le peut! « Le subtil Odysseus, ayant examiné le grand arc, le tendit aussi aisément qu'un homme habile à jouer de la kithare et à chanter tend, à l'aide d'une cheville, une nouvelle corde faite de l'intestin tordu d'une brebis \ » Nous au¬tres, nous ne ferions que nous y couper les doigts ! Quant aux mauvaises rimes, je n'en fournirai pas d'exemples; on ne les rencontre que trop aisé¬ment, et j'estime qu'on grandit les hommes et les artistes en leur montrant, non ce qu'il ne faut pas faire, mais ce qu'il faut faire. — Évitez encore de faire rimer les mots en is, en us, en AS et en os, dont l's final se prononce avec ceux dont l's final ne se prononce pas. Assurément ces rimes défec¬tueuses abondent chez les mauvais poètes, mais mon maître me permettra de les prendre chez lui, car j'ai horreur de citer les mauvais poètes, même pour le bon motif. Ainsi Yictor Hugo a eu tort de faire rimer prix avec Lycoris, assis avec Chrysis,
\. Homère, Odyssée, Rhapsodie XXI, traduction de Leconte de Lisle.

ENCORE LA RIME. 19
coutelas avec Pallas, Alropos avec repos, Vénus avec nus, et d'écrire :
Fleur pure, alouette agile,
A vous le prix t Toi, tu dépasses Virgile;
Toi, I-ycoris !
N'envions rien. Les Contemplations, Livre II, xix.
Gès, qui, le soir, riait sur le Ménale assis, Bos, l'segypan de Crète; on entendait Chrysis,
On voyait des lambeaux de chair aux coutelas De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas,
Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos ; La radieuse paix naissait tie son repos,
Le faune, haletant parmi ces grandes dames, Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus; L'homme-chèvre ébloui regarda ses pieds nus.
' : Le Satyre. La Légende des Siècles.
Dépareilles rimes sont absolument répréhen-sibles, car elles nous forcent à prononcer le prisse, assisse, coutelasse, Atropausse et pieds misse, même si nous ne sommes pas Marseillais et habi¬tants de la Cannebière ! — En revanche, il ne faut nullement s'occuper des consonnes de Ja syllabe finale, qui, placées dans l'intérieur de cette syl¬labe, ne se prononcent pas. Peu importe qu'elles se trouvent dans l'une' des rimes et qu'elles ne se

80 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
trouvent pas dans l'autre; ainsi on peut très-bien faire rimer longs et appelons, blonds et tron-àlons} essaims et saints. — Quant aux mots qui, tout à fait différents l'un de l'autre pour le sens, oifrent EXACTEMENT le même son pour l'oreille, ils s'accouplent excellemment, mémo dans le genre sérieux, mais surtout dans le comique, où l'on en tire d'admirables effets. En voici quelques exem¬ples :
J'aime ta passion, et sui ravi DE VOIR
Que tous ses mouvements cèdent à ton DEVOIR;
CORNEILLE. Le Cid, Acte II, Scène IL
CHICANEAU.
Vous plaidez?
LA. COMTESSE.
Plût à Dieu !
CHICANEAU.
J'y brûlerai mes LIVRES.
LA. COMTESSE.
le...
CHICANEAD.
Deux hottes de foin cinq à six mille UVRES ! RACINE. Les Plaideurs, Acte 1, acènè vu.
L'INTIME. Il n'est donc pas ici, mademoiselle ?
ISABELLE.
MON.

ENCORE LA RlMHl.
L'INTIME.
L'exploit, mademoiselle, est mis sous votre NOM.
RACINE. Les Plaideurs, Acte il, tJcetie u.
Quand«avons-nous manqué d'aboyer au larvcn? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron . A. déchiré la robe. On en verra les PIECES. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres PIECES?
RACINE. Les Plaideurs, Acte II, Scène in.
Et la Mort, lui montrant le pain, dit : « Fils des DIEUX, « Vois ce pain. » Et Ninus répond : «Je n'ai plus D'YEUX.»
VICTOR HUGO. Zim-Zizimi. La Légende des Siècles.
Je suppose que vous songez à Ariane aban¬donnée par Thésée dans l'île de Naxos. Un mot. net, clair, décisif, à la fois familier et tragique sur¬gira dans votre pensée : le mot LAISSEE. Ariane est seule, perdue, et Thésée l'a LAISSEE là, comme on laisse un objet embarrassant ou importun. LAISSEE est si bien le mot nécessaire que, dans la situation donnée, il est celui qu'emploieraient les reines et les couturières. Vous voulez que ce soit Phèdre qui raconte l'abandon de sa sœur Ariane, et dès lors vous avez quatre mots absolus, inévi¬tables, Ariane, ma sœur, et laissée. Cherchez dans votre mémoire ou dans le dictionnaire des rimes le mot qui rime le plus richement, le plus exacte¬ment avec laissée; tout de suite vous trouvez bles¬sée, et puisque vous avez affaire à un son qui ne

82 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
se trouve guère que dans les participes passée, vous sacrifierez pour cette fois la règle qui vous* interdit de faire rimer un participe avec un par¬ticipe. Maintenant, comment rejoindre ingénieu¬sement les mots LAISSEE et BLESSEE? Ariane, dont vous savez l'histoire, n'a pas été blessée matériel¬lement; il ne peut donc s'agir que d'une blessure morale et figurée. A ce point de vue, a-t-elle été blessée? Sans doute, par l'amour, qui lui a laissé au flanc une plaie si cruelle. Voici dont un mot nouveau, aussi nécessaire que les précédents, le mot amour. Blessée par l'amour dans l'île d@ Naxos, qu'est devenue Ariane? Elle y est morte. Si donc vous sentez musicalement la nécessité de rappeler les sons sifflants que vous avez déjà, par un son où se retrouve l's (ce sera : vous mourûtes aux bords) et de fondre par des sylla¬bes muettes vos sons éclatants, vous aurez natu¬rellement les deux beaux vers de Racine :
Ariane, ma sœur! de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée 1
RACINE. Phèdre, Acte I, Scène ni.
Dans un poëme tjui fait partie de LA LEGENDE DES SIECLES, Le Régiment du Baron Madnice} Victor Hugo développe cette belle idée que si les Suisses ont pu se vendre à l'Autriche, ils n'ont

ENCORE LA RIME. 83
pu du moins lui vendre la Suisse, dont la nature sauvage et pure est par son âpreté même à l'abri des méchancetés et des convoitises de l'homme. On ne peut vendre l'insaisissable NUAGE; une telle nature DISSOUT et renouvelle TOUT; comment asservir LA NEIGE et faire d'un mont sacré, comme FOrteler, UN BANDIT? Comment briser la dent de Morcle entre les roches gigantesques et sombres qui semblent être ses MACHOIRES? Comment en¬chaîner le PITON DE ZOUG? Les monts sont des CITADELLES, au-dessus desquelles, ainsi que des fers de lance, brillent les ETOILES. La montagne ap¬pelée JUNGFRAU est, comme son nom le dît, une telle vierge que, si le plus grand conquérant du monde, quelque ALEXANDRE, voulait l'insulter, il ne serait pour elle qu'un DROLE, et elle lui cra¬cherait l'avalanche à la face. Voilà les idées, les mots qui se heurtent dans la tête du poëte : est-il besoin de dire que chacun de ces mots lui apparaît avec sa rime jumelle, et qu'il a pensé ROCHES NOIRES en même temps que MACHOIRES et' JOUG en même temps que PITON DE ZOUG, et que joug a amené nécessairement assembleur de bœufs, comme les autres rimes et les nécessités de l'harmonie ont immédiatement créé tous lés beaux mots intermédiaires. Restent à trouver le dessin harmonique, les mots corrélatifs, les CHE-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:22

VILLES même; tous ces phénomènes, devenus instantanés chez le poëte, se produisent dans son cerveau en moins de temps qu'il n'en faut pour les décrire, et certainement ce cerveau trouvait trop lente la plume qui a écrit soas sa dictée :
L'homme s'est vendu. Soit. A-t-on dans le louage Compris le lac, le bois, la ronce, le NUAGE? La nature revient, germe, fleurit, DISSOUT, Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout. La Suisse est toujours là, libre. Prend-on au piège Le précipice, l'ombre et la bise et la NEIGE ? Signe-t-on des marchés dans lesquels il soit dit Que VQrteler s'enrôle et devient un BANDIT? Quel poing cyclopéen, dites, ô roches noires, Pourra briser la Dent de Morde en vos MACHOIRES? Quel assembleur de bœufs pourra former un joug Qui du pic de Glaris aille -au PITON DE ZOUG? C'est naturellement que les monts sont fidèles Et purs, ayant la forme âpre des CITADELLES, Ayant reçu de Dieu des créneaux où, le soir, L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Étinceler LE FER DE LANCE DES ETOILES. ■ Est-il une araignée, aigle, qui dans ses toiles Puisse prendre la trombe et la rafale et toi ? Quel chef recrutera le Salève? à quel roi Le Mythen dira-t-il : « Sire, je vais descendre ! » Qu'après avoir domplé l'Athos, quelque ALEXANDRE, Sorte de héros monstre aux cornes de taureau, Aille donc relever sa robe à la JUNGFIUU ! Comme la vierge, ayant l'ouragan sur l'épaule, Crachera l'avalanche à la face du DROLE!

ENCORE LA RIME. 85
Remarquez comme, au point de vue de la pen¬sée et au poiut de vue du son, tous les mots in¬termédiaires ont été rigoureusement enfantés par les mots placés à la rime! comme ETINCELER, par exemple, complète l'harmonie et l'image com¬mencée par ces mots LE FEI; DE LANCE DES ETOILES ! comme le mot sec et rapide VOIR, qui termine un vers sur un sens suspendu, est adouci et" capi¬tonné par les beaux grands mots caressants et spendides D'EMBRASURE EN EMBRASURE, en même temps qu'il a sa répétition harmonique dans l'au¬tre monosyllabe PEUT, placé ! au commencement du vers! comme le grand mot terrible CITADELLES est appuyé sur le mot court et solide APRE! comme l'image "MONSTRE AUX CORNES DE TAUREAU est ren¬forcée et exaspérée par la répétition du môme son au commencement du même vers dans le mot HEROS! En ces quelques vers les effets har¬moniques sont aussi merveilleux qu'innombra¬bles; mais, en fait de vers, bien lire Hugo, c'est tout apprendre.

