Poesies

poesies d'hier et d'aujourd'hui...
 
AccueilAccueil  PortailPortail  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2
AuteurMessage
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 1:56

I46 DES VERS QUI NE- SONT PAS DES VERS. LA MAKAME ALLEMANDE
première syllabe, et cela n'a'pas dû coûter grand effort d'invention,
car il n'y à pas d'autre place assignable pour éviter le contact des
accents : .
Nelle luci... (dans les clartés...)
Soy activa (je suis active).
Je m'étonne de!'në pas avoir trouvé de place marquée pour l'accent dans lès vers monosyllabiques. Lacune à combler.
DES VERS QUI NE SONT PAS DES VERS
Quelques jeunes ont imaginé de faire des vers sans mesure, sans
syllabisme, sans césure, à savoir des bouts de phrase,avec des rimes.
Dans ce genre, le pire genre me paraît être celui, des vers sui¬
vants : .
File à ton rouet, les chansons sont légères, Les images redisent les gloires des marins, Les chansons s'évideni aux heures plus légères, Proche du retour sonore des marins.
(KAHN.)
Ce doit être des alexandrins où l'auteur a mal compté ses syllabes.
D'autres ont un peu moins donné à leurs, phrases découpées la fausse apparence du vers. C'est proprement ce qu'en Allemagne on nomme de la Makame1. Nos voisins sont ingénieux. Pour former les apprentis poètes (en Allemagne on enseigne l'art de faire dèT" vers, comme chez nous celui de faire du taffetas), on leur donne, comme stoff, un morceau de prose quelconque, qu'ils doivent translater ou imiter, ou simplement faire servir, de sujet à une com¬position, en intercalant, au cours de la phrase, des mots qui riment entre eux. Cet exercice constitue la Makame2.
1. Les Allemands ont tiré le mot et la chose de l'Arabe. On trouve un exemple
curieux de makame dans la traduction d'une pièce arabe, publiée comme une annexe
au poème de Yuda ben Halevi dans les éditions très complètes de Heine,
2. Voici un exemple de makame, où le. conte des Grimm, le Pont du Diable, a
servi de stoff : « An einem heiteren Frûhlingsmorgen, — zu scheuchen berufltche
Sorgen — rùsteteten wir uns zu froehlichem Lauf, — und machten nach dem
Zauberberg uns auf (par un clair matin de printemps, pour chasser les soucis pro-

LA MAKAME FRANÇAISE I47
En France, en faisant de la makame on est plus raffiné. On a soin de mettre à la ligne après chaque makamisation.'Mémement ceux qui connaissent le fin du fin croisent les mots makamisés :
Alors que j'étais, ô iEmiliùs le nouveau Temps, alors que la feuille de primerole ; Que mon âge allait plus éclairci que l'eau De la source matutinale en sa rigole De gravier : devis ni son, . Fredons comme de tourtres et passes, N'envolaient de ma bouche aimée des Grâces, Mais soupirer et complainte et tenson.
Et si Dieu l'avait voulu, disait le bon Pantagruel, ainsi ne par^ . lerions-nous pas de la bouche.
Néanmoins, en ces phrases incohérentes, il y a de jolis rappro¬
chements de sons et la dernière ligne fait un gracieux dix syllabes.
N'est-ce pas drôle de voir.employer du talent à ces fumisteries élé¬
gantes et travaillées ? .
Nos jeunes poètes ignorent peut-être qu'ils n'ont pas.inventé les vers dénués de mesure. Il y ,a chez .Klopstock et chez Goethe (odes de jeunesse) des vers appelés dithyrambiques1, lesquels ont l'extérieur de prose découpée en petites lignes. Ce genre «i trouvé maint imitateur, mais tous se sont donné garde de rimer leurs lignes,
fessionnels, nous nous disposâmes à une course joyeuse, et voulûmes gravir la Montagne-Enchantée). Ce concours de sons est haïssable-, mais, assurent les Alle¬mands, le jeune homme qui a le courage de s'astreindre à faire de la makame en toute circonstance, à table, à la promenade, au temple, à la brasserie, au café chantant, et ailleurs, est sûr et certain de devenir un poète de premier ordre.
Le latin du moyen âge a connu la makame. Très anciennement on trouve des oraisons où chaque alinéa finit par une assonance. Les drames de Hroswitha (fin du xc s.) sont en prose rimée ; M. Meyer dit que ce genre d'écrire était.général à la fin du xi" s. et fréquent au XIIC. De ce type se rapproche Y Histoire d'Apollonius de Tyr, en membres tantôt courts, tantôt longs, avec rimes. (Meyer, hc. cit., p. 116.) — J'ai connu, dans mon enfance', à Lyon, un marchand de lardoires ambulant, qui n'appelait jamais la chalandise qu'en makame : « Ah, qu'elles sont bien faites, Mam'zell'è Fan-cbette! — Achetez de mes lardoires, Mam'zelle Victoire!— Personne n'en veut plus, je change dé rue! » J'ignore s'il est devenu un graud poète.
1. On les nomme maintenant de préférence : « Vers libres accentués (freie Accenl-verse). » D'autres, tels que Wolf, leur donnent le nom de « rhapsodie*, et réservent le nom de dithyrambe à de certaines imitations de l'antique.

I48 VERS DITHYRAMBIQUES ALLEMANDS
pour ce que la rime réclame une mesure afin d'annoncer son retour, et que l'oreille souffrirait d'être trompée dans son attente. Tout au contraire, la nature, au temps jadis, n'avait pas plus horreur du vide que le vers dithyrambique ne Ta de la rime.
Ces pièces sont malaisées à définir. Est-ce vers?'Est-ce prose? -Ce ne sont pas des vers,.puisqu'il n'y a point de régularité dans le rythme, et que le vers prétendu n'obéit à aucune des règles connues d'une versification quelconque. Et pourtant ce n'est plus de la prose et c'est plus que de la-prose. Il y a une musique, il y a une expres¬sion », que ne saurait donner le sermo pedestris.
Mais ce qui est possible en allemand l'est-il en français ? — Que non pas ! J'ai tenté de traduire littéralement l'admirable Ganymèâe, de'Goethe, vers par vers, en m'astreignant à mettre dans chaque ligne du français le même nombre de lèves que dans chaque ligne de l'allemand, afin d'en reproduire la cadence. Peines perdues. En français ce n'est plus que de la vile prose.
Voici, je crois, les raisons. En allemand, ces sortes.de vers sont
plus rythmés que chez nous : i° parce que l'accent est beaucoup plus
'prononcé; 2° parce que le lecteur allemand a plus l'habitude du rythme.
Il lit ces vers non plus comme de la prose, mais comme une sorte
de chant; chant non mesuré, il est vrai, mais qui est au vers
mesuré ce que le récitatif est à la mélodie2. En français un débit de
ce genre serait ridicule. .
Mais serait-il possible de distinguer de la prose les vers dithy¬rambiques de nos jeunes poètes, s'ils étaient écrits à la queue-leu-leu ? Tout est là ! Or, bien crois-je qu'on répondra non. Nous avons -
1. Cette expression est assez marquée pour qu'un lecteur, familier avec la langue
allemande, à qui l'on présenterait une de ces. pièces, écrite en'mettant les vers à la
queue-leu-leu, pût reconnaître dès l'abord qu'il n'a point affaire à de la prose, et même
reconstituer assez facilement la séparation des vers. La seule différence peut-être, c'est
qu'il mettrait quelquefois deux vers dans un et réciproquement, parce qu'il n'aurait
pas, sur les intentions du poète, les indications que celui-ci donne précisément par sa
coupe des vers.
2. Les vers dithyrambiques de Goethe, pris isolément, peuvent d'ailleurs toujours .
se ramener à l'un des deux type's : ïambique-anapestique ou trochaïque-dactylique, et
même dans l'ensemble d'une pièce, on reconnaît facilement la prédominance de l'un
des types.

VERS DITHYRAMBIQUES DE M. MORÉAS I49
affaire purement et simplement à de la prose poétique (ô Chateau¬briand, es-tu assez vengé!) découpée avec des ciseaux. Je parle, bien entendu, de la prose sans rime, non de la makame :
Pestum qui, deux fois l'an, voit naître et mourir. Adone ; Lucrétile agréable qui bruit encor des vers'latins chantés sur la lyre de Lesbos ; Hybla qui nourrit ses abeilles de la fleur du'saule; Ustique où le Faune léger, du Lycée fuitif, écarte de la chèvre et de son époux odoreux l'Été et l'Austre ; ni la rive abordée de la troyenne proue, ni l'ombreuse Tibur, et ni l'heureux coteau, où, charmé sous la voix du cygne de Mantoue, tel la source au cheval parla le Mincio : — Ne surent plaire au cœur des Muses et des Grâces ainsi que tu le fais, ô dorée Provence !
Qu'est cela? Du Chateaubriand tout pur, avec des inversions tirées aux cheveux, des archaïsmes cocasses (Juitif, odoreux) une construction qui n'est pas grammaticale (ni, etc.), une absurdité (tel la source au cheval...), quelques alexandrins rencontrés au hasard de la plume, rencontre malheureuse et dont l'auteur ne s'est sans doute pas aperçu. Pour le surplus les qualités de Chateaubriand : période cadencée, harmonie délicieuse des vocables, style nom¬breux, images empruntées avec goût au poète latin, grâce de la pensée. Ce morceau est proprement, avec quelque nouveauté dans le choix des mots, le cousin de
Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le choeur, lechœur sacré ! (ceci même est plus voisin des vers). — Diane, souveraine des forêts, recevez les vœux que vous offrent des vierges choisies, des enfants, instruits par les vers de la Sibylle, etc., etc. (Les Martyrs.)
Mais de sa prose, M. Moréas a fait des vers :
Poestum qui, deux fois l'an, voit naître et mourir
Adone ; Lucrétile agréable qui bruit encor '
Des vers latins chantés sur la lyre de Lesbos ;
Hybla qui nourrit ses abeilles de la .fleur
Du saule ; Ustique où le Faune léger, du Lycée fuitif,
Écarte de la chèvre et de son époux odoreux
: - ' L'Été et l'Austre ;
Ni la rive abordé' de la troyenne proue,
Ni l'ombreuse Tibur, et ni l'heureux coteau, etc.

I5O VERS D1THVRAMBIQUUS DU Mra<! KRYSINSKA
Veuillez me dire ce quelle gracieux morceau de tout à l'heure a • gagné à être découpé en tranches comme de la galette? — Rien, sinon d'offrir deux enjambements cruels". Quant aux vers terminés par un repos, la prose le fait aussi bien sentir, et. les pseudo-alexandrins, mêlés au reste, ne font qu'accentuer la boiterie de ce qui semble des vers sans en être..
. A.contre-poil, on pourrait prendre un fragment de prose poétique quelconque, et le découper en petites lignes,- équivalentes à ce que nos jeunes poètes appellent des vers libres. Guyau en a donné de nombreux exemples, voire qu'il en a tiré de très congruents' de. M.. Zola lui-même ! M. de Souza en a fait de très réussis avec un fragment d'un sermon de Bossuet. . .
Tout compte fait, nos jeunes poètes auront beau s'évertuer, il ne dépendra pas d'un typographe de transformer de la prose en vers. On ne disconvient pas qu'à l'occasion les vers libres ne puissent avoir du charme, et beaucoup. On conteste seulement qu'ils puissent en avoir plus que s'ils étaient en prose. Voici une très gracieuse strophe des. Rythmes pittoresques, de Mme Marie Krysinska, d'où l'auteur a pris" le sage parti de proscrire la rime, les inversions et les pseudo-archaïsmes :
Dans un Pays, très loin — très loin, La Reine.des neiges, en robe de givre, Couronnée d'étoiles polaires, Habite un vaste et froid palais, Aux murailles de glace, Que la lumière boréale
Orne de sanglantes panoplies.
- Impossible de comprendre pourquoi l'auteur a reculé la dernière ligne, comme une clausule à la fin d'une stance. Si seulement.
. le nombre de syllabes y était moindre ! '
M. Jean Berge, dans ses Voix nocturnes, me semble avoir, mieux que les autres, compris ce que doit être la prose poétique.,Il n'écrit pas en vers libres, mais en versets. C'est un genre qui peut avoir1 sa