OBAPITHE V
L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS
Ici, le contradicteur dont j'ai eu soin de me précautionner intervient avec une objection triom¬phante. La poésie (me dit-il), ou plutôt la versi¬fication comme vous l'entendez, ne serait autre chose que le jeu frivole des BOUTS-RIMES. Qu'ap-pelle-t-on en effet faire des bouts-rimés, si ce n'est remplir après coup les commencements d'une certaine quantité de vers dont on a par avance écrit et aligné les rimes?
Cette objection s'avance toute armée, terrible et en apparence impossible à vaincre ; mais il suffit de la regarder de près pour voir qu'elle n'existe même pas. Et voici pourquoi. Ce n'est pas la poé¬sie qui a été faite à l'image des bouts-rimés ; ce sont les bouts-rimés qui ont été imaginés comme une imitation et comme une parodie de la poésie, par un rimeur qui, en sa dédaigneuse ironie, a très-bien compris qu'en révélant A PEU PRES le se-

L ENJAMBEMENT ET L HIATUS. 87
cret de son art, il ne serait cru de personne. Je dis à peu près, car si les deux procédés, celui qui sert à remplir des bouts-rimés et celui'qui sert à écrire de véritables poëmes, ont l'air de se res¬sembler beaucoup, ils sont en réalité on ne peut plus différents l'un de l'autre; puisque le choix des rimes dictées à la pensée du poëte par l'objet même qu'il veut peindre est peut-être la partie la plus importante de son travail ! Au contraire, le faiseur de bouts-rimés ayant accepté une série de rimes assemblées au hasard, pour la plus part du temps absurdes, et dont l'assemblage, qui n-a rien de nécessaire, ne figure pas un ensemble d'idées voulu, ne peut que montrer une ingénio¬sité inutile en inventant, pour joindre ces rimes les unes aux autres, des rapports d'idées chimé¬riques dont la réunion formera, non pas un poëme réel, mais le fantôme et la parodie d'un poëme. Et même pour exécuter cette jonglerie, il faut encore un vrai poëte et des plus habiles, tant il est difficile même de singer les œuvres d'un art divin !
Nous voici au moment de nous occuper de ce qn'on a nommé, aussi à tort que possible, I'EN-JAMBEMENT. C'est toujours continuer à nous occu¬per de la Rime. Je supplie mon lecteur de bien se rappeler ici le principe suivant que nous

88 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
avons posé déjà : Dans la versification française, quand la Rime est ce qu'elle doit être, tout fleu¬rit et prospère; tout décroît et s'atrophie, quand la rime faiblit. Ceci est la clef de tout, et on ne saurait avoir cet axiome trop présent à la pensée. Supposez la rime riche, brillante, 'solide, variée à la fois, comme elle doit l'être, statuaire et pein¬tre, tour à tour épique, enjouée, terrible, délicate, bouffonne, habile à tout animer, à tout figurer, à tout faire vivre dans une forme simple et durable, il faudra supprimer comme inutile et le mot EN¬JAMBEMENT et l'idée qu'il représente. Que signifie ce mot enjambement? Qu'un mot ou un membre de phrase placé au commencement d'un vers con¬tinue PAR EXCEPTION le sens commencé dans le vers précédent. Gela suppose donc une règle qui ordonnerait de suspendre, ou plutôt de terminer la phrase à la fin de chaque vers. A elles deux, la règle qui ordonne que le sens soit toujours sus¬pendu régulièrement à l'hémistiche, et celle-ci qui ordonne de le terminer à la fin du vers, elles avaient décrété tout bonnement la mort do la poé¬sie, un vers endormant, somnifère, pareil à cet opium de Molière qui fait dormir parce qu'il con¬tient en lui une vertu dormitive, automatique et morne comme,1e pas du soldat en marche et bête comme le tic-tac d'une horloge de bois. Elles ont

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. 89
_I_
existé pourtant, ces règles absurdes, sottes et morLelles, et Boileau a écrit dans le mauvais fran¬çais dont il avait le secret dès qu'il parlait en vers :
Ayez pour la cadence une oreille sévère.
Que toujours dans vos Vers le sens, coupant les mots,
Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
BOILBAU. L'Art Poétique, Chant I.
Nous avons mieux à faire ]ue de critiquer L'Art Poétique, et toutefois je ne puis perdre l'occa¬sion de marquer au passage le premier de ces trois vers, à la fois plat, sourd, cacophonique et sec, comme un des plus mauvais vers qui aient jamais été écrits. Mais brisons l'os : la moelle est dans les deux derniers vers. Quelle est la valeur poétique et historique de la règle qu'ils énoncent?
Nulle. — Elle n'existe pas, elle ne saurait exis¬ter, et pourtant elle a fait bien du mal! Ce n'est pas le seul exemple d'une négation meurtrière et d'un RIEN qui a tué quelque chose.
Cette règle, qui l'a imagée, formulée, édictée?
Boileau.
Qui a mis hors la loi, dévoué aux Dieux infer¬naux et condamné à mort (heureusement ils se portent assez bien) les poètes qui refusaient d'o¬béir à cette règle?
Boileau.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:23

90 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Parmi les poètes dont le nom mérite d'être cité, qui sont ceux qui ont obéi à cette régie?
Le seul Boileau !
Ni Corneille, ni Molière, ni La Fontaine, n. Racine, qui a écrit dans Les Plaideurs le vers type où sont contenues toutes les révoltes contre l'é¬tat de siège décrété par Boilèau :
DANDIN.
Reposez-vous. Et concluez.
L'INTIMÉ, d'un ton pesant.
Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre,
RACINB. Les Plaideurs, Acte III, Scène m.
Nous trouvons plus haut, dans la même scène ; Va-t'en au diable.
DANDIN.
Et vous, venez au fait. Un mot Du fait.
PETIT-JEAN.
Hé ! faut-il tant tourner autour du pot? Et plus bas, à la scène IV :
LÉANDHB.
Mon père, il faut juger.
DANDIN"
>ux galère*.

L ENJAMBEMENT ET L HIATUS. 91
s
LÉANDRE.
Un chien Aux galères !
DANDIN.
Ma foi 1 je n'y conçois plus rien ; La Fontaine dit en son poëme de Clymène :
APOLLON.
Savoir si vous aimez ?
ERATO.
Autrefois j'étais fière
Quand on disait que non : qu'on me vienne aujourd'hui Demander : « Aimez-vous? » Je répondrai que oui.
Notons en passant que ce dernier vers contient un harmonieux, un charmant hiatus, QUE OUI, dont la douceur est telle qu'il faudrait être un barbare pour vouloir l'effacer ! —Mais à quoi bon multiplier ces exemples? Les grands hommes du xviic siècle vivaient dans un temps où on avait perdu la science de la Rime, c'est-à-dire de ce qui permet au vers de rester libre, car, je le ré¬pèle encoro, la Rime suffit pour garder au vers son rhythme et son harmonie. De plus, Boileau avait persuadé à eux et à tout le monde que lui Iloilenu devait commander, et qu'ils devaient, eux les hommes de génie, obéir à Boileau. Mais euiin sa règle, qu'ils ne subirent jamais qu'impa-

92 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
tiemment, à laquelle ils ne pouvaient obéir sans révolte et qui ne fut réellement acceptée qu'au xvmé siècle (nous verrons pourquoi), d'où venait-elle et quelle était son origine ?
SUR QUOI BOILEAU APPUYAIT SA REGLE DRACONIENNE. Sur rien.
Voilà ce qu'il y a de plus remarquable. Cette règle de Procuste, au nom de laquelle tant d'écri¬vains se sont vu couper les bras et les jambes, elle ne s'appuie sur rien, elle ne tient à rien, elle ne vient de nulle part. Boileau littéralement l'a j)rise sous SON BONNET, pareil à ces tyrans quila nuit viennent s'établir dans une citadelle mal gardée, et le lendemain publient que le vœu unanime du peuple les a investis du pouvoir souverain. In¬terrogez les versifications de tous les peuples, de tous les pays, de tous les temps : partout le sens suit son chemin, et le rhythme suit son chemin, chacun d'eux allant, courant, volant avec toute liberté, sans se croire obligés de se mêler et de se confondre et de régler leur pas l'un sur l'autre. Ce sont deux oiseaux volant côte à côte, mais ne s'interdisant ni l'un ni l'autre le droit de s'écarter d'un coup d'aile, pourvu qu'ils arrivent ensemble au même but. Dans Homère, dans Virgile, dans

L*BNJAMBEMENT ET L'HIATUS. 93
Pindare, dans Horace, comme dans Aristophane, la phrase toujours libre, sans liens, se coupe au gré du rhy thme, mais non au gré du sens qui pour¬suit son chemin comme il veut. Il n'entre pas dans notre plan,d'aller chercher si loin nos exem¬ples : rappelons, en un mot, que le premier vers de YÉnéide comme le premier vers de VIliade enjambent sur celui qui les suit, que dans Pin¬dare on trouve plus d'une fois un mot coupé en deux à cheval sur deux vers, que, chez le lyrique latin, les mots et, qui et les pronoms possessifs sont mille fois placés à la fin d'un vers ; que diez les vieux poètes français comme chez les poètes de tous les temps et de tous les pays, le vers est libre et ne connaît pas les affreuses ban¬delettes dont plus tard l'entortille Boileau; qu'il reste libre jusqu'au xvne siècle, et enfin jusqu'à ce que Boileau paraisse et dise : « Je change tout cela; désormais on aura le cœur à droite! » — Mais pourquoi? — Et Boileau répond : « II sera à droite, parce que je veux qu'il soit à droite. » II n'est plus besoin aujourd'hui de démontrer l'absurdité de sa règle, que notre André Chénier avait émiettée déjà avant que Yictor Hugo en éparpillât les restes aux quatre vents du ciel. Comme elle ne peut demander son origine ni à la vieille langue française, ni à nos patois, ni au

94 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
grec, ni au latin, elle est née cadavre, chose morte.
Comment donc ce cadavre a-t-il pu pendant si longtemps faire semblant de vivre? Ceci n'est pas seulement une question qui se rapporte au passé : c'est une question actuelle, palpitante. Ce qui fut dès la fin du xvne siècle, ce qui est encore aujourd'hui, après Lamartine, après Hugo, après Musset, après Gautier, après Le-conte de Lisle, après Baudelaire! le grand obstacle à la perfection de notre poésie, c'est l'amour de la servitude, c'est LA LACHETE HUMAINE. Il faudrait des volumes entiers pour raconter cette lamentable Jiistoire; pour montrer comment, en fait de versification comme en fait d'autre chose, l'homme déchu est rebelle à la notion de la li¬berté; pour énumérer toutes les viles ruses de conscience à l'aide desquelles il se persuade qu'il y a avantage à être esclave, et je dois expliquer cela en quelques lignes, en quelques mots! Je l'essayerai pourtant.
HISTOIRE DE LA POÉSIE AU XVIIIe SIÈCLE.
Pendant un siècle entier, les faiseurs de vers ont obéi àBoileau, parce qu'en lui obéissant ils pouvaient, sans avoir besoin de penser ni de tra¬vailler, ni d'être artistes, iouer le rôle de poètes,