VERSETS RIMES DE M. BERGE IJ1
beauté et prête à des « effets », la Bible le. montre suffisamment.
" Le théosophe Saint-Martin a écrit en versets l'Homme de désir. Un
r Lyonnais d'adoption, M. Ludovic de Cailleux, a écrit jadis un
véritable poème épique en versets sous le titre de le Monde antédi-
- lumen. Quinet a souvent employé le verset. Chez M. Berge, on
trouve (enfin!) une phrase qui s'achève avant que le discours
: reprenne à la ligne.
: L'originalité" de M. Berge est d'employer le verset avec..asso¬nance. Les derniers mots des versets assonnent entre eux suivant des combinaisons variées ; quelquefois c'est un verset tout entier qui forme ritournelle. Le type primitif de ce genre est dans des chapitres de la Bible, où (me suis-je laissé dire) des assonances se " reproduisent à la fin des versets.
En dépit de sentiments un peu affinés et de grâces un peu étu¬diées, les pièces de M. Berge sont agréables, et supérieures aux vers dithyrambiques de nos jeunes, en tant que l'assonance, par son retour éloigné, écarte toute apparence de vers mesurés. C'est la-condition sans laquelle non. Nos jeunes makamistes, surtout M. Kahn,, ont trop oublié que la prose doit ressembler à de la prose et non'à des vers faux.
Voici quatre versets formant une portion de pièce dans les Voix , nocturnes :
Quand l'heure sonnera pour nous, comme pour nos amis ailés à l'avril, nous nous construirons un nid, une chaumière perdue en les brousses.
Nous la ferons des troncs d'arbres que j'aurai coupés, * nous en garanti-. rons les parois avec l'épaisseur chaude des mousses.
Devant la porte nous planterons un arbrisseau pour qu'il vieillisse avec . nous : un peuplier long et frêle.
Nous nousaimerons simplement comme les oiseaux, * qui vont dans les'
bois battant des ailes.
Je ne reprocherai à l'auteur que de placer par le milieu de ses versets, en façon de césure, une astérique, bien inutile à la diction, et qui, à la lecture, à la fausse apparence d'un signe de renvoi.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 2:26

I52 LA RIME. ELLE NE FAIT QUE CONSTATER LE RYTHME
LA RIME
Est l'uniformité, du son. et de l'articulation dans deux mots,'à partir de la syllabe-tonique : mort-port, morte-porte. "A cette .condition exigée par l'oreille, 'les grammairiens ont ajouté l'absurde règle de rimer aux yeux, c'est-à-dire, d'avoir après la dernière voyelle (tonique ou atone) des consonnes identiques' ou prétendues équivalentes, alors même qu'elles ne se prononcent pas. Morte et portes sont censés ne pas rimer.
L'assonance est l'uniformité du son de la voyelle tonique et de la post-tonique qui la peut suivre, sans tenir compte de l'unifor¬mité des consonnes qui accompagnent, soit la première.voyelle, soit la seconde, s'il y en a. deux : inimi-servir, eslre-pesme, seignûr-ûurs, encàîcie^-deslrier1.
« LA RIME (sic), dit M. de Banville, est l'unique harmonie des vers,
et elle est tout le vers. » Hélas, en écrivant cela, le bon Banville ne
se rappelait plus que les plus beaux vers du monde, ceux d'Homère,
dé Pirfdare, de Théocrite, de Lucrèce, de Virgile, d'Horace, ceux
de la poésie sanscrite, ceux de la poésie germanique, sont des vers
sans rime. Il faut dire au contraire : '
LE RYTHME EST L'UNIQUE HARMONIE DU VERS; LA RIME NE FAIT QUE CONSTATER LE RYTHME
Ifi La rime, c'est le .maître de chapelle qui, jadis en Italie 'donnait, au temps fort de chaque mesure, un coup de son bâton sur son pupitre,'ce dont Goethe si fort était scandalisé, mais non lé public italien, qui aimait qu'on lui renfonçât la mesure dans les oreilles. — Bing! fait la rime. — Cela veut dire : « Attention! Voici un vers fini; nous allons en recommencer un autre. » — « La rime, dit

: Guyau, c'est la mesure devenue sensible et vibrante à l'oreille. » Oui, c'est bien cela, et si quelque chose de plus. C'est encore le
i. Remarquer que les consonnes finales se prononçaient.

EXEMPLES DE PROVERBES RIMES 155
moyen d'appeler l'attention sur le mot important de la phrase, sur le mot à retenir. Pour le présent, .oh se borne à signaler le fait. Nous aurons à y revenir.
.C'est, la raison pourquoi les proverbes populaires, encore qu'ils n'aient pas de rythme, sont le plus souvent rimes, et peuvent s'écrire,en deux lignes, absolument comme les vers de M. Moréas. En voici quelques-uns, que je cite parce qu'étant lyonnais, ils sont mieux connus de Fauteur. On excusera ceux qui seraient trouvés un peu gaulois. .C'est la faute du patois.
— Boue debout, fëna à l'invàrs
Portariant tôt l'univârs.
— A Vorles en Vorluais,
Le Tëne s'accuchont a très mes, ■> Mé solamint la parmiri veis.
— Faya (brebis) tro t'aprivoisia
De tro de belins (agneaux) est tetta.
— Y est la voga (fête) de Saint-Anduer (Andéol) -
Onte le filhe chayont à l'invers.
— A la bonne buyandiri (lavandière)
Ne défaut jamés piri (pierre).
— Qui s'est mariô est contint ina jorna ;
Qu'a tuo in càyon (porc) est contint tôt in' anna, etc.
Voulez-vous des fleurs de la ville même :
— Femme et melon,
On a beau les flairer dessus, on ne sait jamais si c'est bon.
— Longueur bien remondée
Est à moitié tissée. .
— Fille qui prend,
Elle se vend.
— Devant la quenouille"
Est fou qui s'agenouille
— Mariage d'amours :
Une "bonne nuit, de mauvais jours.
— Qui ne travaille pas poulain,
Travaille roussin.
~ Du cayoh - .
Fors le bran, tout est bon, etc. • ■.

154 ' VERS SANS RIME
Que la rime soit, pour le faiseur de vers, l'aide la plus précieuse, oui bien, mais qu'elle constitue le vers, non pas. Elle est propre- . ment l'accessoire, comme la parure est l'accessoire de la. femme. Or est-il qu'Eve se passait de parure, et si, dit-on, n'en était-elle pire. Et aux poètes de l'école de la rime riche on pourrait redire ce que le statuaire grec disait à l'auteur d'une-faible statue, magnifi¬quement ornée d'or et de pierres précieuses : « Ne pouvant faire ta Kypris belle, tu l'as faite riche. »
Si l'on prenait au pied de la lettre l'assertion de Banville, il fau¬
drait dire de la prose bien rimée qu'elle est une poésie supérieure
à celle de Virgile, qui n'a pas de rime. Ce n'est pas encore chose
admise. , . - :
Gu'yau avait tiré d'Alfred de Musset une suite de vers blancs. Sans doute ils étaient loin de l'agrément de leurs modèles, en leurs places ; mais c'était tout de même des vers, et d'une belle harmonie. Au rebours, il laissait la rime à_ ces mêmes vers, se bornant à changer leurs coupes de telle façon qu'ils ressemblassent à nos vers modernes sans césure; et de montrer facilement que, sous cette forme, ils ne valaient pas le diable. D'un côté,.-la rime et de mau¬vais vers ; de l'autre, pas de rime et de bons vers. Mais les meilleurs de tous étaient les vers de Musset, tout simplement, avec leurs coupes et avec leurs rimes.
Nul poète ne saurait plus aujourd'hui se dispenser de la rime. Les tentatives pour acclimater les. vers blancs ont toutes échoué, et spécialement celle qu'a faite Voltaire n'était pas1 pour nous mettre en appétit :
N'êtes-vous pas troublé quand vous voyez la terre ' Trembler avec effroi jusqu'en ses fondements ? J'ai vu cent fois les vents et les fières tempêtes Renverser les vieux troncs des chênes orgueilleux, etc.,- etc.
(A propos, connaissez-vous rien de pire que les alexandrins de Voltaire — je ne parle pas des petits vers de ses pièces fugitives, où .il est parfois si charmant? — Moi non.)

ORIGINE DE LA RIME. RIME ATONIQ.CJE 155
N Mais enfin comment la rime a-t-elle pris naissance dans la .poésie
française ?
. ' Jadis, on considérait" la rime comme une imitation de la rime intérieure des vers léonins, fréquents au temps de la décadence latine, et qu'on trouve d'ailleurs dans Virgile,[Horace, etc. :
Agricola incurvo terram molitus aratrO.
Ces retours de consonance s'expliquent, non par le besoin de rimer, mais par l'habitude où étaient les Latins de placer, après la césure du troisième pied, un- mot se rapportant grammaticalement au mot terminant le vers.
D'ailleurs les deux voj'elles consonantes étant le plus souvent,
comme ici, deux atones, cette apparence de rime ne ressemblait en
rien à notre rime sonore. Cela ne rimait pas beaucoup mieux que
miséricorde et hallebarde- Ceux qui sont un peu familiers avec nos
patois connaissent nos o post-toniques : chanêvo, ôno (chanvre,
. âne).. La différence de cet o avec Ve muet existe, mais minime. De
* même pour la post-tonique latine.
On trouve bien, il est vrai, dès Octave Auguste, cette épigramme
populaire :
Pater argentarius, Ego Corinthiarius ;
Qui offre une franche rime. Mais c'est une exception dans les poésies rythmées primitives, l'effet d'une rencontre qui a charmé . l'oreille, sans qu'on s'en fît une règle.
'L'es premières manifestations de la rime en latin apparaissent dans une petite poésie de Conimodien et dans la célèbre hymne de saint Augustin contre les Donatistes. Cette rime, quoique très pré¬méditée cette fois, n'en est pas plus une que la prétendue rime léonine des Latins. Elle ne comprend que la dernière voyelle, qui n'est ici jamais suivie de. consonnes. Dans le Commodîen tous les vers se terminent par o, et dans le saint Augustin tous les vers (au nombre de 250) se terminent par e. Ces voyelles insonores repré¬sentent la syllabe rimante. Pour distinguer cette pseudo-rime de la rime vraie, nous l'appellerons rime atonique.

156 LA RIME DANS LE LATIN 'D'AFRIQUE. L'ASSONANCE
-II arrive souvent par rencontre, dans ces vers, que la voyelle
accentuée précédant la rime atonique est la même que la voyelle
ainsi placée dans un autre vers. On trouve par conséquent dans
YAbecedarius (c'est le nom donné à l'hymne contre les Donatistes)
de véritables assonances ou même des rimes que n'a pas recherchées
l'auteur :
Gaudium magnum esset nobis, j si tune nolletis errare ; Sed si tune non visum est verum, | vel nunc experti VIUQU. Multos nunc habetis pravos, | qui vobis displicent valde : Nec tamen hos separatis | a vestra communions. Non dico de illis peccatis | quae potestis et negare...
Le premier vers rime avec le cinquième et assone avec le troi¬sième. Le second et le quatrième n'ont ni assonance ni rime, mais seulement la rime atonique.
Si j'en crois M. Monceaux, la rime ou pseudo-rime, aurait paru d'abord dans le latin d'Afrique, sous l'influence de l'hébreu, et peut-être du punique. On en a la preuve, paraît-il, dans une foule d'inscriptions populaires trouvées en Algérie et en Tunisie. Ce sont d'ailleurs des poètes de la contrée, tels que Commodien et saint Augustin, chez qui on la voit apparaître d'abord1.
La fortune de l'invention africaine est assez connue. La rime "a été acceptée par toute l'Europe du moyen âge.
La rime d'une syllabe en latin devint bientôt la rime de deux syllabes et même de trois2.
En français, ce qui se montre d'abord c'est l'assonance, comme on l'a vu dans YEulalie (y. p. 15 et 54). -Mais l'assonance alla tou¬jours se. rapprochant de la rime, qui commence à paraître dans la seconde moitié du xie siècle. Au xne siècle, je vois Cre'stien rimer
1. La présence de la rime à cette époque suffit à démontrer, dit M. W. Meyer,
qu'elle n'a pas été empruntée aux Arabes, comme on l'avait prétendu, car on ne la
rencontre chez eux qu'à la fin du ve siècle. Elle n'a pas été non plus empruntée au
celtique, comme on l'a aussi soutenu, mais ce qui est vrai, c'est que c'est dans les
pays celtiques qu'elle a été perfectionnée.
2. Voir page 13, l'hymne Ad perennis vitae.

LA RIME AU XII* SIÈCLE. ELLE EXIGE L'EXACTE HOMOPHONIE 157
à la moderne avec la plus scrupuleuse exactitude; voire que presque toujours la rime è est précédée de la consonne d'appui :
Quant ils orent tôt atorné,
A la roche sont retorné ;
Si ont la litière aportee,
Sor quoi la dame en ont portée,
Si corn lor plot et abeli, '
Maugré le roi et maugré li '.
Dans Floire et Bîanceflor, aussi du xne siècle, la rime n'est guère moins soignée, à l'exception que l'auteur ne se préoccupe pas de la consonne d'appui devant é :
Atant s'en est Floires tornés. Li portiers a engiens trovés...3
II paraît admettre aussi dans les.articulations post-toniques l'équi¬valence des dentales : -
Cil prennent les flors, ses emportent, Si sont cargié que tôt détordent '.
Les poètes du moyen âge ont posé cette grande loi :
y LA RIME EXIGE LA RIGOUREUSE HOMOPHONIE DES VOYELLES
Dès le temps de l'assonance les poètes ne font assoner entre eux que les e, les o dont le son est rigoureusement le même. Notre œil est souvent dérouté, à cause des changements survenus dans la pro-
' i. « Quand ils eurent tout préparé, ils s'en sont retournés vers la roche; ils ont apporté !a litière sur laquelle ils ont porté la dame, ainsi qu'il leur plut et agréa, et malgré elle. »
2. « Maintenant s'en est retournée Floire. Le portier a trouvé des ruses. »
3. c Ceux-ci prennent les fleurs et les emportent. Ils sont si chargés qu'ils flé¬
chissent. » — Un ami me dit avoir rencontré dans V. Hugo, une rime du genre de
emportent et détordent, qu'il a oublié de noter. Conférez dans Villon enfle-temple. Je
crois que, par exception, on peut admettre des rimes de cet acabit, par exemple
cinabre-âpre, affre-navre, èlytre-hydre, etc. A l'ouïr, l'effet n'est point blessant, et cela
enrichirait un peu notre minable magasin de rimes.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 2:31

158 . NOS POÈTES S'ÉCARTENT A TORT DE L'HOMOPHONIE ■
nonciatiôn. AinsI dans la première laisse de Roland', par exemple, sommes-nous tout surpris de voir rimer fraindre ' et mohiaigne. C'est que la diphtongue ai se prononçait exactemenfde même dans les deux mots : frai-ndre et montai-gne.
Cette stricte homophonie fait tout le charme du vers. Nos poètes s'en écartent quelquefois. La rareté de certaines rimes, le besoin d'user de rimes autres que des rimes fatiguées, enfin et surtout des prononciations qui varient suivant les temps, les pays, quasi suivant les personnes, ont amené à cet égard un grand relâchement. Par un amour fort sot de la consonne d'appui, nos poètes en sont venus à choisir une rime sonnant mal, mais précédée de la spirituelle consonne, de préférence à une rime sonnant bien, mais privée de cet affixe qui, selon M. de Banville, constitue toute la poésie1.
Il est certain çp? infâme ne rime pas avec femme. Et pourtant lequel de nous, chevilleurs, s'en prive ? Et tous nos Parnassiens aiment mieux faire rimer femme et infâme qui ne riment pas, que-femme ex gamme, qui riment très bien. Notre excuse est que les romantiques prononçaient phâme. Alors, rien à dire.
J'ai été absolument stupéfait, je l'avoue, la première fois que j'ai
lu ces deux vers de Banville : ' ' .
Vous demandiez pourquoi, sur mon front fatigué, Au milieu des éclats du rire le plus gai...
1 Et ceux-ci d'Hugo :
1 Ah! toi, tu sais.calmer ma tète fatiguée;
Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parlermôi, sois gaie.
Jamais de ma vie je n'avais prononcé gai autrement que gai. J'ai ouvert Littré, et j'ai vu, à ma stupéfaction plus forte, que les Lyon¬nais étaient dans leurs torts et que nous devions prononcer gbé. D'autre part le Dictionnaire de rimes de Napoléon1 Landais;,
1. Je n'invente rien : « Sans consonne d'appui, pas de rime, et par conséquent pas de poésie. » {Petit traité de poésie, page 56.) Or « ja rime-est tout h vers » (page, 47).

EXEMPLES DE RIMES NON HOMOPHONES '159
conime -1 g bréviaire des Parnassiens, fait rimer gai avec geai, avec déblai, avec frai, etc., et nullement avec les parti-, cipes gué. Inutile de dire que tous les dictionnaires de rimes quel¬conques en font autant ».
A qui croire, de Littré ou de tous les autres ? Je suppose que gué était une prononciation faubourienne qui, peu à peu répandue à. la ville, a fini par pénétrer jusqu'à la cour- puis a trouvé accès auprès du bon Littré, tandis qu'à Lyon nous avons conservé la prononcia¬tion traditionnelle2. . Banville, dans le même genre, fait rimer quais et choqués ;
Les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, • ' Se furent bien longtemps dans l'ombre entrechoqués.
-Cette fois Littré indique bien la prononciation correcte : kbè, et alors ça ne rime plus. Mais un exorable à mon ignorance m'explique, qu'à Paris ils prononcent khés. Encore un de la banlieue qui se sera glissé sur le boulevard ! Mais où s'arrêter dans cette voie ? Et puisque les Parisiens ne prononcent pas Ve post-tonique, pourquoi ne pas faire rimer corridor et Isidore? D'abord ■il y a la consonne d'appui : c'est une raison.
Des vers suivants de M. Verlaine, j'en dirai autant que de ceux
de M. de Banville : '
Quoi; malgré ces reins fricassés, Ge cœur éreinté, tu ne sais Que dévouer à la luxure !
/
i. Pourtant N. Landais ajoute timidement en note : « Les mots de cette catégorie riment encore, quoique assez pauvrement, avec ceux'en é appuyé de la même consonne, ' î comme bey avec tombé, etc. » Alors cet infortuné Banville a rimé « assez pauvrement ». l Le très digne homme en mourrait de chagrin, si, hélas I il n'était déjà mort. * 2. A ce propos, on me fait observer que (page.28, note 2) j'ai eu grand tort de me - gausser de la prononciation escayer, mayet, bredouyer, viêyard, pàyard, grenauyart, baye, canaye, Verjaye, barbouyeur, bousiyeur, écrivayeiir, car aujourd'hui, me dit-on, en dépit de toutes les traditions classiques et des prescriptions du docte Littré, aussi vaines que nos lois sur la chasse, telle est la prononciation du highlife. J'en suis aux anges. Au moins si, à Paris, je vais dans le monde, je me croirai encore avec mes bons canuts . de la Croix-Rousse. •

ASSOCIATION DE SONS NON ADMISE- AUTREFOIS
J'ignore si, dans les faubourgs de Paris on dit tu ses, mais tous les dictionnaires de-rimes font rimer lu sais avec français, parais', palais et non avec'cassés, censés, etc.
Jamais au grand jamais les classiques ne se seraient octroyé ces libertés, de plus grave conséquence que les transgressions ortho-graphiques qu'on leur a tant reprochées. Chose digne de note, Victor Hugo a été généralement rigoureux dans l'association des brèves et des longues.
Ce qui explique l'usage des rimes ai-é par les modernes et l'excuse parfois, c'est l'ennui d'accoler éternellement entre eux des participes passés.. J'avoue qu'à la longue cela devient positivement haïssable1.
C'est la cause pourquoi tout le monde aujourd'hui fait rirrier mai et charmé, encore bien que Littré donne, pour mai la prononciation mè, et que tous les dictionnaires de rimes (sauf Landais qui a sauté le mot) l'associent uniquement avec les mots en ai. ■
Pour les futurs des verbes en er (j'aimeraï) avec les mots en è (degré), je crois que les modernes ont tout à fait raison. C'est un tort que nous avons à Lyon de ne pas faire sentir la différence du prononcer entre le futur j'aimerai (ré) et-le conditionnel j'aimerais (rê). Par la même raison le prétérit rimera avec le participe :
i. Dans les six vers suivants, Hugo, qui était un fin renard, a eu l'adresse de ne
pas réunir une seule fois deux participes, non (à parler franc) sans plus d'une écor-
nure à la pensée et à la cohésion des idées; je suis trop respectueux pour dire sans
plus d'une extravagance : ' '
« Reçoit de toutes parts
« La pénétration de la sève sacrée.
« La grande paix d'en haut vient comme une marée.
« Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;
« Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé. ,
« L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.
« On croit être à cette heure où la terre éveillée...
Quant à la succession de rimes ené, èe, blâmée par les Parnassiens, il me semble que, lorsqu'elle ne dépasse pas quatre vers, elle n'est pas déplaisante, a la condition qu'on veuille bien différencier nettement par la prononciation (comme il se doit) les rimes en é de celles en èe.'

. RIMES DE « AI » ET « É ». N'ASSOCIER JAMAIS UNE BRÈVE ET UNE LONGUE l6l
Dans la nuit où le sang d'Ouranos abhorré
Souilla l'Océan vaste,
. Où ThétiSj dans ses bras, qu'en naissant \'honorai1...'
(BANVILLE.)
Je crois que si les classiques ne se sont jamais permis ces .rimes, ■ peut-être n'est-ce pas qu'ils les jugeassent fausses, mais c'est qu'elles violaient les règles de la rime pour les yeux2.
Nous avons déjà dit que la tendance des romantiques et des par¬
nassiens est, plutôt que de se servir de rimes éculées, de préférer
altérer la qualité de la voyelle, à la condition de placer devant
celle-ci une consonne identique dans les deux mots rimants. Mais
ceci est périlleux. On arrivera de plus en plus à joindre ai et ê. On
fait rimer vrai et doré, geai et infligé, quai et choqué qui ne riment
" pas du tout. J'espère que, de progrès en progrès, la consonne
d'appui excusant tout, on en arrivera à faire rimer catakoi avec
emberlucoqué. "
Toute la poésie gît dans l'harmonie des sons. Le premier souci du poète doit être de ne jamais atteler au même char une voyelle brève et une voyelle longue. Ce n'est pas une raison parce que le Dictionnaire de rimes de M. Pujol fait rimer mêle avec mamelle. M. Pujol est Belge et doit avoir ses motifs.
A fortiori le poète doit-il s'abstenir de dénaturer les noms propres, â seule fin de les faire rimer au moyen d'une prononciation de fantaisie, fondée sur l'apparence scripturale. Et Gautier faisant rimer poète avec Goethe, me semble dépasser toutes les limites de la
morale : .
A vous faire oublier, à vous, peintre et poète, Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe...
D'évidence Gautier a voulu conformer la prononciation à la
1. Il n'est pas sans utilité de faire remarquer qu'honorai se rapporte à Thétis et non
à bras. ■ .
2. Ce qui autorise certe supposition, c'est qu'on voit Racine faire rimer dans Andro-
viaque, consumé et allumai en ayant soin de dénaturer l'orthographe de ce dernier mot
en allumé. .


l62 FAUTES APPARENTES MAIS NON RÉELLES CHEZ NOS VIEUX POÈTES
graphie. Il n'a pas même réussi, car en estropiant l'orthographe du nom de Gœthe (Goethe pour Goethe) il a cependant fait le mot d'une seule syllabe ; 'comme jadis poète qu'on prononçait poite (cf. moelle = molle). De sorte que, en dépit de la communauté d'ortho¬graphe, les deux'mots ne riment pas plus que boëie = boîte, et mouette.
Quoi qu'il en soit, l'intention y est, de conformer le prononcer à l'orthographe. Aussi n'est-ce pas sans quelque surprise, je. le confesse, que je n'ai pas rencontré ces deux vers dans la collection des œuvres de Gautier :
Et je prends en dégoût cet Arouet ignare, Qui passe, railleur froid, devant Shakespeare.
Possible n'ai-je pas assez bien cherché.
Il y a, chez nos vieux poètes, des défectuosités apparentes dans la rime qui tiennent à des changements dans la prononciation '. Nos pères rimaient plus exactement que nous. Régnier, si bon rimeur, écrit :
Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs.
C'est qu'alors, on prononçait Juis. Au xvie siècle, on faisait sentir, quoique « faiblement », dit Raillet, 1'/ de Juif, mais au pluriel, non; toute consonne qui précédait la consonne finale, devant, sui¬vant les grammairiens du temps, ne pas être prononcée. Dé même, disons-nous encore un œuf, des ceus; un bœuf, des bœus. C'est sans doute par analogie, que peu à peu on en est venu à prononcer
i. L'excellent Banville cite, p. 223, des vers où Marbt'a fait rimer dragme avec âme, et, avec son aimable légèreté, il ajoute : « Au temps de Marot, comme aujour¬d'hui dans'les chansons, populaires, on se contentait souvent de la Rime assonante. » Hélas, au temps de Marot, il y avait beaux siècles que l'on ne se contentait plus de la rime assonante. Mais alors on prononçait drame, et l'on avait raison. Si des pronon¬ciations faubouriennes se sont glissées dans le ielectid péoplej au rebours l'orthographe savante est venue altérer mainte bonne prononciation, conforme au génie de notre langue. A force d'avoir le mot écrit sous-les yeux, on a tenté de prononcer le g et, comme cela n'était pas très commode, on a dit le plus souvent drakme. Drame était mille fois plus conforme au génie de la langue.