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. • 95
tandis que, pour être poètes en effet, il aurait fallu penser, travailler et être artistes.
Dans ce temps-là on faisait une tragédie avec moins d'application que les casseurs de cailloux n'en mettent à tailler un pavé dans les roches de Fontainebleau.
Histoire de L'HIATUS, histoire de L'ENJAMBEMENT, ce n'est qu'une seule et même chose. Jusqu'à Ronsard, le poète reste le maître de faire se ren¬contrer deux voyelles qui ne s'élident pas.
Après tels repas dissolus Chascun s'en va GAY ET falot; Qui me perdra chez Chatelus Ne me cherche chez Jaquelot.
MBLLIN DE SAINT-GELAIS. Épigramtnes*
Auprès de TOI, EN mille sortes Tu favorises et supportes Ceux qui veulent aller avant.
PELETIER. Ode à Marguerite <f Angoulême.
J'AY ESTE de la compaignie Des amoureux moult longuement., ' Et M'A AMOUR, dont le mercie, Donné de ses biens largement; Mais au derrain, ne sçuy comment, Mon fait est VENU AU contraire ; ET, A parler ouvertement Tout est rompu, c'est à reffaire.
CHARLES D'ORLEANS. Ballade LXVI. Édition Champollion-FigreK.
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:23

96 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Je meurs, Paschal, quand je la voy si belle, Le front si BEAU, ET la bouche et les yeux, Yeux le séjour d'Amour victorieux, Qui m'a blessé d'une flèche nouvelle.
Je n'ay ny sang, ny veine, ny moûelle,
Qui ne se change; et me semble qu'aux deux
Je suis RAVY, ASSIS entre les dieux,
Quand le bon-heur me conduit auprès d'elle.
FIO.VSA.RD. Amours, Livra I, LXXXII.
Jusqu'à Ronsard encore, le poëte est libre de se permettre, s'il le veut, celte autre espèce d'hia¬tus qui aujourd'hui nous est interdit et qui con¬siste à placer devant une voyelle ou un H muet, soit le mot ET dont le T ne se prononce plus, soit les mots qui finissent par des syllabes telles que OIN, AIN, IEN, ON, AN, etc., ou par EST, ET, dans lesquelles la consonne finale ne se pro¬nonce pas.
Il ne s'en EST A PIED AT.T.6
N'a cheval; lasl et comment donc?
VILLON. Grand Testament, xxra.
A donc le Rat, sans serpe ni cousteau II arriva joyeux ET esbaudy, Et du Lyon, pour vrai ne s'est gaudy, Mais despita chats, châles et chatons.
CLEMBNT MAROT. ÉpUre à Lyon lamn

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS.
Je vous promets que non ferez; RAISON AURA sur vous maistrie : Alez-vous-en, alez, alez, Soussi, Soing et Mérencolie.
CHARLES D'ORLEANS. Rondel cxi. Édition Champollion-Figeac.
Ambicion, DESDAING, ORGUEIL, Rancune, Crainte de mort et perte de trésor, Telz choses sont Nabugodonozor,
PIERRB GRINGORE. La Paix et la Guerre.
Les gros gourmands n'ont jamais d'autre église Qu'une cuysine ou ILS font leur service, Et leur prêtre est, que pas fort je ne prise, Le cuysinier qui fait, sans nul faintise, OBLATION AU ventre et sacrifice ;
LAURENT DES MOULINS. L'Église des Yurongnes.
Jusqu'à lui, le poëte peut mettre à la césure un mot terminé par un E muet faisant syllabe :
De vielz docteurs — on laisse la pratique; On se raillE — de vielz musiciens ; On desprisE — toute vieille phisique; On déchassE — vielz géomêtriciens; On apprêtE -jeunes grammairiens;
PIERRB GRINGORE. De ceux qui ne veulent honorer pore, mare. Les Pollea Entreprises.
Il peut aussi mettre dans l'intérieur d'un vers les diphthongues ÉE et IE non placées devant une voyelle et faisant syllabe, et les mots termi¬nés par une diphthongue suivie d'un S :
9

% PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
DIPHTHONGUE ÉE NON PLACÉE DEVANT UNE VOYELLE ET FAISANT SYLLABE
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en HVREE jolye Goultes d'argent d'orfaverie; Chascun s'abille de nouveau, Le Temps a laissié son manteau. CHARLES D'ORLEANS. Rondel xiv. Édition Champollion-Figeac
DIPHTHONGUE IE NON PLACÉE DEVANT UNE VOYELLE ET FAISANT SYLLABE
Jamais n'oubliE ces bons motz : Luxure, quant bien m'en souvient, A ventre plain voulontiers vient.
ËLOY D'AMERVAL. Les Gens Joyeiua.
DIPHTHONGUE EE SUIVIE D'UN S PLACEE DANS L'INTERIEUR D'UN VERS
Gri-ve-lé-Es com-me saulcisses.
FRANÇOIS VILLON. Les Regrets de la belle Heaulmière. Grand Testament.
11 peut même ne tenir aucun compte de la syllabe muette, comme dans cet autre vers de Villon, tiré de l'Epitaphe en forme de Ballade :
La pluYE nous a debuez et lavés. qui se prononce comme s'il y avait : La tLOi nous a debuez et lavez.
Il nous offre d'ailleurs dans la même strophe un exemple de la diphthongue IES placée dans l'intérieur d'un vers et faisant syllabe :

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS.
La. pluye nous a debuez et lavez Et le soleil desséchez et noirciz ; PIES, corbeaux, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz.
Enfin, avant Ronsard, lepoëte pouvait, comma il le voulait, entrelacer à son gré les rimes mas¬culines ou féminines, tandis qu'aujourd'hui nous devons les inverser régulièrement selon des rè-^ gles précises. Ainsi Villon ne pourrait écrire Aujourd'hui sa Belle Leçon de Villon, aux Enfants Perduz, dont la première strophe n'a pas de rimes féminines, et dont la seconde strophe n'a pas de rimes masculines :
Beaux enfans, vous perdez la plus
Belle rosé de vo chapeau, -
Mes clercs, apprenans comme glu;
Si vous allez à Montpippeau
Ou à Ruel, gardez la peau :
Car, pour s'esbatre en ces deux lieux,
Cuydant que vaulsist le rappeau,
La perdit Colin de Cayeulx.
Ce n'est point ung jeu de trois mailles, Où va corps, et peut-estre l'âme : S'on perd, rien n'y sont repentailles. Qu'on ne meure à honte et diffame; Et qui gaigne, n'a pas à femme Dido la royne de Cartage. L'homme est donc bien fol et infâme, Qui, pour si peu, couche tel gage.

100 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Ainsi avant Ronsard, et jusqu'à lui, le poëte ne connaît pas d'autre obligation que celle de rimer et de bien rimer. D'ailleurs pas de règles, pas d'entraves, pas de liens. Depuis Ronsard, — et par lui (II faut bien l'avouer!), nous avons eu au contraire tout un arsenal de règles. Y avons-nous gagné quelque chose?
Nous y avons tout perdu au contraire.
L'hiatus, la diphthongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui ont été inter¬dites et surtout l'emploi facultatif des rimes mas¬culines et féminines, fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets délicats, toujours variés, inattendus, inépuisables. Mais pour se servir de ce vers compliqué et savant, il fallait du génie et une oreille musicale, tandis qu'avec les règles fixes les écrivains les plus médiocres peuvent, en leur obéissant fidèlement, faire, hélas ! DES VERS PASSABLES !
Qui donc a gagné quelque chose à la régle¬mentation de la poésie?
Les poètes médiocres. — Eux seuls!
Ronsard était trop un voyant pour s'abuser là-dessus. Mais il ne sut pas ETRE MECHANT POUR ETRE VRAIMENT BON. Il eut Ditié des poètes médiocres,

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. loi
se montra sentimental et abaissa l'art au niveau de ses frères infirmes. Si les choses eussent tourné autrement, les poèmes des hommes de génie auraient pu être tout à fait beaux, et ceux des hommes médiocres auraient été tout à fait mauvais et absurdes, morts en naissant! Eh bien, quoi de mieux! En fait d'art l'indulgence et la pitié sonL des crimes, et en quoi peut-il être utile que les imbéciles fassent des vers suppor¬tables — pour ceux qui peuvent les supporter? Que nous ayons perdu un trésor de nuances d'harmonies délicates à la suppression de l'hiatus, cela n'est pas à démontrer : il suffit pour s'en convaincre d'ouvrir les poèmes du xva et du xvie siècle. A leur défaut, la question serait tran¬chée par les effets charmants que le révolté La Fontaine a parfois obtenus à l'aide de l'hiatus; que dis-je! elle le serait par ce seul hiatus adora¬ble d'Alfred de Musset :
Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie. Gomme je crois en toi ! que je t'aime et te hais I Quelle perversité! quelle ardeur inouïe, Pour l'or et le plaisir ! Comme toute la vie Est dans tes moindres mots ! Àhl folle que TU ES, Gomme je t'aimerais demain si tu vivais!
ALFRED DE MUSSET. Namouna. Chant I.
Toutefois les mauvais poètes n'avaient gagné
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:24

102 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
que la moitié de leur cause. Le sens restant libre dans le vers libre, le poëte pouvant couper son vers comme il l'entendait, le faire tour à tour pompeux, hardi, vif, pressé, terrible, splendide; il fallait encore, malgré toutes les entraves accep¬tées, du génie, de l'imagination, de l'oreille pour en être maître, et surtout il fallait avoir l'inven¬tion dans la Rime : être un TUMEUR! Enfin Malherbe vint... et après Malherbe vint Boileau, son exécuteur des hautes œuvres. Il fut dé¬crété que le sens de la phrase, coupé à la césure, se terminerait à la fin du vers, et que tous les vers se ressembleraient entre eux comme un morceau de galette de deux sous ressemble à un autre morceau de galette de deux sous. Les grands contemporains de Boileau eurent des velléités de révolte ; en fin de compte ils se soumirent avec l'enfantine bêtise du génie : car un dieu exilé sur la terre sera toujours dompté par un cuistre. Bien qu'avec le nouveau système,, inventé pour le triomphe des impuissants, la Rime fût deve¬nue complètement inutile, Corneille, Racine, La Fontaine, Molière continuèrent à rimer, compre¬nant obscurément que le salut était là. Mais après eux on s'en donna à cœur joie. Plus d'harmonie, plus de mouvement, plus de rhy thme, plus de rime surtout : des vers incolores et fades taillés sur