AUCUN DE NOS VIEUX POÈTES N*A RIMÉ-POUR LES YEUX l6}
Vf du pluriel Juifs. Et déjà je connais moult gens qui disent des ofs, des bofs. L'influence de la lecture du mot écrit a dû y contribuer '. . Également dans Régnier :
. Qu'il désireroit volontiers .
- . ■ Laschement me réduire au tiers.'
Ces mots ne riment plus, mais ils ont parfaitement rimé. On prononçait volontierrs.
Règle générale, aucun de nos poètes n'a rimé pour les yeux. Il
ne faut jamais accepter ce que disent les critiques modernes à cet
égard. Ils ont parlé par ignorance. Les poètes mêmes qui avaient,
comme Malherbe, la prétention de rimer aux yeux, n'entendaient
jamais rimer pour les yeux contre l'oreille, mais pour les yeux en
même temps que pour l'oreille.
Même observation pour les rimes dites rimes normandes, que
l'on a attribuée chez Corneille à une prononciation dialectale. Mais
Racine, qui n'était pas Normand, a dit-:
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier A son trône, à son lit daigna Y associer... Hé bien ! brave Acomat, si je leur suis si cher, Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher.
Voltaire a écrit que « l'exemple de Racine et de Boileau, les deux meilleurs versificateurs français, prouve qu'il était de principe qu'une rime exacte pour les yeux'était suffisante ». C'est une absurdité. Racine, Boileau, Corneille n'ont jamais été assez sots dé rimer pour les yeux. Si Racine faisait rimer fier et associer, c'est que Ton pro¬nonçait assocjèrr, comme encore aujourd'hui devant une voyelle : aimèrr une femme. Vaugelas, en reprochant « à la pluspart de ceux
i. C'est sous la même influence du mot écrit qu'à Lyon nous disons dom-p-ter, quoique douter soit la prononciation régulière et ancienne. Et comme on place volon¬tiers une voyelle d'appui dans un groupe de deux consonnes, maint Lyonnais dit dompeter; ce n'est pas bien joli. De même, au lieu de'seul ter, sous'l'influence de la lecture, nous prononçons scu-l-p-ter ; d'où le plus souvent seculpeter, et même parfois seculepeter. Aussi en vers suis-je toujours tenté de faire sculpter de quatre syllabes, au minimum.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 3:29

164 RÎMES NORMANDES. QUAND ON DOIT FAIRE RIMER ER ET ÊRR »
qui parlent en public1 » de prononcer IV dans prier, pleurer, etc. »,. et de plus de prononcer « cet e fort ouvert », ne fait que constater l'usage reçu alors. L'usage s'était perdu dès le temps de Voltaire, voilà tout.
Mais ce qui dépasse véritablement, c'est que, de nos jours, Bau¬delaire ait pu faire des rimes normandes :
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer.
Évidemment Baudelaire ne prononçait pas aimèrr. Cette étrange rime pour l'œil n'est pas excusable.
Ce n'est pas qu'on ne puisse, qu'on ne doive encore accoupler des infinitifs en er (e) avec des mots en èrr, mais c'est seulement lorsque le vers suivant l'infinitif en er a une voyelle à l'initiale, et qu'i/ n'y a aucun repos entre les deux vers. Il faut alors faire la liaison entre l'infinitif et le mot suivant. C'est donc avec une grande raison que M. Guimberteau, dans son beau poème, intitulé Brahma, a. fait rimer chair et arracher :
Senti lés buissons m'arracher ' Un lambeau vivant de ma chair A chaque détour de la route.
La prononciation arraché serait fausse ici, car là liaison est exigée".
De ce qui a été dit à propos des rimes chair et arracher, on en peut déjà conclure qu'il est tel cas où deux infinitifs en er ne rime¬ront pas. C'est lorsque l'un des deux doit se lier, et l'autre non.
T. « De ceux qui parlent en public... » Rappelons encore une fois que, de même qu'il y a plusieurs styles, il y a plusieurs prononciations. Bossuet, dans ses Oraisons . funèbres, ne prononçait pas les mots de la même manière que lorsqu'il parlait à'son ■ laquais. A fortiori s'il s'agit de vers. L'abbé Tallemant, secrétaire d'un bureau établi par l'Académie-» pour traiter des Doutes de la langue Françoise D, écrit dans son livre, Remarques et décisions de l'Académie Françoise : « C'est une chose bizarre et particulière surtout à la langue Françoise, que la plus part des mots ont deux diffé¬rentes prononciations, l'une pour la prose et le discours ordinaire, et l'autre pour les vers. »

i CAS OU K DIFFAMER » ET « AIMER » NE RIMENT PAS. « MONSIEUR » ET H MALHEUR » 165
Dans ce fragment d'un drame romantique dont j'ai oublié le nom de l'auteur, diffamer et aimer ne riment pas :
DONA CLARINETTA, à mi-voix, avec une indignation sourde : .
Le félon! Diffamer
Une femme! ' *
DON BOMBARDINO, avec effarement :
- ' !!! .
DONA CLARINETTA, poursuivant sa pensée : Assez lâche encore pour l'aimer.
C'est que l'on doit ici prononcer diffamèrr et aimé. ' De même que Racine ne faisait point de fautes en employant des rimes normandes, de même je ne dirai point que Voltaire a été fautif lorsqu'il écrivait :
— Ma fille ! ah, monsieur ! Vous réparez quarante ans de-malheur1 !
Pour certain qu'il n'entendait pas rimer pour les yeux. Toujours,
au contraire, il a prêché la rime pour l'oreille. C'est qu'alors on
prononçait monsieur (comme aujourd'hui on prononce sieurr), au
moins quand on chaussait le cothurne. Présentement monsieur ne
rime plus avec malheur, mais mossieu rime magnifiquement avec
essieu. .
Aussi, c'est avec équitable raison que l'excellent poète Maurice
Bouchor a écrit : .
La chair de cette carpe est rosé, comme, aux deux, Les nuages teintés par l'aurore. Messieurs...
Je vois d'ici, dans quelques siècles, lorsque notre langue aura, été transformée une fois de plus, un grammairien plein de clergie s'ap-
1. Racine dit.de même :
! « Elle voudroit monsieur,
« Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur... »

l6é CONSONNES FINALES ALTÉRANT LA RIME
puyant sur le monsieur-malheur de Voltaire pour prouver que M. Bouchor a rimé inexactement.
De nos poètes il n'en est guère qui ne fasse rimer des mots où la consonne suivant là tonique est insonore, avec des mots où elle est sonbfe. Et Hugo, le beau fin premier :
Le %inith
Qui, formidable, brille et flamboie et bénith "...
Richelet s'obscurcilt' !
Il faut à toute chose un magister dixit...
Nous allions au verger cueillir des bigarreauss
Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros »...
Gautier ne demeure pas en reste :
Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros...
Dansent entre eux des boléross'
Ni M. Verlaine :
Sur la kithare, sur la harpe ou sur le luth, II honorait parfois le passant d'un saîuth
Mais « je connais mieux que ça », comme disait constamment le
comique Reynard dans je ne sais quelle pièce. : . ~
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil';
Progrès dont on demande : « Où va-t-il? Que veut-il ? (HUGO.) . -
.....Au bas/sur une meule assi îs Est une enfant,- dont l'œil,-voilé sous de longs cils*... (GAUTIER.)
1. SANS COMPTER QUE J'AI QUELQUE PEINE A ME FIGURER UN ZENITH BENISSEUR; MAIS CELA
NE 'FAIT RIEN A LA RIME.
2. Un bon point à Banville pour avoir proscrit ces prétendues rimes.
3. C'est instinctivement que, faisant sonner la consonne finale au premier vers, je
l'ai fait sonner au second. Et je comprends maintenant Méry, rencontrant un de ses
compatriotes sur le boulevard, qui lui demanda : — « Eh bien, fais-tu toujours des
verss'? » — « Eh oui, répondit Méry instinctivement, se croyant à Marseille, j'en
faiss'. » — « Adieu, fit le Phocéen, toujours instinctivement, je m'en vaiss'. »
4. On peut défendre la rime par assonance : seulement l'intention de toute cette
école n'est pas d'assoner, mais au contraire.de rimer mieux que les autres.

DIVERS EXEMPLES DE RIMES INEXACTES 167
J'ai gardé le suivant pour la bonne bouche :
, Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus,
De l'exil d'Aristide au tombeau de Jean Huss... ](î)
Ainsi Romantiques et Parnassiens font à l'envi rimer obscurdt-dixit, outil-il, cils-assis, îuth-salut, déchus-Jean Huss, etc., mais ils n'osent • , pas faire rimer rosé avec choses, que pourtant l'on ne prononce pas chosess.
Les modernes, pour les rimes de cet acabit, ont été devancés, par
les classiques2, lesquels, dans leurs tragédies- ayant souvent.à la fin
du vers des noms latins en us, ne voulaient pas les faire rimer
toujours avec un autre nom latin (ce qui n'eût pas été délectable).
Il peut y avoir des circonstances atténuantes, voire des excuses
, admissibles, comme (ce dit-on) aux femmes pour tromper leurs
'. maris : et je n'aurais pas le courage de blâmer Sainte-Beuve de ses
jolis vers :
Agrafe autour des seins nus De Vénus...
Mais ce ne sera jamais, non plus pour les poètes que pour les femmes, une conduite bien correcte.
Ce qui est positivement extravagant, c'est de faire, comme Marot, rimer une atone et une tonique :
O Roi François, tant qu'il te plaira pers-le. Mais si tu le perds, tu perdras une perle.
Bel exemple de rime pour les yeux! Si Marot avait seulement prononcé ces vers à haute voix, il aurait vu que le premier est un vers masculin de onze syllabes.
M. Verlaine n'a rien voulu devoir à Màrot et il a écrit :
1. Fausse rime pour fausse rime, j'aurais préféré faire rimer Jean Huss avec j'en eusse.
Ça se ressemble davantage.
2. Le sévère Boileau est fort négligent à l'endroit de ces fausses rimes. Il fait rimer
travaux-benedicat vos, secret-sept, Guèrets-Cérès, sourds-ours, ours-vautours (au xvti° siècle,
comme presque tout le monde encore aujourd'hui, on prononçait ourss). Il fait aussi
rimer des brèves avec des longues : prône-Pétrone, disgrâce-menace. Seul, le moyen âge
a eu le sens de la rime exacte,-parce qu'il faisait surtout les vers pour l'audition.

l68 ' ' DE LA' RIME RICHE .
Prince et princesses, allez, élus, En triomphe; par la route où je ' Trime d'ornières en talus. • Mais moi, je vois la vie en rouge.
Il n'y a pas la moindre rime là-dedans. M. Verlaine aura peut-être
cru s'autoriser de ces- beaux vers (de qui sont-ils? de M. Richepin,
probablement) : •
Touranien altier, d'où viens-je? Où suis-je? Où cours-je? "Où s'en va la savate et l'écorce de courge!
Ce n'est pas une raison.
DE LA RIME RICHE
Est dite rime riche celle où non seulement la voyelle rimante est identique dans les deux mots, mais encore où la voyelle est pré¬cédée de la même consonne, dite consonne d'appui. Exemple : soliveau-veau.
Est dite rime léonime celle ou deux voyelles riment. Exemple : Florentin-enfantin.
On sait que les modernes ont donné à la rimé une tout autre importance que les classiques. Victor Hugo rime toujours avec une grande richesse. Semblablement Gautier. Quant à Banville, on a vu que pour lui la consonne d'appui constitue toute la rime, et que la rime constitue toute la poésie. Tous les autres poètes, sauf Lamartine et Musset, se sont appliqués à la rime constamment riche. MM. Leconte de Lisle, Coppée, Sully-Prudhomme n'y ont point failli. La consonne d'appui est devenue l'alpha et l'oméga des romantiques et des parnassiens. On a donné à des recueils le titre de Rimes riches, et je me souviens d'avoir lu dans un article de ^critique sur un volume de poésies : « M. X. est véritablement un grand poète : pas une de ses rimes qui n'ait la consonne ^d'appui! »
i. Ce vers a neuf syllabes bien comptées,

RIMES RICHES : MAROT, RONSARD, MOLINET , ' 169 '■
On commence à sourire de ces extravagances, et l'on en sourira bien davantage un jour. La consonne d'appui faisait déjà fureur_ il va trois ou quatre siècles.. Cela a passé, cela est revenu, comme les tournures postiches aux dames: Encore certaines personnes pré¬tendent-elles que sous.les tournures il y a toujours peu ou prou, tandis que, sous la rime riche, il n'y a quelquefois rien du tout.
Si la richesse de la rime fait le poète, nos modernes doivent
mettre Crétin et Molinet très au-dessus de Racine, de Molière et de
Boileau, et la Fontaine ne doit plus être considéré que comme un
vil poètereau. " .
Déjà Marot était un apôtre de la rime riche •:
■ . • Sur son espaule ardante colorée
Tu verras pendre une trousse dorée,
Et au dedans ces pestiférés traicts,
Dont le cruel abuseur plein d'attraicts
A bien souvent faict mainte playe amere,
Mesmes à moi qui suis sa propre mère.
Ronsard n'est pas moins dévot à la sainte consonne d'appui !
Fais que la mienne, au courroux endurci, En mon endroit, ait le cœur adouci, Et qu'en lieu d'être à tort insupportable, S'amollissant. devienne plus traitable, Sans croire plus les malheureux propos De ce vieil chien contraire à mon repos.
Avant eux les affinés étaient allés bien au delà, et la rime dite riche ne suffisant plus, ils avaient employé exclusivement la rime léonime ; témoin le grand Molinet :
AIGLE impérant sur mondaine maCYNE, ROY triomphant de prouesse racYNE, Duc, archiduc, père et chef de toisoN, AUSTRICE usant de fer à grant foisoN, etc. ' '
Cette belle façon de rimer serait mince chose encore, si, comme le lecteur l'a déjà remarqué, chaque vers ne commençait et ne
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 3:43

I70 EXEMPLES DE RIMES TROP RICHES
finissait par un nom d'oiseau. Quel art, quelle ingéniosité,! Voilà de la poésie au moins où la rime est tout!
Mais la rime léonime elle-même devait se voir dépasser, et le
poète
Construit, tordant les mots vers un sens gauche et lourd,
Le Janus à deux, fronts, l'hébété calembourg.
C'est ainsi que Banville a fait deux vers célèbres par la richesse de leurs rimes deux fois'léonimes :
Ces clochetons à dents, ces larges escaliers,
Que dans l'ombre une main gigantesque a liés.
Et M. Bergerat : ' '
II appert du cachet que cette cire accuse,
Que ce'vin, compagnons, vient bien de Syracuse.
Mais combien faible! comme dirait M. Paul Bourget, à côté des beautés du poète Crétin :
" Pour bien savoir comment cela se mène,
Fille, lundi, commence la semaine,
Pleine d'ennuy et de pénalité;
Cœur dévot doibt, en la peine allitè, En l'œil plorant...
En ce sainct temps mémoire de compte ample,
Et en ferveur'ardente ne contemple
Le doulx Sauveur1...
Le tour de force devenu l'objet de la poésie, c'est la marque de I toutes les époques de la décadence :
Ule per extentum funem mihi posse videtur
Ire poeta...
La poésie provençale la première, puis la poésie allemande au xivE-xve siècle, la poésie française au xve-xvie, étaient tombées dans le dernier discrédit pour ce qu'elles avaient fini par prendre pour
" j. J'emprunte ces exemples à M. l'abbç Bdlanger,

RÉVOLUTION FAITE PAR L'ÉCOLE DE LA RIME RICHE "• IJTI
devise :1e beau,'c'est le difficile : T* /aXeirà xaXa. Voltaire lui-;même, qui n'était pourtant pas un grand virtuose en matière de rimes, a écrit : « C'est l'extrême difficulté surmontée qui charme les connaisseurs. » C'est exactement comme si l'on disait' que la suprême beauté plastique, c'est de se promener, comme les clowns, sur les mains, la tête entre les cuisses.
Je crois bien que notre époque n'a point échappé à l'abus du tour de force en poésie. Schérer écrivait avec son admirable justesse d'esprit :
On n'a pas l'air de s'en douter, mais c'est toute une révolution que l'école de la rime riche a faite dans l'école française. Honorée comme elle l'est aujourd'hui, la rime est en train de devenir un tyran. La phrase n'est plus conduite par l'idée, mais par la nécessité d'amener le mot, de trouver la consonance. L'écrivain se laisse aller où le conduisent, non pas la pensée,non pas même la fantaisie, mais des besoins d'effets. Zanetto'a décrit son
A métier : .
Jongler dans un sonnet avec des rimes d'or.
« C'est cela même, la jonglerie, le tour de force, moins que cela :
Rimer des amusettes Sur des sujets de presque rien,
Avec l'art du galérien Qui sculpte au couteau des noisettes
« Le bibelot, voilà le fléau; le bibelot,'c'est-à-dire l'objet qui ne vaut
que par la recherche de la matière ou par l'adresse de la main, et qui, ne
répondant à aucun besoin, ne servant à aucun usage, n'a qu'un intérêt de
curiosité. » ' ,
C'est bien là, en effet, le caractère de certaine poésie dans ces
dernières années. Sans doute, on ne saurait dire de M.- Sully-Pru-
dhomme, par exemple, qu'il soit précisément le poète de la diffi¬
culté vaincue. C'est au contraire un des poètes de notre temps qui
ont le plus parlé pour dire quelque chose, et c'est sa supériorité.
Eh bien, lui-même a attaché à cette difficulté un assez grand prix
pour qu'il ait pris la peine d'écrire toute une philosophie en sonnets
à rimes riches, avec des répons en quatrains jetés dans un moule
inflexible, toutes choses qui ont dû parfois singulièrement gêner la
liberté de sa pensée, -

172 LA. CUISINE DU VERS, D'APRÈS BANVILLE
Quoi qu'il en soit, il est certain que l'abus de la rime riche a influé de façon fâcheuse sur la poésie moderne- et que le procédé y a souvent pris la place de l'inspiration.
Banville nous a renseigné lui-même sur la manière de préparer la
cuisine du vers, car il paraît qu'il y a des recettes, comme dans la
Cuisinière bourgeoise
Vous choisissez des cailles bien grasses, bien dodues (la langue . m'a fourché, je voulais dire des rimes) que vous tirez de votre volière, c'est-à-dire de votre mémoire, ou que vous prenez au marché, c'est-à-dire dans un dictionnaire de rimes. Vous plumez, flambez et alignez dans la casserole, je me trompe, je voulais dire sur le papier. Puis, vous liez avec la sauce ordinaire, bien convena¬blement préparée, comptant le nombre de syllabes pour atteindre à chaque rime-terminus. Vous faites cuire rapidement à un feu vif, et vous servez chaud '.
Telle est la mission du poète : Déjà Chénier disait de lui :
II attache une tête aux bouts-rimés nouveaux.
En effet, et c'est ce bout qui mène la pensée par celui du nez. Banville l'a senti, et riposte triomphalement (loc. cit., p.* 86) : Oui, mais ce n'est pas une aimable dame qui les a choisis dans une aimable société, c'est l'auteur lui-même. Voyez la différence! — En effet, le monsieur qui fait des bouts-rimés sur des rimes choisies par les autres a encore bien plus de difficultés à vaincre : partant il a plus de mérite : TOC yaXz-Kk xaXà2.
Lis-tu quelquefois Nicole, ami lecteur? Si oui, tant mieux; si non, il le faut lire-:
Je me souviens, dit-il, qu'un jour on montra à une personne de grande qualité et de grand esprit un ouvrage d'yvoire d'une extraordinaire déli¬catesse. C'étoit un petit homme, monté sur une colonne si'déliée, que le
1. Voir Petit traitéj etc., page 74 et suivantes.
2. « Pour M. de Banville, écrivait M. Ganderax, il n'y a pas de beaux sens ; il
n'y a que de beaux mots ; i! n'y a pas de nouvelles pensées : il n'y a que de nouvelles
rimes. »

EXEMPLES DE VERS FAUSSÉS PAR LA RIME 173
moindre vent étoit capable de briser tout cet ouvrage, et l'on ne pouvoit assez admirer l'adresse avec laquelle l'ouvrier avait su le tailler. Cependant, au lieu d'en être^surprise comme les autres, elle témoigna qu'elle étoit tel¬lement frappée de l'inutilité de cet ouvrage et de la perte du temps de celui qui- s'y étoit occupé, qu'elle ne pouvait appliquer son esprit à cette industrie que les autres y admiroient.
J'ai souvent éprouvé cette impression en lisant Gautier, Ban¬ville et les parnassiens en général ;. en contemplant leurs petits hommes d'ivoire.
Je crois bien que beaucoup de poètes n'emploient pas les recettes de Banville, et je ne suis même pas bien sûr que, sauf dans ses Odes funambulesques (unchef d'œuvre dans un genre très inférieur), il les ait souvent appliquées.-Est-ce même bien certain qu'il n'ait . pas voulu se gausser du lecteur ? Mais alors il l'a fait à son propre dam.
Chose singulière le « bout-rimé » est beaucoup moins sensible chez Banville que chez nombre de ses confrères, soit parce que son goût'l'empêchait de'mettre des mots baroques à la rime, soit ?qu'il fût plus adroit que les autres. Je crois bien cependant que l'on n'a jamais vu des jours coulant d'émeraude et de moire que lorsque l'on avait besoin d'une rime à noire.
Je revoyais mes jours d'enfant
Couler d'émeraude et de moire,
Puis engouffrer leurs tristes flots
Au fond d'une mer sombre et noire '.
Je crois bien aussi qu'un rythme « essentiel » est créé surtout
pour rimer avec « ciel » et « providentiel » ; et que le « tendre
- cristal » ne prend guère de « reflets métalliques » que dans le voi¬
sinage des "basiliques"...
Dans un tendre cristal aux reflets métalliques,
Montent, ressuscitant le- rythme essentiel,
Les clochetons à jour des sveltes basiliques.

Après cela, si la mer était noire,
elle ne pouvait manquer d'être sombre. Banville dit qu'il faut mettre des chevilles. Il me semble que celle-ci désaffleure un peu le bois.

174 EXEMPLES DE VERS FAUSSÉS PAR LA RIME
Enfin, comme les décors de paysages sont généralement verts et' bleus, j'imagine que si, dans les vers, ils sont quelquefois vermeils, ils doivent avoir pour cela des raisons particulières :
Les décors, malins et vermeils Etaient de Puvis de Chavannes.
L'homme qui me paraît avoir fait le plus de vers en vue de la
rime, comme aussi celui qui, avec le plus d'art, trouve un sens
susceptible d'amener la rime choisie, par avance, c'est Hugo. Mais
malgré son habileté incomparable, prestigieuse, on ne laisse pas de
sentir quelquefois la suture. C'est impossible autrement, lorsque
l'on s'est donné comme une gageure de.choisir les mots les plus
extraordinaires, de rapprocher les idées les plus opposées. II est
certain que ni « grappe » ni « hasardeux » ne se "présentent naturel¬
lement dans : ....
Je ne me laisse point oublier des satrapes ; La nuit, lascifs, leurs mains touchent toutes les grappes Du plaisir hasardeux ;
Et que, lorsque le poète dit du ver :
Vil, infect, chassieux,
Ce n'est pas parce que l'idée d'un ver chassieux s'est présentée
naturellement à la pensée, mais c'est parce que « chassieux » rime
richement avec « cieux ». .
Il est dans le ciel noir des mondés plus malades
Que la barque au radoub sur un quai des Cyclades.
Certes, la nouveauté de l'image est pour susciter l'admiration, mais une question me hante : pourquoi un quai des Cyclades plutôt qu'un quai de Marseille? — Et pour quelle raison « Isaïe, habitant d'un sépulcre », avait-il-« l'esprit fauve »? — Je vais vous le dire : parce que le vers suivant se termine par chauve.
Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord.

EXEMPLES DE VERS FAUSSÉS PAR-LA RIME I75
- Et comment s'y prenait-il pour mordre, car les rêves ont rare¬
ment des dents? —A mon tour je vous-demanderai : Et comment
aurait-il fait pour rimer avec mort?
Avez-vous vu jamais un «gouffre hostile, torrentiel »? Oui certes, mais seulement lorsqu'il rimait avec arc-en-ciel.
Quelquefois cette rime infortunée traîne après elle non pas une
cheville, mais tout un chariot de bois :
L'été la bande (de brigands) met à profit la douceur De la saison, voyant dans Y aurore une sœurQ).
D'autres fois elle amène, avec les plus bizarres rapprochements, de ces fâcheuses inversions, si furieusement proscrites par Banville :
La montagne
S'associe aux fureurs que la guerre combine Et devient des forfaits de l'homme concubine.
N'est-ce.pas à propos de ce vers que Mme Roland s'écriait, mar¬chant à l'échafaud : « O consonne d'appui, que de crimes l'on . commet en ton nom! »
Toi, Vénus, qui reposes
Notre œil dans le péril (???) .
Tout vous sera expliqué si vous voyez, deux vers plus loin avril à la rime..
Peut-être la vue du ciel ne vous a-t-elle jamais suggéré l'idée d'un crible :
Refaisant notre nuit, va contre un autre crible Changer le firmament.
Mais j'aurais bien voulu vous voir si vous aviez eu besoin d'une rime-à terrible!
Si vous n'êtes jamais monté sur.
La tremblante échelle des hasards,
. C'est que, jamais, vous n'avez
Calme, donné l'assaut â tous les alcazars.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 3:50

1/6 EXEMPLES DE VERS FAUSSÉS PAR LA RIME
Vous, figurez-vous un monsieur qui, un soir, regardant l'étoile Sirius, s'écrie : « Dieu, comme cela ressemble à un émir sinistre ! » Cela vous paraît extraordinaire. Vous étiez dans l'erreur; rien ne ressemble'plus à un émir que Sirius, mais seulement, il est vrai, lorsqu'il faut rimer avec frémir :
A l'heure où tout semble frémir, A l'heure où, se levant comme un sinistre émir Sirius apparaît. -
Heureux êtes-vous de n'avoir jamais connu
La fatalité de vos mœurs imperdables Q). ''
C'est que vous n'avez jamais eu à rimer avec formidables.
Sans doute, vous vous étiez imaginé l'Espérance avec des yeux
pleins de clartés. Erreur : Si vous aviez fait »
Un pacte avec la lune sombre Q),
Vous auriez aussitôt vu
Avec l'illusion l'espérance aux- yeux d'ombre:
Une supposition que vous eussiez fait ces deux vers orthodoxes sur le Dieu triple et un :
Dieu, triple feu, triple harmonie, Amour, puissance, volonté ;
Quelle belle rime pourrions-nous trouver pour harmonie} Si, par exemple, nous mettions insomnie? C'est une rime à peu près léo-nime. Sans doute, mais quel rapport? — C'est là le beau qu'il n'y
pas de rapport! . .„ . . '
Prunelle énorme D'INSOMNIE, De flamboiement et de bonté.
Avez-vous entendu parfois ' ,
Derrière notre nuit, derrière notre, faim Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère?