«/ENJAMIIËMKNT ET L HIATUS. 103
un patron unique, mais hébétés, solennels, et sVn allant, selon le mot de Musset,
Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.
Voltaire, grand homme et poëte détestable, prêta à la plus vide et à la plus sotte des versifi¬cations l'appui moral de son génie, si bien que de chute en chute on en arriva à écrire des.vers comme ceux-ci *
Je vais te révéler
Des secrets qu'à ta foi je ne puis plus celer ; Apprends à me connaître : enfin mon âme altièrô A tes yeux\étonnés va s'ouvrir tout entière. Tu sais que Sésostris, pour terme à ses exploits, Résolut d'asservir mon pays a ses lois; lssa, tu te souviens de l'affreuse journée Où Tyr au fer cruel se vit abandonnée. Tout périt : le vainqueur fit tomber sous ses coups Mes deux fils au berceau, mon père et mon époux. Moi-même au sein des morts, faible, pâle et mourante, J'allais suivre au tombeau ma famille expirante. Le roi, que ma jeunesse alors semble toucber, etc.
BUN DE SAINMORE. Orpkanis, tragédie. Acte I, Scène 1.
Mais, direz-vous, quel est ce Blin de Sainmore? Je ne l'ai pas choisi, je le prends dans le tas. Tous les poëmes du xvnr9 siècle se ressemblent; tous font rimer époux et coups, mourante si expi¬rante, et sont faits de vers muets, sourds et en¬dormants. Si vous n'avez pas de confiance dans

104 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
Blin de Sainmore, adressez-vous à Thomme dont le nom seul signifie Esprit, à celui qui, lorsqu'il n'écrivait pas en vers, semblait de ses ardentes lè¬vres jeter des rayons et des étincelles, au grand diseur, au grand inventeur de mots que tout homme d'esprit imite et copie encore aujourd'hui, à Chamfort! et voyez si dans sa tragédie de Mus¬tapha et Zéangir il se montre bien supérieur à l'auteur à'O?'phanis/
Eh quoil TOUS l'ignorez?... Oui, c'est moi seule, Osman,
Dont les soins ont hâté l'ordre de Soliman.
Visir, notre ennemi se livre à ma vengeance.
Le prince, dès ce jour, va paraître à Byzance;
II revient ; ce moment doit décider enfin
Et du sort de l'empire et de notre destin..
On saura si toujours puissante, fortunée,
Roxelane, vingt ans d'honneurs environnée,
Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux,
Tremblera sous les lois du fils de son époux;
Ou si de Zéangir l'heureuse et tendre mère,
Dans le sein des grandeurs achevant sa carrière,
Dictant les volontés d'un fils respectueux,
De l'univers encore attachera les yeux.
CHAMPFORT. Mustapha et Zéangir, tragédie. Acte I. Scène i.
A l'aide de 'quels liens l'heureuse et tendre mère d'un fils respectueux espère-t-elle attacher les yeux de l'univers? Voilà ce qu'il faudrait sa¬voir. 0 rare et prodigieux triomphe des impuis¬sants, des envieux et des imbéciles! Avoir fait

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. 105
4
accepter une versification telle que, grâce à elle, l'homme d'esprit devient leur égal! Grâce à euxf nous avons le vers invertébré, le vers mollusque, gluant et aveugle et jouissant d'une vie si peu individuelle que, si nous le coupons en deux, pela fait deux vers de tragédie ou deux mollus¬ques !■ Étrange problème ! Que les sots aient sou¬tenu de toute leur force un système qui faisait d'eux, des personnages, cela se conçoit de reste; mais que les hommes supérieurs aient consenti à s'y soumettre, voilà ce qui passe l'imagination. Si une telle aberration peut s'expliquer, c'est par l'enfantine docilité des hommes de génie, qui obéissent à tout ce qu'on veut, et surtout par le manque de ressort et d'énergie qui nous empê¬che de résister à une tyrannie quelconque, dans un pays à ce point hiérarchisé que son maître tout-puissant, Louis XIY, s'inclina devant l'au¬torité de Boileau ! comme devant un fait accom¬pli. Hélas! que ftOrphanîs nous préparait sa coupable faiblesse! que de Mustapha et Zéangir! Il fallait la Révolution pour balayer ce fumier tragique; il fallut un être'divin, fils d'une Grec¬que, André Chénier, pour délivrer le vers de sea liens ignobles. Il paraît, et avec lui le vers di¬vin, ailé, harmonieux, tendre et terrible, des¬cend du ciel avec les ailes frémissantes et

106 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
l'œil enflammé de l'oiseau. Chénier ne pou¬vait rien demandera la tradition française, elle était morte et déjà pourrie; il trouve son inspi¬ration chez nos grands aïeux grées et latins, et avec lui la musique du vers se réveille, ferme, ondoyante et sonore :
« Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute, « 0 Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, « Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. » C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre ■ S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlant». Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faibiesse inquiète ; Ils l'écoutaient de loin ; et s'approchant de lui : « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? « Serait-ce un habitant de l'empire céleste ? « Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste « Pend une lyre informe; et les sons de sa voix « Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel, et les bois. »
ANDRE CEÉNIER, L'Aveugle. Idylles, n.
Ainsi André Chénier avait reconquis le vers français, et encore une fois chassé les idiots du temple. C'était un crime, et on sait qu'il le paya de sa tête.
Non que son alexandrin soit parfait encore : on y trouve la phrase hachée, l'abus de l'épithète à la rime, et parfois enfin la vieille périphrase,

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. 107
comme habitant de F empire céleste, qui reparaît comme une tache d'huile ! La rime est encore hé¬sitante, et parfois incolore : mais Chénier pour vait-il de rien la créer à nouveau dans toute sa splendeur éblouissante? Ne lui demandons pas plus qu'il n'a fait, car il a déjà façonné l'ébauche d'un monde. Il ignora surtout que le grand arti*-fice de notre versification consiste à faire paraître beaucoup plus long qu'il ne l'est matériellement notre alexandrin français, qui ne contient que douze syllabes, et qui par sa destination héroïque doit avoir l'ampleur de l'hexamètre latin! Se dé¬barrasser d'abord des incidences, de tous les traits accessoires, et finir la phrase dans le plein do l'idée, avec les grands mots mélodieux et le grand vers élancé d'un seul jet, voilà la formule mo¬derne. H pétait réservé à Hugo de la trouver, comme toutes les autres Amériques, mais plus de trente ans après qu'il avait balbutié timide¬ment ses premières chansons. Quel malheur que cet Hercule victorieux aux mains sanglantes n'ait pas été un révolutionnaire tout à fait, et qu'il ait laissé vivre une partie des monstres qu'il était chargé d'exterminer avec ses flèches de flamme ! Il pouvait, lui, de sa puissante main, briser tous les liens daus lesquels le vers est enfermé, et nous le rendre absolument libre, mâchant seule-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:25

108 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
ment dans sa bouche écumante le frein d'or de la . Rime ! Ce que n'a pas fait le géant, nul ne le fera, et nous n'aurons eu qu'une révolution incom-plèle. Quoi! n'est-ce pas assez d'être monté du vers de Mustapha et Zéangir au vers de La Lé¬gende dessiècles? Non, ce n'est pas assez; le vers français ne se traîne plus dans la boue, mais j'au¬rais voulu qu'il pût s'élever assez haut dans l'air libre pour ne plus rencontrer ni barrières m obs¬tacles pour ses ailes. J'aurais voulu que le poëte, délivré de toutes les conventions empiriques, n'eût d'autre maître que son oreille délicate, sub¬tilisée par les plus douces caresses de la Musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la Science, l'Inspiration, la Yie toujours renouvelée et variée à une Loi mécanique et immobile : c'était trop d'ambition sans doute, car une telle révolution ne laissait vivre que le génie, et tuait, supprimait tout le reste.
Dans sa remarquable prosodie, publiée en 4844, M. Wilhem Tenint établit que le vers alexandrin admet douze combinaisons différentes, en partant du vers qui a sa césure après la pre¬mière syllabe pour arriver au vers qui a sa césure après la onzième syllabe. Gela revient à dire qu'en réalité la césure peut être placée après n'importe quelle syllabe du vers alexandrin. De même il

L'ENJAMBEMENT ET L'HIATUS. 109
établit que les vers de six, de sept, de huit, de neuf, de dix syllabes admettent des césures va¬riables et diversement placées. Faisons plus : osons proclamer la liberté complète et dire qu'en ces questions complexes l'oreille décide seule. On périt toujours, non pour avoir été trop hardi, mais pour n'avoir pas été assez hardi.
Mais si je n'ai pas d'oreille! —Alors, quoique vous soyez exactement dans la situation d'un ou¬vrier qui, n'ayant pas de bras, voudrait piocher la terre, il y a encore moyen de s'arranger. Vous trouverez chez les maîtres modernes des exemples de toutes les césures et de toutes les coupes, efc vous arriverez par singerie et imitation à faire des vers qui seront EN APPARENCE libres et variés. Hélas! ceci malheureusement n'est pas à l'état d'hypothèse. Lorsque Hugo eut affranchi le vers, on devait croire qu'instruits à son exemple les poètes venus après lui voudraient être libres et ne relever que d!eux-mêmes. Ainsi Delacroix di¬sait à ses élèves : « Je n'ai qu'une chose à vous apprendre : c'est qu'il ne faut pas m'imiter. » Mais tel est en nous l'amour de la servitude que les nouveaux poètes copièrent et imitèrent à l'envi les formes, les.combinaisons et les coupes les plus habituelles de Hugo, au lieu de s'efforcer d'en trouver de nouvelles. C'est ainsi que, façoa-
10

MO PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
nés pour le joug, nous retombons d'un esclavage dans un autre, et qu'après les PONCIFS CLASSIQUES il y a eu des PONCIFS ROMANTIQUES, poncifs de coupes, poncifs de phrases, poncifs de rimes; et le poncif, c'est-à-dire le lieu commun passé à l'é¬tal chronique, en poésie comme en toute autre chose, c'est la Mort.
Au contraire osons vivre ! et vivre, c'est respi¬rer l'air du ciel et non l'haleine de notre voisin, ce voisin fût-il un dieu !
Ici se terminent les quelques observations gé¬nérales sur le vers français que j'ai essayé de rassembler. J'étudierai maintenant ce même vers appliqué à chacun des genres de poëme, depuis l'Épopée jusqu'à l'Épigramme; car il ne faut dé¬daigner aucune forme, dans la poésie non plus que dans la nature, où les infiniment petits ont quelquefois construit les assises d'un continent et bâti des mondes.