EXEMPLES.DE VERS FAUSSES PAR LA RIME 177
Je l'ignore, mais il s'agit bien de cela! il s'agit de rimer, et à l'aide de la consonne d'appui !
Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère? ,
Je dis oui, tu dis non.
J'avoue que je ne suis pas satisfait complètement. Hugo accepte souvent, pour la consonne d'appui, l'équivalence de s dure et de s douce. Cette humiliante transaction n'est pas admise par les purs, pas plus que l'équivalence de gn et de n. Puis la rime n'est pas léonime. Ce n'était pas la peine de mettre quelque chose de si incohérent pour une rime un peu meilleure tout au plus qu'une rime de Boileau. J'aurais écrit carrément :
Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère ? Hydaspe,- Oxus, Volga, Danube, Rhône, Isère, Répondez ! — L'un dit oui; l'autre non...
C'eût été absurde, sans doute, mais pas plus que : « le lys a-t-il raison, etc. ».et la rime eût été si belle !
Par exemple, dans les vers suivants, il m'est impossible de dire si Cunne a été inventé pour rimer avec Aucune, ou si c'est Aucune qui a été amenée à la désespérade pour rimer avec Cunne :
' Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf dont l'écu portait : « Ma peur se nomme Aucune. »
Hactenus haec; il faut arrêter là cette insipide nomenclature. Elle
suffit à faire juger dans combien de vers modernes (et quel poète
aurait la dextérité d'HugoI !) les idées ne sont^uelesenfants
gibbeux et cagneux de la rime. • :
Au xvie siècle, au temps de l'ivresse de la rime richissime, du Bellay fut le premier qui eut le bon sens de se moquer de la mode et d'établir les principes sains de la poésie : ,
1. S'il en faut croire Banville, le vrai poète est simplement celui qui a « l'imagina¬
tion de la rime ». Ceci m'étonne un peu. Hugo n'était donc un tirés grand poète qu'à
cause de l'abondance de rimes qui se présentaient à sa mémoire? C'est singulier : je
me figurais qu'il devait y avoir autre chose. Et je croirais plus volontiers que ce qui a
gâté tant de beaux ouvrages d'Hugo, c'est la. trop grande imagination de la rime.


I78 LES CLASSIQUES ONT DONNÉ SA VRAIE PLACE A LA RIME
Quand je dy que la rythme doibt estre riche, je n'entends qu'elle soit -contrainte et semblable à celles d'aucuns qui pensent avoir faict un chef d'œuvre en François, quand ils ont rymé un imminent et un eminent, un misericordieusement et-un mélodieusement... encore qu'il n'y ait sens ou raison qui vaille; mais la rhythme denostre poëte sera volontaire, non forcée;' receuë, non appelée; propre, non aliénée; naturelle, non adoptive. Bref, elle sera telle, que le vers tombant en icelle, ne contentera moins l'oreille que une bien amoureuse musique tombante en un bon et parfait .accord.
Ce pauvre du Bellay, naturellement, fut fort injurié. « Ne .defendz pas aux autres ce que tu desespères pouvoir parfaire, » lui crie Charles Fontaine.
Cependant Ronsard et ses amis abandonnèrent la rime léonime et
"la rime équivoquée, mais ils s'adonnèrent constamment à la rime
riche, à l'aide d'inversions multipliées. Dans ce genre de rime
excella Régnier, sans que pourtant chez lui elle soit autrement que
« volontaire », non « forcée ».
- Malherbe, lui-même sacrifia à la rime riche lorsque l'inspiration (qu'il n'eut jamais terrible) se tarissait de plus en plus. « Sur la fin de sa vie, dit son élève Racan, il étoit devenu rigide en ses rimes... et s'étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoîent produire quelques nouvelles pensées (c'est proprement le procédé de nos poètes modernes, et dont ils se" vantent), outre qu'il disoit que cela sent son grand poëte de tenter des rimes difficiles1 qui n'avoient point encore été rimées. »
Lès classiques, Corneille, Racine, Boileau, Molière, ont donné sa
vraie place à la rime, et Port-Royal a porté sur elle un jugement fort
exact : -
La rime étant une gêne, quoique agréable et très nécessaire pour la beauté des vers, il vaut mieux y être un peu libre pour favoriser un beau sens que trop scrupuleux.
Impossible de mieux dire. Sacrifier l'exactitude de la pensée à la richesse d'une rime, c'est proprement ravaler la poésie. La poésie est pour autre chose que cela. Qu'eût dit le divin Homère, si

QUE LA RIME NE DOIT PAS ÊTRE ARRÊTÉE A L'AVANCE I79
M. de Banville était venu lui.affirmer que la poésie, c'était l'art d'assembler des rimes riches avec des chevilles bien dissimulées ! Boilëau, dans une tirade de vers assez plats, en a frappé un qui
mérite de rester : ...
La rime est une esclave et ne doit qu'obéir;
C'est là le difficile de la faire obéir, mais c'est le sine qua non.-C'est pour cela que loin dé l'arrêter toujours à l'avance.Ke varieiur, selon le procédé Banville, il faut, si du coup elle ne colle pas à votre pensée, en essayer successivement plusieurs, jusqu'à ce
1 qu'enfin la vraie, la bonne, éclate à la fois à la pensée et à l'oreille. Tel est certainement le procédé de Racine, de Chénier, de Lamar--
tine. Quant à Hugo, il n'inscrivait certes pas ses rimes à l'avance comme des lépidoptères piqués sur une. planche de liège. Le premier mot sonore qui répondait à sa pensée se. présentait
naturellement. C'est presque toujours "une splendide image. La
seconde rime, choisie uniquement à cause de sa richesse, forme
souvent un rapprochement incohérent, et c'est l'art du poète de le
dissimuler (s'il peut). Souvent c'est le vers tout entier qui est un .
bouche-trou.
. ' Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple,
Avec lu modestie auguste de Vexemple, . '
Se montrer à demi derrière un bois vermeil.
, , C'est le chapeau 2 qui est auguste ! Je veux bien être étranglé si je comprends pourquoi-un-fronton est un exemple, et en quoi un exemple peut avoir de la modestie!
- Parfois l'obligation sotte d'alterner les rimes féminines et mascu¬lines amène deux chapeaux de suite : un pour l'hiver, l'autre pour l'été. A témoins les vers grotesques qui déparent (avec d'autres) la pièce épique d'Aymerillot :
1, Échantillon : a Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue...'»
2. Dans le jargon des rimeurs, un chapeau est un vers oiseux qui n'est là que pour
. la rime. . .

l8oJ - MONOTONIE DES VERS A RIMES RICHES ,
Et pardieu ! j'oubliais
Les six énormes tours en pierre de liais
Voilà de ces grossières « ficelles » que vous ne rencontrerez jamais chez les poètes absolument sincères, tels que Racine.
Mais à quoi n'ont pas songé les adorateurs de la rime riche, c'est à l'insupportable monotonie de leurs vers. Les rimes riches, par elles-mêmes, sont,peu nombreuses. De ce petit nombre il en faut encore exclure les mots qui ont trop de rapport de sens, comme horreur-terreur, etc. ; il en faut exclure les mots" composés sur le
- même radical, comme parvenu-revenu, etc. ;il en faut exclure .les mots prosaïques, ou vulgaires, ou plats, ou bêtes (en dépit des railleries de Banville et d'Hugo, langue de la poésie et langue de la prose sont deux). Les mots qui restent disponibles sont en nombre si limité qu'en «entendant' un vers on peut, avec faible chance d'erreur, annoncer la rime qui le suivra. Jadis, guerrier appelait laurier, et montagne, campagne. Aujourd'hui, dites rosé, j'attends morose; dites cœur, j'attends vainqueur; dites toile, j'attends étoile, et vingt-neuf fois sur vingt-huit je ne me tromperai pas.
Aussi découvrir dans quelque vocabulaire technique une rime baroque, non encore employée, est devenu un titre de gloire. La rime baroque, n'est-ce pas la beauté des bouts-rimés ? Gautier con¬seillait au poète la lecture des dictionnaires des métiers, et c'est fort sérieusement que Banville écrit : .
Je,vous ai dit de ne lire que VOTRE LIVRE (sic) en fait de poésie; mais je ne vous interdis pis,-je vous ordonne au contraire de lire, le plus qu'il vous sera possible, des dictionnaires, des encyclopédies, des ouvrages techniques traitant de tous les métiers' et de .toutes les sciences spéciales, des catalogues de vente, des livrets des musées, enfin tous les livres qui pourront aug¬menter le répertoire des mots que vous savez.
Ceci n'est pas affaire d'un "poète, mais d'une de ces dames
î. Ce n'est point, comme on le pourrait croire, oubliais qui a tiré.la belle rime liais. C'est l'inverse. Dans le passage d'Aimeri de Narbonm, ici imité par Hugo, on lit :
«•XX. tors i ot qui sont de liois clair. »

OPINION DE VOLTAIRE. LA FONTAINE, MUSSET, BAUDELAIRE l8l
patientes qui font des couvre-pieds avec des rognures de toute espèce d'étoffes cousues ensemble.
Il est nécessaire, pour ne pas rabâcher éternellement les mêmes rimes, -de fournir au poète la possibilité d'user de rimes moins éculées que les rimes romantiques, sans tomber pourtant dans l'extravagance des rimes insolites. C'est avec un vrai bon sens que Voltaire écrit dans une des lettres servant de préface à son Œdipe :
J'ai fait rimer héros à tombeaux, contagion à poison, etc. Je ne défends point ces rimes parce que je les ai employées; mais je ne m'en suis servi que parce que je les ai crues bonnes. Je ne puis souffrir qu'on sacrifie à la recherche de la rime toutes les autres beautés de la poésie, et qu'on cherche plutôt à plaire à l'oreille qu'au cœur et à l'esprit.
Si fait, Voltaire, il faut plaire à l'oreille en même temps qu'au reste, mais ce qu'il fallait dire, c'est que la beauté d'un vers à l'oreille ne consiste pas toujours dans l'emploi de la consonne d'appui. On pourrait même ajouter que la recherche trop grande de la rime peut être un signe de la pauvreté de l'imagination (on comprend que je ne dis pas cela pour Hugo !) ou de la pauvreté des idées (je crois que cette fois on pourrait quasi le dire). .
Véritablement Ton ne sent pas que les délicieux vers qui suivent aient- l'impérieux besoin de la consonne sacrée :
Solitude où j'éprouve une douceur secrète, Lieux que jlaimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais! Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!- -""
(LA FONTAINE.)
Depuis Musset, parmi les poètes qui ont eu la vogue, Baudelaire est, je crois, le seul qui ne soit pas embabouiné de la rime riche. Ce qui suit était pour faire frémir le pauvre Banville : . :
Encore la plupart n'ont-ils jamais connu La douceur du foyer, et n'ont jamais vécu.
On sait au contraire combien M. Coppée s'astreint à dire les
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 10:34

l82 LE ROLE DE LA RIME SELON JEAN TISSEUR
choses les plus simples, quelquefois les plus prosaïques, en rimes
richissimes. _ - .
Chez les Lyonnais je ne vois que Soulary et, après lui, Mlle Siefert
qui aient tenu à rimer à la moderne. Jean Tisseur, faisait remarquer
que l'honneur d'avoir-'inventé la rime riche n'appartenait pas aux
romantiques, et il considérait qu'à ce titre Régnier (il aurait pu
ajouter tous les poètes du xvie siècle) était leur père. Il écrivait sur
un carnet : -
Chez Régnier la recherche de la rime retentissante est visible. A ce titre il a engendré Méry et tous les forts rimeurs de ce temps. De là, encore, peu de composition ; les idées ne sortent pas les unes des autres avec ordre. C'est que la rime les tire à elle suivant,ses exigences. Nou;j avons aujpur-jd'huUa rime| si riche qu'elle^nJ^jMcajanjiourj la rime tellement extra¬ordinaire que l'esprit ne peut plus se préoccuper d'autre chose que savoir comment l'auteur s'en tirera pour en amener une seconde. Quand il1 a réussi à la trouver sans trop de peine visible, nous applaudissons intérieu¬rement, mais en même temps nous perdons de^vue le sujet; et après un ahurissement de sons, tous plus extraordinaires les uns que Jes autres,, nous ne savons plus où en est l'auteur; rien n'est clair dans notre esprit, si ce n'est que l'oreille nous bourdonne ».
Jean Tisseur avait accoutumé de dire que la rime/ telle qu'on la cherche aujourd'hui, est un clou où le vers est suspendu, ou plutôt une patère large comme un chapeau. Le vers tombe comme un gros drap, à plis roides et droits, mais ne se modèle plus sur la pensée, tandis qu'au contraire, pour bien saisir le relief des formes sur les¬quelles s'appuie le vêtement, il faudrait, à l'exemple des anciens statuaires, mouiller le lin dont on les recouvre.
Selon Jean Tisseur, Chénier seul avait compris le juste mouve¬ment du rythme :
Dans son vers, pas plus que dans celui de Boileau, la rime ne joue un rôle trop prépondérant; mais l'alexandrin de Boileau, qui sortait de la forge, est resté roide souvent. Celui de Chénier est souple. A sa suite,
i. Pour Barthélémy et Jean Tisseur la rime devait tellement sortir de la pensée et-' non la pensée de la rime, qu'ils ne possédèrent jamais ni l'un ni l'autre un diction¬naire de rimes. .