CHAPITRE VI
DE L'APPROPRIATION DES MÈTRES DIVERS AUX DIVERS POEMES FRANÇAIS
En commençant ce chapitre, pénétrons-nous à nouveau d'une vérité que j'ai répétée à satiété déjà et que je ne saurais trop répéter encore. Née libre, vivante et harmonieusement organisée comme tous les êtres, la poésie française, àpartir du xvne siècle, a été non-seulement réduite en esclavage, mais tuée, embaumée et momifiée. Sous prétexte de lui conserver de nobles atti¬tudes, on avait commencé par lui arracher les entrailles, et ce qui restait d'elle avait été serré si étroitement dans des bandelettes implacables qu'elle eût été étouffée certainement, si l'on ne l'avait tout d'abord éventrée el mutilée.^Or, nous qui cherchons non pas la mort mais la vie, nom l'étudicrons, non pas au moment où elle était morte, mais à l'époque où elle a été vivanteet à l'époque où elle est redevenue vivante. Ceci

112 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
explique pourquoi nous marchons résolument sur de prétendues règles qui ne sont pas seu-ïement meurtrières, mais qui ont le tort plus grave encore d'être absolument niaises et inutiles.
Encore une fois, déchirons, supprimons, jetons au vent tout le fatras! — D'une part, il existe un grand nombre de strophes d'odes, dont les grands poëtes, tant dans les époques primitives qu'au xvie siècle et dans le présent xixe siècle, ont créé la forme admirable et immortelle, soit à Fimitation des lyriques orientaux, grecs et latins, soit par le propre effort de leur génie, obéissant aux mêmes lois qui régissent le cours des astres et modèrent toutes les forces de la nature. Ce tré¬sor des strophes d'ode déjà existantes peut être augmenté, et en effet est augmenté tous les jours' par les poëtes doués.du génie de la métrique. Et toutefois il faut qu'eux-mêmes ils prennent bien garde de ne pas inventer INUTILEMENT des strophes moins belles que celles qui existent déjà, et ne s'appliquant pas à des usages différents ou n'étant pas aptes à produire des effets nouveaux. C'est grossir à tort et démesurément le matériel que comporte la tradition de notre art, matériel déjà si long à étudier que les poëtes modernes négli¬gent et laissent tomber en désuétude, faute de les connaître ou d'en avoir deviné l'emploi, beaucoup

DIVERS POËMES «FRANÇAIS, 113
de strophes d'ode d'une forme ingénieuse et ex¬cellente. Une nouvelle strophe d'ode ne sera du¬rable, n'existera par conséquent et ne vivra que si elle ne fait pas double emploi avec une strophe déjà existante, que si elle est parfaitement har¬monieuse et équilibrée, que si enfin elle peut être chantée, condition indispensable et première de toute poésie.
D'autre part, la précieuse tradition française nous a légué un certain nombre de poèmes dont la forme, parfaitement arrêtée et définie, comporte un certain nombre fixe de strophes et de vers, en un mot un arrangement régulier et complet au¬quel il est interdit de changer rien, ces poëmes ayant trouvé depuis longtemps leur forme défi¬nitive et absolue. Ces poëmes sont : le Ronde!, la Ballade, la Double Ballade, le Sonnet, suscep¬tible par exception d'être disposé do plusieurs façons diverses, bien qu'il existe une forme type et classique du Sonnet, qui de toutes est incon¬testablement la meilleure; le Rondeau, le Ron¬deau redoublé, le Triolet, la Villanelle, le Lai, le Virelai et le Chanl Royal. Je néglige de citer deux ou trois poëmes qui, tombés dans un juste oubli, ne sont qu'une tradition morte. Pourtant, lorsque je serai arrivé à la fin de cette étude, je ferai men¬tion de ces poëmes (Sextine, Glose, Acrostiche),
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:26

114 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
et en même temps de co que les prosodistes ont nommé les Vieilles Rimes {Rimes Kyrielle, Batelée, Fraternisée, Empérière} Annexée, Enchaînée, Équivoque, Couronnée), uniquement à titre de curiosité et d'amusement.
Donc c'est ici que, laissant toute demi-mesure, je dois me montrer nettement révolutionnaire comme la Vérité, et faire table rase de toutes les erreurs et de tous les mensonges qu'on a eu cou¬tume d'admettre jusqu'à présent comme vérités indiscutables.
Il faut le dire clairement et résolument, à part les strophes d'ode, et les poëmes à forme défini¬tive que nous a légués la tradition, il n'a jamais existé ou il n'existe plus dans la poésie française rien de positif, et tout ce qu'on a pu dire ou écrire sur la nécessité d'employer tel mètre ou tel rhythme dans la composition de tel ou tel poëme doit être considéré comme nul et non avenu. Le poëte, dans cette appropriation des mètres et des rhythmes au sujet qu'il traite, ne relève plus désormais que de son inspiration et de son génie. Révolution immense, incalculable, vertigineuse, et qui dans la langue française date, sans con¬testation possible, de l'avènement du prodigieux poëte Yictor Hugo.
Avant lui, notre poésie, déchue de sa beauté

DIVERS POEMES FBANÇAIS.
première et dépouillée aussi de la beauté nou¬
velle que lui avaient donnée plus tard les grands
hommes du siècle de Louis XIV, succombait sous
l'excès du prosaïsme et de la platitude, et la dé¬
générescence de l'art en était arrivée à ce point
que le Lyrisme manquait à tous les genres de
notre, poésie, même à l'Ode, qui est le Lyrismje
par excellence, ou qui, pour mieux dire, n'est que
Lyrisme. "
QU'EST-CE QUE LE LYRISME? ■■ •
C'est l'expression de ce qu'il y. a en nous de surnaturel et de ce qui dépasse nos appétits maté¬riels et terrestres, en un mot de ceux de nos sen¬timents et de celles de nos pensées qui ne peuvent être réellement exprimés que par le Chant, de telle sorte qu'un morceau de prose dans lequel ces sentiments ou ces pensées sont bien exprimés fait penser à un chant ou semble être la traduc¬tion d'un chant.
Aussi peut-on poser comme un axiome que
l'athéisme, ou négation de notre essence divine,
amène nécessairement la suppression de tout
Lyrisme dans ce qu'aux époques athées on nomme
à tort : la poésie. C'est pourquoi cette prétendue
poésie, comme l'a.prouvé tout le xviue siècle, est
une chose morte, un cadavre. • ;
La poésie ne se compose pas exclusivement de

H6 PETIT TRAITfi DE POÉSIE FRANÇAISE.
Lyrisme. Elle contient une partie consacrée aux choses matérielles et finies, qui est le Récitatif, et une partie consacrée à exprimer les aspirations de notre âme immatérielle, qui est le Chant. Mais, sans le Chant, sans le Lyrisme, elle n'est plus divine, et par conséquent n'est plus humaine, puisque l'homme est un être divin.
Victor Hugo ramena l'Ode, ardente, rayon¬nante, animant tout de son sourire d'or, secouant sa chevelure de lumière embrasée, et pressant les flancs du coursier ailé qui semble
L'immense papillon du baiser i îfïni 1
Les Contemplations, L vre I, xxvi.
Elle enflamma, incendia, pérétra, remplit d'elle, anima de sa lumière et de ;a vie tous les genres poétiques, Epopée, Tragédi 3, Drame, Co¬médie, Églogue, Idylle, Élégie, ! satire, Épître, Fable, Chanson, Conte, Épigramne, Madrigal. Elle se mêla à eux et les mêla à el e, si bien que les poèmes de tous les genres n'< xistèreiit plus ) qu'à la condition de contenir de l'( de en eux, et que l'Ode fondit et absorba en elle ;outes les ver-fus et toutes les forces des diffère its genres de poëmesfDe là ce caractère absolu d ; notre poésie, merveilleusement ressuscitée par Y ctor Hugo, et, à côté de lui ou après lui, par d autres grands

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 417
artistes : Béranger, Théophile Gautier, de "Vigny, les Deschamps, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Baudelaire, Leconte de Lisle et les jeunes gens qui les suivirent. ELLE EST LYRIQUE, et tout homme digne de porter aujourd'hui le nom de poëte est un poëte lyrique. Nous pourrons sans peine le prouver, le montrer, par de courts" exemples, en passant rapidement en revue^les genres autres que les poèmes traditionnels à forme fixe {Rondel, Ballade, Double-Ballade, Sonnet, Rondeau, Ron¬deau Redoublé, Triolet, Villanelle, Lai, Virelai, Chant Royal), c'est-à-dire YÉpopée,\e Poëme pro¬prement dit, la Tragédie, le Drame, la Comédie, YÊglogue, Y Idylle, Y Élégie, la Satire, YÉpître, la Fable, la Chanson, le Conte, YÈpigramme, le Madrigal.
J'omets à dessein le Poëme Didactique, si fort goûté par nos grands-pères, qui non-seulement n'existe plus, mais qui en réalité n'exista jamais. Car autant il est indispensable qu'Homère, avant l'invention de l'écriture ', fixe et éternise dans son poëme les notions scientifiques de son temps, autant il est absurde, après l'invention de l'impri¬merie, de traiter des sciences et des arts parvenus
1. Voyez Giguet : Encyclopédie homérique (à la suite de sa traduction des Œuvres complètes (fHomèrè,) page 721. —' Ha¬chette, 4863,

118 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
à leur apogée, autrement que «ans la langue technique, claire et précise qui le ar est propre. Sous prétexte d'élégance, les poë es didactiques auteurs de poèmes sur l'art du T< urneur, sur le Jardinage, sur la Navigation, dë\ ensent une re¬marquable ingéniosité à ne pas ap iderles choses par leur nom, et à remplacer les si bstaatifs com¬muns par de longues périphrase 3, qui expose¬raient fort Œdipe à être dévoré f ar la Sphinge, s'il était tenu, sous peine de mort de deviner ce qu'elles signifient. C'est ainsi que V an d'entre eux, voulant parler d'un jardin où se t] ouvent des in¬struments d'astronomie, de physiq 1e et de chimie, épuise, comme on va le voir, tout' >s les manières possibles de ne pas appeler un < hat, un chat :
Si jadis tesAyeux parèrent ta mais* n
Des bisarres beautés d'un gothique icusson ;
Dans tes jardins, par-tout, je vois q te ton génie
L'orna plus sagement des travaux d Uranie.
Ici, sur un pivot vers le Nord entrai lé,
L'aiman cherche à mes yeux son pc int déterminé :
Là de l'antique Hermès le minéral fl aide
S'élève, au gré de l'air plus sec ou j lus humide.
Ici, par la liqueur un tube coloré
De la température indique le degré :
Là, du haut de tes toits, incliné ver la terre,
Un long fil électrique écarte le Toni erre.
Plus loin la cucurbite, à l'aide du fi urneau,
De légères vapeurs mouille son cha 'il

©I\ERS POEMES FRANÇAIS. 119
f
Le règne végétal, analysé par elle, Offre à l'œil curieux tous les sucs qu'il recèle; Et plus haut, je vois l'ombre, errante sur un mur, Faire marcher le tems d'un pas égal et sûr.
COLARDEAC. Epitre à M. Duhamel.
Les travaux d'Uranie, ce sont les instruments des sciences ; cet aiman, qui cherche à mes yeux son point déterminé, et qui loin de mes yeux le chercherait tout de même, c'est la boussole ; ce minéral fluide de l'antique Hermès (ou mercure) qui s'élève au gré de l'air plus sec ou plus humide, c'est le baromètre; ce tube cotore'par la liqueur (c'est-à-dire qui enferme une liqueur colorée) c'est le thermomètre; ce long fil électrique, c'est le paratonnerre; cette cucurbite qui de légères va¬peurs mouille son chapiteau, c'est l'alambic; et cette ombre errante sur un mur qui fait marcher le tems (c'est-à-dire, indique la marche du temps), c'est le cadran solaire. On voit que non-seule¬ment Colardeau désigne les objets par. des péri¬phrases pompeuses et ampoulées, mais qu'il arrive même à ne pas les désigner du tout, et à dire tout le contraire de ce qu'il veut direi Combien n'eût-on pas surpris l'honnête auteur des Amours de Pierre le Long et de Geneviève Bazu, si on lui avait affirmé qu'il aurait dû écrire tout simple¬ment : les instruments, la boussole, le baromètre,
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:26

120 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
le thermomètre, l'alambic, le paratonnerre ! — « Mais alors, eût-il demandé, à quoi bon être académicien, si c'est pour parier comme tout le monde? » Et il aurait eu raison, car un académi¬cien, qui fait le dictionnaire, a le droit d'être in¬compréhensible, s'il le veut; mais un bon poëte est tenu de désigner chaque objet par le nom .qui lui .est propre.
J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon,
fait dire au Damon de sa première satire, Boi-Ieau, qui cette fois se trompe encore; car il faut appeler un chat un chat, mais appeler Rolet un fripon, même s'il est un fripon, c'est emprunter la rhétorique des dames de la halle. Et puisque nous avons tout juste à point rencontré Boileau, citons encore un exemple (le dernier!) dans le¬quel l'auteur de L'Art Poétique prouve, sans re¬cours, que les explications techniques ne doivent pas être données en vers. Après avoir parlé des poètes scrupuleux qui n'osent défigurer l'histoire, et pour lesquels Apollon, à ce qu'il prétend, fut toujours avare de son feu, il donne à ce propos les règles du Sonnet, dans les termes que voici :
Apollon de son feu leur fut toujours avare. On dit, à ce propos, qu'un jour ce Dieu bizarre.

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 121
Voulant pousser à bout tous les Rimeurs François, Inventa du Sonnet les rigoureuses loix; Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille La Rime avec deux sons frappât huit fois, l'oreille ; Et qu'ensuite six Vers, artistement rangez, Fussent en deux Tercets par le sens partagez. Sur-tout de ce Poëme il bannit la licence ; Lui-mesme en mesura le nombre et la cadence; Deffendit qu'un Vers foible y pût jamais entrer, Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer. Du reste, il l'enrichit d'une beauté suprême : Un Sonnet sans défauts vaut seul un long Poème.
BOILEAU. L'Art poétique, Chant II.
Je vois bien que les deux quatrains doivent être de mesure pareille; mais encore, quelle est cette mesure, et dans quel ordre les vers de ces quatrains seront-ils disposés? Et (dirait juste¬ment Alceste) qu'est-ce qu'une Rime qui, avec deux sons frappe huit fois l'oreille? Et que : Un mot déjà mis? Boileau veut bien nous apprendre que les six vers composant les deux tercets doi¬vent être artistement rangés. Artistement, soit; mais comment et dans quel ordre? Gomme on le verra quand nous en serons à expliquer les règles du Sonnet, un prisonnier qui ne connaîtrait pas ces règles et à qui on donnerait la démonstration que nous avons citée, en lui promettant la liberté pour le jour où il aurait composé un sonnet sans
aute, mourrait dans sa prison, comme l'homme
il

122 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
au masque de fer. — Passé les âges homériques, ce n'est plus au poëte qu'il appartient d'expli¬quer les sciences et les métiers. Si les vases de terre que pétrit le potier primitif sont à la fois utiles et beaux, — dans les âges héroïques et religieux, tout ce qui est utile est beau en même temps, — cela ne doit pas nous entraîner, dans une époque de civilisation complexe, raffinée et matérialiste, à choisir, pour y cuire notre soupe, une coupe d'or précieusement ciselée par Benve-mito. Le vers et la prose ont alors chacun leur domaine, parfaitement séparé, délimité et défini. Chacun son métier, c'est, hélas ! la devise obliga¬toire des époques où la SCIENCE imparfaite a rem¬placé le pur, complet, sublime et impeccable "INSTINCT DU BEAU, et où par conséquent les arts et les métiers ne sont plus une seule et même chose.
L'EPOPEE ET LE POËME PROPREMENT DIT.
L'ÉPOPEE est un poëme de création essentielle¬ment collective, né pour ainsi dire dans la con¬science d'un peuple, exprimant dans leur beauté primitive les origines de sa religion et de son histoire, et qu'après le peuple qui l'a inventé, un grand poëte, tâchant de se mettre en état de grâce, c'est-à-dire de retrouver l'instinct, la naïveté, première, revêt de sa forme définitive.

DIVERS POEMES FRANÇAIS. . 123
L'Épopée n'est vraiment l'Épopée qu'à la con¬dition d'être d'abord née ainsi spontanément, et c'est assez dire qu'elle ne saurait exister à l'état d'œuvre littéraire artificielle et voulue. La criti¬que moderne a démontré excellemment cette vé¬rité. J'emprunte à l'Introduction que F. Génin a placée en tête de sa traduction de La Chanson de Rolàndy poème de Théroulde \ quelques lignes décisives, en suppliant le lecteur qui veut se faire des idées justes sur la poésie épique de lire cette Introduction tout entière :
« Le caractère essentiel de l'Épopée, c'est la « grandeur jointe à la naïveté ; la virilité, l'éner-« gie de l'homme sont unies à la simplicité, à « la grâce ingénue de l'enfant : c'est Homère. « Gomment cette production essentiellement pri-« mitive aurait-elle pu éclore à des époques pé-« dantes ou d'une civilisation corrompue, comme « le xvie, le xvu° et le XVIII8 siècle? Le poëte épi-« que vit dans les siècles épiques, et de même « que l'âge d'or était l'âge où l'or ne régnait « pas, les temps épiques sont les temps où le « nom de l'épopée était inconnu. Achille et Aga-« memnon, comme Roland et Charlemagne, ne « soupçonnaient pas qu'ils fussent des héros
i. Paris, Imprimerie nationale, 1850. — Se trouve chez Potier, libraire, quai Voltaire, 9.

124 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
« épiques, non plus qu'Homère ni Théroulde ne « poursuivaient pas la gloire de bâtir une épo-« pée. Guerriers comme poètes, ils obéissaient « à un instinct...
« II faut avouer, dit Voltaire i, qu'il est
« plus difficile à un Français qu'à un autre de « faire un poëme épique ; mais ce n'est ni à cause « de la rime, ni à cause de la sécheresse de notre « langue. Oserai-je le dire? C'est que de toutes « les nations polies la nôtre est la moins poéti-« que. — Oserai-je à mon tour contredire Vol-« taire? Il n'est pas plus difficile à un Français « qu'à un autre de faire un poëme épique, et la « nation française n'est pas la moins poétique de « toutes les nations polies. La difficulté n'est « pas celle qu'indique "Voltaire; la voici : c'est « qu'un siècle raisonneur n'est pas plus capable « de produire une épopée qu'un enfant de pro-. « duire un traité de philosophie. »
Les encyclopédistes, qui souvent ont vu si loin et si juste, avaient été entraînés à proclamer le contraire de cette vérité par la nécessité où ils se trouvaient d'imposer comme un article de foi l'admiration de La Henriade. On lit dans Y Ency¬clopédie, à l'article Épopée : « Nous croyons pou-
\. Essai sur le poème épique, chap. n.

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 125
« voir partir de ce principe : qu'il n'est pas plus « raisonnable de donner pour modèle en Poésie « le plus ancien poème connu, qu'il le serait de « donner pour modèle en Horlogerie la première « machine à rouage et à ressort/quelque mérite « qu'on doive attribuer aux inventeurs de l'un « et de l'autre. » C'était partir d'un mauvais principe, et le côté faible de la comparaison, c'est que l'invention épique ne progresse pas comme l'art de fabriquer des- horloges, et n'existe qu'à la condition d'être spontanée et in¬consciente. Si donc un poëte veut tenter d'écrire aujourd'hui une œuvre épique, il' devra abo¬lir son raisonnement et retrouver son instinct, en un mot redevenir un homme primitif, se refaire naïf et religieux dans les idées mêmes du peuple dont il adopte la légende, et laisser fleurir, en dehors des conventions modernes, l'héroïsme qu'il porte en lui, comme tout poëte. C'est ce qu'a fait dans ■>La Légende des siècles Yictor Hugo, parcourant, des âges bibliques à l'époque moderne, toutes les religions et toutes les civilisations, se'mettant toujours non à son pointde vue, mais à celui des héros qu'il ressus¬cite, et retrouvant en lui-même leur héroïsme et leur foi naïve. C'est ce qu'à fait Leconte de Lisle
dans plusieurs de ses Poèmes Barbares, et sur-
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:27

126 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
tout dans le Kaïn, qui reste le plus parfait mo¬dèle de ce que pourra être aujourd'hui le style épique :
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles De fer d'où s'enroulaient des spirales de tours Et de palais cerclés d'airain sur des blocs lourds; Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles Où s'engouffraient les Forts, princes des anciens jours,
Ils s'en venaient de la montagne et de la plaine, Du fond des sombres bois et du désert sans fin, Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin, Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim»
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes A. l'épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d'nn pas lent, Sous les vases d'airain qu'emplit l'eau des citernes, Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes, Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté, Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité.
Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres, Sur leurs nuques de marbre errait en frémissant, Tandis que les parois de rocs couleur de sang, Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres( De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant.

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 127
Les ânes de Khamos, les vaches aux mamelles Pesantes, tes boucs noirs, les taureaux vagabonds Se hâtaient, sous l'épieu, par files et par bonds; Et de grands chiens mordaient le jarret des chamelles. Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds.
Et les éclats de rire et les chansons féroces Mêlés aux beuglements lugubres des troupeaux, Tels que le bruit "des rocs secoués par les eaux, Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs crosses, Des vieillards regardaient dans leurs robes de peaux;
Spectres de qui la barbe, iuondant leurs poitrines, De son écume errante argentait leurs bras roux, Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous, Et qui, d'en haut, dardaient, l'orgueil plein les narines, Sur leur race des yeux profonds comme des trous l.
LBCONTE DE LISLE. Kaïn. Poèmes Barbares.
Un tel exemple en dit plus que toutes les théo¬ries possibles. Comme le lecteur l'a remarqué, ce tableau superbe et grandiose est vu comme aurait pu le voir en effet un géant des premiers jours du monde, et le poëte ne l'a pas déparé par un seul trait moderne, qui eût fait évanouir l'il¬lusion. Là est le salut de l'Épopée, si elle est encore possible. Je crois fermement qu'elle l'est,
1. On a pu voir qu'en opposition avec la règle que nous avons donnée dans le chapitre de LA RIME, le grand poëte que nous citons ici fait rimer les mots en anc et en ang terminés par un c ou par un o, avec les mots en ant et en ent terminés par un T : flanc avec lent et sang avec frémissant. Ceci n'est pas une criti¬que, car !e génie fait les règles et ne les subit pas ; mais que les versificateurs écoliers se gardent bien d'imiter cet exemple I

128 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
pour un poëtc de génie, — et il y a des poètes do génie dans tous les temps, — car aujourd'hui seulement nous savons ce que doit être et ce que ne doit pas être un poëme épique. Et, à ce pro¬pos, une question se pose naturellement :
PEUT-ON ET DOIT-ON LIRE LA HENRIADE?
Si l'on est assuré de bien savoir faire les vers et de posséder tout à fait son instrument, alors. mais seulement alors, oui, on peut, si on en a la patience, et même on doit lire La Henriade, pour apprendre en une seule fois, au point de vue de l'invention, de l'histoire, du merveilleux, des épi¬sodes, des caractères et du style, tout ce que ne doit pas être un poëme épique.
Un préjugé longtemps répandu en France a voulu que le poëme épique dût être écrit en vers alexandrins à.rimes plates, pour rappeler les hexamètres de Y Iliade, et ceux de Y Enéide. Une ■pareille opinion ne repose absolument sur rien. Sans parler de la Jérusalem délivrée, des TAisiades et du Roland furieux, qui sont écrits en strophes, de La Divine Comédie qui est écrite en terza rima, et, pour nous borner à la France, notre véritable épopée nationale, La Chanson de Roland, est écrite en vers de dix syllabes avec la césure pla¬cée après la quatrième syllabe. « Le vers de dix

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 129
« syllabes, dit Génin, est l'ancien vers épique, « le véritable vers des chansons de geste; l'a-« lexandrin n'y a été employé qu'à la seconde « époque, au commencement du xiii0 siècle : ce « fut une innovation dont le premier exemple « paraît être le roman d'Alexandre, par Alexan-« dre de Bernay ou. de Paris. Les poëmes au-« thentiques du xn6 siècle, comme Guillaume « oV Orange et la Chanson d'Antioche, sont en « vers de dix syllabes. S'il s'y trouve çà et là un « vers de douze, c'est par inadvertance du copiste « ou du poète. »
Après ces trop incomplètes remarques sur l'ɬpopée, j'ai peu de chose à dire du Poème propre--ment dit, car ici les exemples sont"tout, et il suf¬fit de lire Albertus et La Comédie de la Mort de Théophile Gautier, les Romances du roi Rodrigue d'Emile Deschamps, Éloa d'Alfred de Vigny, Namouna d'Alfred de Musset, pour comprendre que le Poëme peut aborder tous les sujets, pren¬dre tous les tons, s'exprimer en alexandrins ou en vers lyriques, demander son inspiration à toutes les mythologies, à toutes les légendes et à toutes les histoires, qu'enfin son domaine est infini, et que l'inspiration du poëte est, dans ce genre de composition, le seul générateur du style qu'il adoptera.

13C PETIT TRAITÉ DE POÉSIE F HA N ÇA iS K-
Une condition cependant, une seule, est indis¬pensable pour que le Poëme mérite son nom. do poëme, ou œuvre qui ne peut être faite que par un poëte. — C'est qu'il soit autre chose que le Roman ou le Conte écrit en vers, et par consé¬quent qu'il s'élève à des hauteurs où le Conte et le Roman ne pourraient pas le suivre. Tel est, par exemple, le grand morceau sur don Juan dans Namouna, morceau qui est du chant pur, et qui, même traduit en prose, ferait dans tout roman ou conte une tache lyrique :
Tu parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence, Grand'seigneur aux palais, voleur aux carrefours; Ne comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours; Apprenant du passant à chanter sa romance ; Ne demandant a Dieu, pour aimer l'existence, Que ton large horizon et tes larges amours.
Tu retrouvais partout la vérité hideuse, Jamais ce qu'ici-bas cherchaient tes vœux ardents, Toujours l'hydre éternel qui te montrait les dents; Et poursuivant toujours ta vie aventureuse, Regardant sous tes pieds cette mer orageuse, Tu te disais tout bas : Ma perle est là dedans.
Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie Et te souciant peu de laisser ici-bas Des larmes et du sang aux traces de tes pas. Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie, Pour un être impossible, et qui n'existait pas.

DIVERS POEMES FRANÇAIS. 131
Et le jour que parut le convive de pierre, Tu vins à sa rencontre et lui tendis la main; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin : Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de ta main gauche à soulever ton verre, Abandonnant ta droite à celle du Destin !
ALFRED DE MUSSET. Namouna, Chant II.
Nous avons dit que le Poëme pe.ut se transfor¬mer à l'infini ; il nous est permis cependant d'a¬voir un idéal du POEME MODERNE. Il réunirait tout : esprit, gaieté, enthousiasme, ironie; il serait complexe comme notre vie, ailé comme nos aspi¬rations. Dans un cadre actuel et avec des person¬nages costumés en habit noir, il s'élèverait au merveilleux épique et au merveilleux bouffon. Mais que dis-je? ce poëme existe, nous l'avons, c'est Atta-Troll, et s'il est écrit en allemand, du moins son auteur, le Prussien Henri Heine, est Français, Français comme l'esprit même. Et dans ce puissant et amusant poëme, où un Parisien fait la chasse à l'ours dans les Pyrénées, avec toutes les allures d'un dandy, il sait nous mon¬trer le poëte souabe changé en chien, écumant la. marmite d'Uraka la sorcière, et le vieil ours Atta-Troll rêvant une apothéose de petits ours à la fourrure rosé et, sous la lune, dans le Ravin des Esprits, aux cris de :Hallo ethoussalla chasse fantastique où défilent Nemrod, Charles X, le
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:28

132 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
roi Arthus, Ogier le Danois, Wolfgang Goethe, William Shakspeare et ce trio de fantômes ado¬rables, Hérodiade, la déesse Diane et la fée Ha-bonde!
Oui, voilà la forme future du poème, et ne craignez pas de relire celui-là sans cesse * ! — Pour terminer, quelle est la valeur du poëme dit héroï-comique? Quoique Le Lutrin de Boileau soit une œuvre excellente, et malgré l'exemple plus illustre encore de la Batrackomyomachie2, un poëme héroï-comique, c'est-à-dire une parodie de poëme épique, est toujours une farce trop longue. Les caricatures de Daumier nous char¬ment, parce qu'il les improvise d'un crayon agile et rapide; mais, en dépit de sa fougue michelan-gesque et de tout son génie, ne semblerait-il pas qu'il se moque de nous s'il s'avisait de peindre longuement ces caprices sur une toile immense?
1. Atta-Troll dans les Poèmes et Légendes, par HENUI IIEINB
(traduits en prose française, par l'auteur et Gérard de Nerval).
Chez Calmann Lévy.
2. Ou Le Combat des grenouilles et des rais, poème attribué
à Homère. Voyez la traduction de Leconte de Lisle, à la suite
de sa traduction de l'Odyssée. — Chez Alphonse Lenierre.

CHAPITRE VII
DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL
La Tragédie est un poème en action, dialogué et mêlé de strophes lyriques récitées et chantées en chœur, qui nous fait assister aux malheurs et aux crimes des héros fils des Dieux, et fait revivre sous nos yeux la lutte de leurs passions déchaî¬nées les unes contre les autres et se débattant sous la Fatalité divine. Quels que soient les pa¬radoxes qu'on a débités sur ce point, la Tragédie n'est tragédie qu'autant qu'elle choisit pour ses personnages des rois et des princes de la race des Dieux et qu'elle les montre directement persé¬cutés par la colère de ces Dieux dont ils sont sor¬tis. Autrement elle change de nature, cesse d'être, et devient le Drame. On a dit cent fois, en repro¬duisant toujours le même argument spécieux : « Pourquoi un savetier, meurtrier de sa mère ou meurtrier de ses enfants, ne serait-il pas aussi
13

134 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
tragique, malgré son humble condition, que peut l'être un roi grec coupable des mêmes crimes ? » Le savetier peut être aussi effrayant, aussi ter¬rible, aussi émouvant que le roi grec, mais il osL moins tragique, puisque la Tragédie a précisé¬ment pour objet les crimes et les malheurs des rois, choisis dans une époque primitive et reli¬gieuse. Si nous voulons retrouver notre chemin au milieu des inutiles et dangereuses broussailles dont on a hérissé la critique et l'histoire de la poésie, ne nous séparons jamais de ce talisman invincible qui déblaie tous les chemins et éclaire toutes les ombres, et qui consiste à appeler un chat : un chat.
En essayant de définir, la Tragédie, j'ai dit un poëme mêlé de strophes lyriques récitées, et chan¬tées en chœur. En effet, si le dialogue n'est pas mélangé de poésie lyrique, il n'y a pas, à propre¬ment dire, Tragédie. Pourquoi? C'est que la Tra¬gédie est un poème essentiellement religieux, et que c'est précisément la poésie lyrique chantée par le Chœur qui exprime les pensées et les sen¬timents religieux que la représentation des infom tunes tragiques excite à la fois chez le spectateur et chez le poëte. S'ils ne peuvent échanger, con¬fondre les sentiments de pitié et d'épouvanté que font naître en eux des crimes dont la vue excite

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 135
l'horreur, leur cœur succombera, se brisera sous cette horreur poussée à ses dernières limites. Après de si furieuses secousses, l'âme immor¬telle a besoin de parler, de s'adresser directement à la divinité dont elle procède. C'est ce que fait Je Chœur; unissant dans son essor lyrique l'âme du poëte et l'âme du spectateur, il affirme leurs as¬pirations, leurs désirs, leurs communes espé¬rances r
LE CHŒUR.
0 Prométhée, je déplore ton lamentable destin. Un ruis¬seau de larmes coule de mes yeux attendris; humide rosée qui mouille mon visage. L'affreux supplice que t'impose Jupiter, c'est pour montrer qu'il n'a de lois que son ca¬price, c'est pour faire sentir son orgueilleux empire aux Dieux qui furent puissants autrefois.
Déjà toute la plage a retenti d'un cri plaintif. Ils pleu¬rent tes nobles et antiques honneurs; ils pleurent la gloire de tes frères; ils souffrent de tes lamentables douleurs, tous ces mortels qui habitent le sol sacré de l'Asie : et les vierges de Golchîde, intrépides soldats; et la horde scythe, qui occupe les bords du marais Méotide, aux extrêmes confins du monde; et cette fleur de l'Arabie, ces héros dont le Caucase abrite les remparts, bataillons frémissants, hérissés de lances^
Le seul dieu que j'eusse vu jadis chargé des chaînes d'airain de la douleur pesante, c'était cet infatigable Titan, Atlas, dont le dos supporte un immense et éclatant far¬deau, le pôle des cieux. La vague des. mers tombe sur la vague et mugit; l'abîme pousse un gémissement; l'enfer ténébreux frémit dans les profondeurs de la terre; les

136 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
\ .
sources des fleuves à l'onde sacrée exhalent un doulou¬reux murmure : tout, dans le monde, pleure sur les tour¬ments d'Atlas.
ESCHYLE. Prométkée enchaîné *,
On comprend quelle devait être la grandeur d'un spectacle où le Chant, ailé comme une prière, unissait ainsi l'âme humaine au ciel. Et comment la Tragédie aurait-elle pu se passer de l'Hymne? Elle en était née ; elle avait été à son origine ce chant de joie et d'espérance que les vendangeurs couronnés de vignes chantaient en l'honneur de Bakkhos. Thespis eut l'idée d'introduire au milieu de ce chant, récitépar des chœurs, un acteur qui racontât les actions de Bakkhos. Puis le poëte prit des sujets étrangers à ce dieu et eut enfin l'idée de diviser le récit en plusieurs parties, pour couper plusieurs fois le chant. Eschyle, pour le récit, mit deux acteurs au lieu d'un, transporta sur le théâtre toute l'action épique et du premier coup créa la Tragédie, plus belle et plus parfaite qu'elle ne devait jamais l'être après lui. Car s'il imagina le jeu et la lutte des passions humaines, il sut y intéresser le Chœur, toujours préoccupé, comme notre âme livrée à elle-même, des vérités éternelles et divines, et c'est dans cette associa-
1. Théâtre d'Eschyle, traduction de M. Alexis Pierron. — Bibliothèque Charpentier.

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. i37
tion de l'élément humain et de l'élément divin .que consiste proprement la Tragédie.
Si l'on se pénètre bien de cette vérité, on com¬prendra combien il est puéril de se demander, comme on l'a fait si souvent, si la Tragédie est morte chez nous, si elle avait été en effet ressus-citée par Mlle Rachel, etc. Non-seulement la Tragédie est morte chez nous, mais la vérité est qu'elle n'y naquit jamais. Car, pour que. nous eussions réellement des tragédies, il au¬rait fallu que nous fussions de la même reli¬gion que les héros, fils des Dieux, que mettaient en scène nos auteurs tragiques, et qu'un Chœur chanté exprimât les pensées communes au poëte et au spectateur. En réalité, les tragédies de Ra¬cine ont toujours au fond pour sujet les événe¬ments qui se passaient à la cour de Louis XIV; et l'adoration de Louis XIV était le seul lien entre les spectateurs et lui ; mais c'est là une re¬ligion qui n'avait pas un grand avenir, et que le Roi-Soleil devait emporter dans sa tombe.
Qu'a donc, en résultat, fait le grand poëte Ra¬cine? sDes chefs-d'œuvre magnifiques, parfaits, immortels, dans un genre qui était destiné à mourir, même quand ces chefs-d'œuvre étaient (les Unes à vivre. Mais quand il écrivit Esiher et A thalie,- c'est-à-dire des tragédies dont le sujet
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MessageSujet: Re: Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française   Mer 2 Fév - 18:28

138 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANCISE.
était pris dans sa vraie religion, il retrouva né¬cessairement la vraie forme tragique. D'ailleurs1 il avait bien senti en lui-même combien la poésie lyrique est une partie nécessaire de la Tragédie, et si ses deux poëmes sacrés sont les seuls que coupent de divines strophes chantées, du moins il ne manqua jamais, dans les autres, d,'atténuer l'horreur du drame par des élans de •yrisme qui suppléent, autantque cela estpossiblc, a la strophe absente. Mais dans les chœurs à'Es-iher, il retrouve, anime, réveille délicieusement de son long sommeil l'harmonieuse, la gémis¬sante lyre de Sophocle et d'Euripide.
DNE ISRAÉLITE, SEDLB.
Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes; À nos sanglots donnons un libre cours; Levons les yeux vers les saintes montagnes D'où l'innocence attend tout son secours.
0 mortelles alarmes !
Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux : II ne fut jamais sous les cieux Un si triste sujet de larmes.
TOUT LE CHŒUR,
0 mortelles alarmes !
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
N'étoit-ce pas assez qu'un vainqueur odieux «s l'auguste Sion eût détruit tous les charmes, Et traîné ses «nfants captifs en mille lieux ?

^E LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 139
TODT LE CHŒUR.
0 mortelles alarmes 1
LA MÊME ISRAÉLITE.
Faibles agneaux livrés à des loups furieux, Nos soupirs sont nos seules armes.
TODT LE CHŒUR.
0 mortelles alarmes !
RACINE, E&ther. Acte I, Scène v.
Mille fois plus que Racine, Corneille fut, dans le vrai sens du mot, un poëte tragique. Il arrivait après Jodelle, après Garnier, après Hardy, et ce¬pendant il fut le premier poëte français qui véri¬tablement composa des tragédies, et pour bien dire, il fut aussi le dernier. Dans l'histoire des transformations de la poésie, il arrive bien sou¬vent que l'homme qui, chez un peuple, crée une forme poétique, est à la fois le premier et le der¬nier qui sache s'en servir. Ceci s'applique exacte¬ment à.Corneille, qui, à prendre les choses dans leur vérité absolue, a été en France LE SEUL auteur tragique. Seul en effet il a réuni dans ses poëmes les deux conditions sans lesquelles la Tragédie n'est pas et ne peut pas être : car sa tragédie est
tOUJOUrS RELIGIEUSE ET LYRIQUE.
RELIGIEUSE. — On se demandera tout d'abord comment Cinna, Pompée, Œdipe, Rodogune,

HO PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
dont les sujets sont empruntés à l'histoire ro¬maine, grecque et asiatique, peuvent être des tragédies religieuses pour des chrétiens. L'objec¬tion est inévitable et se dresse d'elle-même devant moi ; mais il est facile d'y répondre. Avec la pro¬fonde intuition du grand poète, Corneille déga¬gea l'idée fondamentale du christianisme, qui est le sacrifice, l'immolation de l'individu au devoir et à un idéal supérieur à ses intérêts terrestres; et de cette idée, déplus en plus raffinée et subli¬mée, il fit le sujet de toutes ses pièces. Le Cid, c'est l'immolation de l'amour au sentiment filial; : Horace, c'est l'immolation de la famille à la pa¬trie; Cinna, c'est l'immolation du ressentiment humain à la clémence quasi-divine ; Polyeucte, c'est l'immolation et le sacrifice de tout amour terrestre à l'amour divin. La Tragédie de Cor¬neille fat donc toujours religieuse, comme celle des Grecs; mais tandis que, chez les Grecs, elle l'était par l'assentiment unanime de tout un peuple et par la volonté du législateur, elle le fut chez Corneille par l'initiative et par l'instinct seul du poëte, ne trouvant d'aide et de ressource qu'en lui-même pour transporter dans le monde moderne, avec les qualités traditionnelles qui pouvaient le rendre durable, un poème que les anciens seuls avaient possédé et connu.

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. 14!
LYRIQUE. — Le même instinct qui avait révélé à Corneille que la Tragédie doit être religieuse, lui avait révélé en même temps qu'elle doit être lyrique, sous peine de ne pas être. Il ne pouvait songer à obtenir des chœurs de ses comédiens encore si peu riches, et qui sortaient à peine de l'état nomade; et il sentait bien d'ailleurs que, dans le monde moderne, le lyrisme parlé devait se substituer fatalement au lyrisme chanté. Alors, par une admirable transposition, il imagina LE MONOLOGUE LYRIQUE en stances régulières, qui de¬vait aussi bien que' possible, — et merveilleuse¬ment pour nous, —remplacer le chœur antique, puisque le monologue représente, par une indis¬cutable convention dramatique, ce qui se passe dans l'âme du personnage mis en scène. Cette âme parlant à l'âme du spectateur emploie natu¬rellement et nécessairement le langage divin. C'est en strophes que s'exprime don Rodrigue, forcé de choisir entre son amour pour Chimène et sa piété filiale.
Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprêveuë aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue. Si près de voir mon feu récompensé,

142 PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE.
0 Dieu, l'étrange peine ! En cet affront, mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène.
Que je sens de rudes combats ! Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse : II faut venger un père, et perdre une maîtresse ; L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras. Réduit au triste choix ou de trahir ma flame
Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infiny.
0 Dieu, l'étrange peine! Faut-il laisser un affront impuny ? Faut-il punir le père de Chimène?
CORNEILLE. Le Cid, Acte I, Scène vn.
C'est en strophes aussi que Polyeucte, détaché de tout sentiment humain et prêt à embrasser le martyre, exprime son appétit des voluptés cé¬lestes : .
Source délicieuse en misères féconde; Que voulez-vous de moy, flateuses voluptez? Honteux attachemens de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittez ? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre,
Toute votre félicité,
Sujette à l'instabilité,
En moins de rien tombe par terre;
Et, comme elle a l'éclat du verre,
Elle en a la fragilité.
Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire. Vous étalez en vain vos charmes impuissnns; Vous me montrez en vain, par tout ce vaste empire,

DE LA TRAGÉDIE AU MADRIGAL. . U3
Les ennemis de Dieu pompeux et florissans ; II étale à son tour des revers équitables
Par qui les grands sont confondus,
Et les glaives qu'il tient pendus y Sur les plus fortunez coupables,
Sont d'autant plus inévitables
Que leurs coups sont moins attendus.
CORNEILLE. Polyeucte, Acte IV, Scène n.
Indépendamment des monologues en strophes (et ceci demanderait toute une étude spéciale), Corneille, dans les moments où la passion arrive à son apogée et veut pour expression quelque chose qui remplace le chant, coupe son dialogue d'une manière régulière, avec des répliques égales, qui, pour ainsi dire, se fontpendant l'une à l'autre, et donnent tout à fait Véquivalent de la forme ly¬rique. Ce procédé est emprunté aux comédies primitives du vieux théâtre français, qui, dans ce cas, admettent même LE VERS REFRAIN, revenant plusieurs fois de suite, ce qui donne au dialogue une saveur imprévue et une grâce étrange. On en trouve dans les pièces de Corneille, et surtout dans Le Cid, de nombreux et admirables exem¬ples :
LE COMTE.
Ce que je méritois, vous l'avez emporté. • ■'-
DON DIÈGUE.
Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.
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Théodore de Banville - Petit traité de la poésie française
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