DU CHOIX DES RIMES. LA RIME RICHE ET .LA RIME SONORE 183
L'école moderne a voulu le vers souple, mais elle ne s'est pas aperçue qu'en
y voulant joindre une rime constamment riche, il n'y a pas de vers souple
possible. Le coup de timbre que frappe au bout de l'hexamètre la rime trois
-fois retentissante est autrement monotone que la césure cassée au sixième
pied. Si nos bœufs marchent d'un pas moins égal, deux à deux, comme
dit Alfred de Musset, ils marchent en portant au col le bourdon de Notre-
. Dame. Us sont restés lourds. Ce sont des boeufs qui font des faux pas.
DU CHOIX DES RIMES '
De tout ce qui précède on peut,' je crois, tirer les règles suivantes relativement au choix des rimes :
i° Entre deux rimes pouvant exprimer votre pensée, il faut, si le sens n'en souffre pas, choisir la rime riche. L'identité des articula¬tions aide à caractériser le mot rimant et ajoute au charme de la sonorité, du moins pour les oreilles d'aujourd'hui;
20 Si la rime riche vous oblige au gauchissement de la pensée, n'hésitez pas à la sacrifier et à la remplacer par une rime moins riche, mais plus juste.
Cherchez la rime sonore, qui n'est pas toujours la rime riche, et qui vaut mieux encore. Ces vers vraiment royaux :
Depuis que. sur ces bords les dieux ont envoyé
;.. La fille de Minos et de Pasiphaé,
Riment bien moins richement que ces débiles vers d'Hugo (il ne les eût pas écrits au temps au temps de sa maturité) :
S'enivrant des accords de la flûte vantée
Des fleurs, des lustres d'or de la fête enchantée.
Et cependant, sans parler de lasplendeur du rythme, combien les rimes de Racine sont plus magnifiquement sonores que les -chevilles d'Hugo, toutes léonimes qu'elles sont !
Si le vers est d'un beau rythme, d'un grand jet, d'une forte pensée, la rime à le droit d'être pauvre. S'il n'a rien de ces qualités, la rime riche ne les lui donnera pas, mais alors c'est elle qu'on pourra remarquer avec plaisir. Règle générale, plus un vers est

184, QUAND LA CONSONNE D'APPUI EST-ELLE NÉCESSAIRE?

- faible, plus il a besoin d'une forte rime pour le relever. Le 'plus charmant de nos poètes, la Fontaine, s'est-il jamais maucœuré de la , consonne d'appui? Et, au contraire, les vers de tel de nos poètes . modernes, si vous leur enleviez la consonne d'appui, qu'y reste¬rait-il?
Dans les pièces funambulesques, à l'inverse, l'extrême richesse de la rime est un élément essentiel, et même le principal élément comique. Changez les merveilleuses rimes du quatrain suivant, il perdra tout :
Tournant de ce côté mes yeux en diligence.
Je vis à l'horizon ce point essentiel :
C'était monsieur Courbet montant en diligence
Et sa barbe pointue escaladant le ciel. .
(BANVILLE.)
3° II est inutile de chercher l'identité de la consonne d'appui dans les rimes accentuées sur la pénultième, parce qu'alors l'articu¬lation post-tonique donne déjà à la rime un caractère de richesse. Ante,ance}.âtre, onge,ure, aine, etc., sont des sonorités dont la plé¬nitude se suffit à elle-même. Éloquence rime aussi bien avec confidence qu'avec fréquence, ou du moins la différence ne vaut pas un bouton;
4° Parmi les sons masculins, il n'en est réellement qu'un petit nombre dont l'acuité ait besoin d'être adoucie par une consonne d'appui identique dans les deux rimes., Tels sont ij è, u. Mais è, ê, a, oy même on, ont ont le caractère de sons sur lesquels la voix s'allonge et rend la rime naturellement assez sonore pour que la consonne d'appui puisse y être un ornement parfois*, une nécessité non. A plus forte raison, s'il s'agit de sons suivis d'une consonne qui se prononce, tels que eur, our, oir, etc.; '
5° Parmi les règles des traités de versification, une des plus naïves est celle qui autorise l'absence de consonne d'appui lorsqu'un des mots rimants est un monosyllabe, absolument comme si le monosyllabe avait en soi une vertu propre qui le douât à l'oreille d'une homophonie dont ne jouissent pas les polysyllabes. Ainsi INFINIE peut rimer avec VIE, parce que ce dernier est monosyllabe,

QUE TOUT LE MONDE N'A PAS LE GOUT DE LA. RIME RICHE 185
• mais il ne peut pas rimer avec ENVIE, parce que ce dernier est dissyl¬
labe ' !
Il me semble difficile de contredire que ce qui est bon pour vie
doit être bon pour envie, ou ne doit être bon ni pour l'un ni pour
l'autre;
6° Une autre règle qui n'est guère plus logique veut que ce soit le nombre des rimes au dictionnaire qui accroisse les exigences en matière de consonne d'appui. Ainsi, quoique ont, on, surtout eur, soient des sons assez pleins par eux-mêmes, on exige qu'ils soient précédés de la consonne d'appui, parce que les rimes sont nombreuses, mais on ne les exige point pour les noms en il, en ui, en ul, parce que les rimes sont rares.' Cependant l'oreille ne fait point de diffé¬rence entre les sons où les rimes sont nombreuses et ceux où elles sont rares. Elle ne fait de différence qu'entre ce qui sonne bien et ce qui sonne mal. Il ne s'agit donc ici que d'accroître-les difficultés pour le poète, afin qu'il ait plus ,àe mérite à les vaincre : « le beau, c'est le difficile ! » Mais la difficulté vaincue n'entre en réalité pour rien dans la beauté, et il ne me chault qu'un tableau ait été peint avec la main ou avec le pied, voire avec autre chose : . je ne m'enquête que de savoir s'il est bon ;
Somme, tout se résume en ceci :
Faites de beaux vers d'abord. Si la rime y est riche, tant mieux; si elle n'y est pas riche, ne vous en travaillez mie, et songez que ce qui a suffi à Racine et à Chénier peut bien suffire à un honnête homme/
QUE TOUT LE MONDE N'A PAS LE" GOUT DE LA RIME RICHE
« La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues, » disait Pascal. Nous autres Français, nous croyons en la consonne
1. C'est en vertu de ce beau principe qu'Hugo, qui se fût fait couper la main plutôt que de faire rimer nébuleux avec adieux, fait rimer bleu et Dieu :
« Et que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu « Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu. »

l86 EN ANGLAIS L'EXTRÊME IDENTITÉ DES SONS CONSTITUE LA RIME PAUVRE
d'appui, parce qu'ainsi l'a prouvé la coutume. Foi est argument des choses de nulle apparence, disent les Sorbonnistes. Banville avait la -foi, et il n'eût pas fait bon lui dire que la consonne d'appui n'était peut-être qu'une « superstition » destinée à disparaître au « flam¬beau de la science ».
Tout un chacun n'a pas la foi de Banville. Il estime .que.Boileau ne rimait pas exactement en faisant rimer abbé de Pure avec figure, et qu'il eût fallu l'abbé de Gure. Les Anglais, au rebours, estiment que Pure rime avec figure, mais que figure ne rime pas avec Gure. Et si n'ont-ils pas l'oreille autrement que la nôtre.
En anglais, ne riment que les mots où la syllabe rimante n'est pas précédée de la même consonne.
En français l'extrême identité des sons constitue la rime riche; en anglais l'extrême identité des sons constitue la rime pauvre. Un poète anglais fera rimer staff avec calf, quoique a soit bref dans le premier et long dans le second*, mais il ne fera pas rimer correcte¬ment hnigbt et night, parce que les deux mots se prononcent de même : naïte. Aussi notre amour de la rime riche est-il, aux yeux des Anglais, une aberration de l'esprit français.
Ceci est beaucoup moins absurde que ne l'eût cru Banville, et répond, au fond, à un instinct harmonique. Ce n'est pas pour le pur amour du médire que Laharpe reprochait à Gilbert d'user de rimes trop riches.
Remarque bien, lecteur, qu'en français nous goûtons la rime riche, mais que nous réprouvons la rime trop riche :
On voit à l'hôpital maint prodigue alité.
Qui pleure amèrement sa prodigalité. . J
Cette trop longue homophonie nous fatigue, et l'identité des sons provoque une fausse identité d'idées. Cette délicatesse est un peu plus poussée chez les Anglais que chez nous : voilà tout. Les Romantiques admiraient fort ces rimes de Corneille":
i. Les Anglais ont parfois de drôles de rimes. Pope fait rimer still et suitable, et Thalia et bigherl Comme s'il n'était pas plus honnête de faire des vers blancs I.

LA RIME POUR LES YEUX 187
J'aime ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à son devoir;
Les Anglais trouvent pénibles ces deux devoir, dont on ne sait d'abord pas très bien distinguer quel est le substantif et quel est le verbe.
Après tout, c'est une question que de. savoir si les Anglais ne donnent pas dans le vrai de la chose. Leur sentiment est parfaite¬ment défendable, et s'étaye d'aussi bonnes raisons que le nôtre. Il n'est pas impossible que, s'il se formait en France une nouvelle école proscrivant la rime avec consonne d'appui, elle ne prit un jour le dessus. Et dans cerit ans d'ici, nous pourrions voir (voir est une image) un dictionnaire classant les rimes à l'inverse de celui de N. Landais, id est n'associant que celles qui n'ont pas la même consonne d'appui et proscrivant les autres.
Parmi toutes les bourdes de nos traités de versification, la plus bourde est sans doute l'obligation de
RIMER POUR LES YEUX
On a déjà fait remarquer (page 3) que le vers étant une sorte particulière de musique, il doit être fait uniquement pour l'oreille. Autrement, c'est comme si vous disiez que tous ces petits pochons à cheval sur des lignes horizontales qui composent une sonate de Mozart, sont écrits pour le plaisir de les lire, et non d'entendre les sons qu'ils expriment.
_, Pourtant, tous les auteurs des traités de versification exigent que, pour la satisfaction de l'œil, les consonnes muettes qui suivent la voyelle rimante soient identiques (ou prétendues équivalentes) dans les deux mots à la rime.
Dans leur ignorance de la grammaire historique, les grammai¬riens n'ont pas seulement eu l'idée de cette chose si simple, c'est que les exigences de la rime dite correcte remontent à une époque où les consonnes finales n'étaient pas encore devenues muettes,
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 10:53

l88 PRONONCIATION DES CONSONNES FINALES AU XVI0 SIÈCLE

noncée à l'origine, sans .quoi sa présence dans le mot serait inex¬plicable. « S'il est un principe que la philologie comparative et historique ait mis hors de doute, dit M. Gaston Paris, c'est que les différences graphiques, à l'origine, correspondent toujours à des différences graphiques; en d'autres termes que tout caractère dis¬tinct a d'abord représenté un son distinct. »
La prononciation des consonnes finales tomba d'abord lorsque le mot suivant, commençant par une consonne, était lié avec le pré¬cédent sans aucun repos. Encore au xvie siècle, le moindre repos, celui d'une virgule, par exemple, appelait la prononciation des consonnes finales1.
Dans son lnlrodudorie for to lern to speke French truly, Dewes (le Français du Guez) explique aussi que la dernière lettre de chaque .mot finissant en s, t, p est insonore, hormis le- cas où l'on, doit faire un repos sur ce mot2.
A la fin du vers, la consonne finale-se prononçait toujours 3.
Les grammairiens français sont d'accord avec du Guez. Fabri demande.l'élision, à la fin des mots, de Y s et de Ye; Meigret, l'éli-sion de Ys dans les, des, es; Ramus, de Ys et du t; quelquefois de IV et de 17, etc. Mais le plus léger repos de la voix faisait immédiatement reparaître ces consonnes*.
Geoffroy Tory allait plus loin et il regrette que les dames de Paris laissent « le s finalle de beaucoup de dictions, quand elles disent : Nous avons mengé des prune blanche et noire, dés amendé
1. Every frenche worde comynge.next unto a poynt,.. or... comma; or virgula...
al suche words shal sounde theyr last letters distinctly or remissely : and so shal ail
the last wordes in the lynes of suche thynges as be made in ryirie. (PALSGRAVE, édit.
Génin, p. 39.) , .
2. THE SECONDE RULE. Also in redyng frenche, ye shall leave the last letter of
every worde unsounde, endyng in s, t and p, save of the same worde wherupon ye
do pronounce every worde by hymselfe, that is to say, restyng upon the same, you
ought for to pronounce and sounde him thorowe.
3. For the true pronounsyng of thynges writen in ryme, it is to be noted, that the .
last wordes of the lynes shall ever sounde theyr consonantes whiche folowe after theyr
last vowels. (PALSGRAVE, p. 60.)
4.' Bellanger, la Rime française, page 169,

RÈGLE DE LA RIME A L'OREILLE OBSERVÉE AU XVI* SIECLE 189 .
douce et amére, etc., au lieu de : Nous avons mengé des prunes blanches et noires, des amendes doulces et ameres1. »
A la fin du xvie siècle, H. Estienne ne demandait, pour faire reparaître la consonne finale, qu'un repos bien plus léger encore que le repos noté par la virgule2.
Mais peuvà peu les consonnes finales cessèrent d'être prononcées, et, comme on avait exigé leur identité dans les deux mots rimants lorsqu'elles se prononçaient, on continua de les exiger lors même qu'elles ne se prononçaient plus, absolument comme on avait laissé le célèbre factionnaire pour empêcher de s'asseoir sur un banc fraîchement peint... il y avait cinq ans.
, La règle de la rime en rapport unique avec la prononciation a été
exactement observée par les poètes du xvie siècle. Ce n'est que peu
à peu qu'on est arrivé au non-sens de la rime pour les yeux. On
connaît les règles de cette rime par tous nos traités de versification.
Il a été prononcé. que l'identité de la consonne muette suffisait
pour constituer la rime aux yeux, l'identité de la consonne qui la
précède n'étant point exigée. Ainsi l'on ne peut - faire .rimer désert
avec mer, différent avec rang, mais on peut faire rimer déserts avec
mers, différents avec rangs, etc. -
Or, de fait, au xvie siècle la consonne pénultième d'un groupe terminant un mot était tombée dans la prononciation lorsque la consonne ultime persistait encore. « Si vous ajoutez une s (aujour¬d'hui un %), dit Palsgrave dans sa sixième règle, à la fin de mot, puing, escript, feullet, ils deviennent nombres pluriel, comme mot\, ' puingi, escripti, feulîeti, et alors vous ne ferez pas sonner la lettre précédant ledit %, lisant mos, puins, feullési. »
Ainsi fust qui, au moyen âge, se prononçait intégralement, se prononçait maintenant futf ; a'u xvne siècle il se prononcera fu.
1. C'est-à-dire pruness blanche ^et noiresSj etc.
2. Bellanger, pages 168, 170.
3. As thèse wordes and sùch lyke mot, puing, escript, feullet, whiche be ait
synguler nombres : and if ye do adde a ^ at the ktter end of them, than are they plurell nombres, as mot%, puingi, escript%, feullet^ : and than shall ye nat sounde the letter before the said 1, redynge tnos, puins, feullés.

EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PLUS
Cette chute de la pénultième explique comment, dès ter .. xve siècle, Charles d'Orléans écrivait :
Qu'amours tendra, lui montrant par escript Les maulx qu'ay euz et le peu de prouffit...
Et au xvie notre Belle Côrdière :
O ris, ô front,'cheveus, bras, mains et doits : O lut pleintif, viole, archet et vois...

Et enfin Ronsard :

Ne retourne au logis ou malade où pasmê, Qu'il ne sente d'amour tout son cœur entamé.
Le p dans escript, le t dans doits, ïs dans pasmès ne se pronon¬çaient plus, mais le t se prononçait encore.
Par identique raison les vers suivants, qui ne rimeraient plus
aujourd'hui, rimaient très exactement :
Par faute d'argent et de draps-Ne soyons tous vêtus de sacs.
(COQ.UILLART.)
Ce ne sont pas mortifères aspics, Mais ce sont bien serpents qui valent pis.
(MAROT.)
Vénitiens, Marranes, Mores, Turcs, Juifs, Mameluz, cœurs obstinés et durs,
(LE MAIRE.)
Parce que Ton prononçait drass, sass, aspiss, piss, Turss et âurss.
Mais il y avait une exception pour IV. De même qu'on pronon¬çait chanterr, on prononçait dangerrss1. C'est ainsi que doit s?expli-. quer l'exception que nos traités de versification font pour IV à la pénultième. On ne peut faire rimer dangers et changés, quoiqu'il
I. M, n or r, commyng after the last vowel in a frenche Worde, lèse nevér theyr
Sounde, whether they corne alone, or bave otber contenantes joined witb them. (PALS-
GRAVE.)

MALHERBE EXIGE LA RIME POUR LES YEUX
y ait beau temps que la peinture du banc est sèche, je veux dire que Y-r de dangers ne se prononce plus ! En toute occurrence, c'est contre ses propres règles que Banville a fait rimer escaliers avec gigantesque a liés1.
- C'est Malherbe
De qui l'esprit rongneux de soy raesme se gratte,
C'est Malherbe qui posa en principe qu'il fallait rimer pour les yeux2. Racan dans ses Mémoires pour la Vie de Malherbe nous conte que celui-ci le « traitoit d'hérétique, lui Racan, pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses observations, et voicy particulièrement de quoy il le blasmoit : Premièrement de rimer indifféremment aux terminaisons en ent et en ant, comme innocence et puissance, apparent, et conquérant, et vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien ' que pour les oreilles 3.
1. C'est avec moult raison que Victor Hugo s'est rebellé contre cette prétendue,
règle en faisant rimer apaisés avec baisers, liés avec tabliers, et que Jean Tisseur a écrit :
a Ses yeux où, comme aux tiens, mes regards exercés « Lisent les doux désirs et les secrets pensers. »
2. Avant lui personne n'avait demandé de rimer à l'œil, ôté Fabri qui, en 1520,
écrivait : a Rythme est une congrue consonnance de lettres, sillabes, en orthographie
.et prononciation. » Mais .personne n'avait fait attention à Fabri. - 3. Selon M. Bellanger, Malherbe n'aurait jamais exigé que l'on rimât pour les yeux. Mais quelle apparence que Racan eût inventé de toutes pièces l'opinion par lui attribuée à son maître et ami ? Il suffit, au surplus, d'étudier les poésies de celui-ci pour constater le soin qu'il a mis à ne pas faire rimer en et an. Tandis que les rimes an-an se comptent par centaines dans son recueil, on ne trouve peut-être pas six.fois la rime an-en. Il n'est de merveille si'l'on rencontre quelques exceptions. Autre le prêche, autre quelquefois le prêcheur. On sait la rage de Malherbe contre les hiatus : il n'en a pas moins écrit :
a La Garde, tes doctes écrits
« Montrent les soins que tu as pris... »
a Je dira» : Autrefois cette femme fut belle. »
Quant à ne pas avoir repris Desportes de faire rimer en et an, c'est simplement parce que la règle de rimer aux yeux, au moins dans ce cas particulier, n'était pas encore assez établie pour qu'il eût couru, fortune de faire accepter ses critiques, ou peut-être, quand il écrivit le commentaire, n'avait-il pas encore inventé la règle.

192 ÉQUIVALENCE DES CONSONNES FINALES .RÈGLES JUSTES AUTREFOIS DE L'ÉQUIVALENCE DES CONSONNES FINALES

Tout en exigeant en principe la rime aux yeux, les traités de . versification admettent l'équivalence de certaines consonnes finales :
i° c, g, k, q (alambic-brick, blanc-rang);
2° à et t (allemand-amant) ' ;
3° m et n (faim-fin, parfum-commun);
4° s, x et x. (paix-épais, lassés-assez) ;
5° f et ph (nef-Joseph).
Rien à dire lorsque- les consonnes se prononcent de même (alam¬bic-brick, nef-Joseph).
Mais lorsqu'elles ne se prononcent pas, quoi de plus contre raison que d'accepter l'équivalence de telle consonne, et de pros¬crire l'équivalence de telle autre ; ou de proscrire l'absence de con¬sonne à la finale dans l'un des mots (ce qui est exactement la même chose qu'une consonne qui ne se prononce pas)?
Pourquoi faire équivaloir t et d et non pas t et c, ou t et b? Pour¬quoi t et d ne blessent-ils pas l'œil par leurs différences de forme, tandis que le t et le c le blessent? Est-ce parce que c a un gros ventre, tandis que t est sec comme un échalas ?
Mais cette règle, aujourd'hui inexplicable, a été très juste en son temps. Elle est le témoignage d'une prononciation qui a cessé' d'exister. On admettait l'équivalence de t et de d parce que, à la fin „ d'un mot, d prenait le son de /. Brigand, à la rime, se prononçait briganil et non brigandd2. De même encore aujourd'hui dit-on un brigand ? odieux et non un brigand d'odieux.
Mais puisqu'on ne dit plus brigantt, mais brigan, pourquoi ne puis-je pas faire rimer brigand avec catogan? Et puisqu'on ne dit plus
1. Banville a renchéri là-dessus, et il a inventé la «_ règle » de l'identité absolue
des consonnes terminales : « Un mot terminé par un'T ne peut, sans faute grossière,
rimer avec un autre mot qui ne soit pas terminé par K/IT » (page 75). — Les ombres de
Richelet- et de Qjiitard doivent en être humiliées I .
2. Il y eut de bonne heure tendance à ne pas prononcer la finale. Ainsi Ronsard
fait rimer : rang-défend, gond-adonc, blond-tronc, blond-long. .

RIMES FAUSSES QUOIQUE RÉGULIÈRES. THÉORIE DE LA RIME A L'ŒIL I93
Blank et tremblantt, mais blan et tremblan, pourquoi ne puis-je pas faire rimer tremblant et blanc? "
L'habitude de se conformer, sans y regarder, à ce qui a été écrit avant soi, a fait commettre d'assez plaisantes méprises à nos traités de versification. Parmi les consonnes finales équivalentes à c, ils
"placent g. C'était fort bon du temps que l'on prononçait sank,-
_rankl; cela rimait avec blank, flank. Mais aujourd'hui c et g ne s'équivalent plus que lorsqu'ils sont muets, c'est-à-dire lorsqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas. Si j'observe rigoureusement les règles, je ferai rimer brick à Zadig, trafic à un bon zig, et notre directeur de la Martihière, M. Lang qui s'est si brillamment con¬duit à Belfort, rimera avec rosé bank ou avec monsieur Ranc. D'évi¬dence, des traités aussi peu exacts sont à remanier2.
On admet aujourd'hui l'équivalence de ain et in, et c'est à bon droit, puisqu'il n'y a-plus de différence entre,la prononciation de vain et celle de vin. Mais cette différence a existé, et vous ne trouverez pas, durant tout le moyen âge, ces deux sons associés à la rime. Au xvne siècle on disputait encore sur le droit de faire rimer deux sons que les puristes prétendaient ne pas devoir se prononcer de même. .

Mais si l'on a conformé la règle'à la prononciation ' dans cette circonstance, pourquoi ne pas la conformer dans les autres ?.
Pour une pratique déraisonnable, il faut toujours inventer une théorie qui tâche à l'expliquer, sinon qui la justifie. Il fallait donc inventer: quelque chose pour motiver nos belles règles sur là rime à l'œil. Voici comment l'on s'en est tiré :
« Ce n'est pas par la prononciation des mots, qui se font entendre dans le débit des vers que l'on.doit juger de la correction de la rime, mais par celle QUI AURAIT LIEU DANS LE CAS DE LA
LIAISON (l)1. »

n.b (1. Dès le xvi° siècle, avons-nous dit, le c tendait à devenir muet après la consonne
nasale : dans son Dictionnaire de rimes, Tabourot, à anc, renvoie à ont, et autorise
la rime de-l'un avec l'autre. Pourquoi nos traités modernes n'en font-ils pas autant?
A demander au génie.profond et subtil de ceux qui ont décrété la rime à l'œil.
2. Le traité de MM. le Goffic et Thieulin (le premier est le très charmant poète
que l'on connaît) ne tombe pas dans ces chinoiseries} mais tout bien fait qu'il est,
étant destiné aux écoles, il n'a pu moins faire que de reproduire les règles « officielles »)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 11:44

-194 DES LICENCES ORTHOGRAPHIQUES

En effet, si le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes de prises, mais voilà, il n'est pas tombé jusqu'ici! Si l'on avait à faire la liai¬son entre deux rimes et les mots suivants, sans doute qu'il faudrait suivre la règle pour rimer à l'oreille,_ mais si l'on n'a pas à faire cette liaison ?
DES LICENCES ORTHOGRAPHIQUES
Croirait-on que, pour la platonique satisfaction de rimer' à l'œil,
les poètes en vinrent à faire des fautes d'orthographe qu'ils quali¬
fièrent de licences poétiques, La Fontaine écrit :
...Malgré son noir sourci,
Jupiter et le peuple immortel rit aussi.

Et Racine :
Semble s'être assemblé contre nous par hasar :
Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car...
Quant à vien pour viens2, voi pour vois, averti pour avertis, on sait que ce sont des archaïsmes, mais il n'en est pas moins vrai que déjà, au xvne siècle, c'étaient des fautes d'orthographe.
Victor Hugo a la bonhomie, de peur de ne pas rimer à l'œil, d'écrire pié pour pied. Et par quelle servitude des usages bêtes a-t-il . supprimé l's de Thèbes et d'Athènes dans les vers suivants :
Pluton, après avoir mis Kothos dans l'Ërèbe,
A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe...
Eurybiade, à qui Pàllas confie Athène,
Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitaine...
(1.Tobler, le Vers français, p. 151, M. Tobler ajoute ': a II faut avouer que cette
règle de la rime, en ce qui concerne les consonnes muettes des mots, a quelque chose
de bien arbitraire dans l'état actuel de la prononciation. »
2. « Quitte ces bois et redevien
« Au lieu de loup homme de bien. » (LA FONT.)

EXEMPLES DE LICENCES ORTHOGRAPHIQUES 195
Et,-nouveau Malherbe,".Banville lui reproche gravement d'avoir « pris une licence », sans même avoir l'idée, lui Banville, qu'il eût été plus simple de faire rimer Érèbe et Thèbes!
Victor Hugo écrit de même Charle, Londre, Versaille, Gêne, Arle, Nîme, et M. Verlaine, ce farouche novateur, a la bonté de priver Charles de son s :
Le pauvre du chemin creux chante et parle ;
II dit : « Mon nom est Pierre et non pas Charle.

Je crois que c'est dans les Contemplations que se trouye un des
derniers exemples de je voi ;

Comme.si, se mirant au livre où je te voi,
Ce doux songeur ravi lisait derrière moi.

Laprade, avec infiniment plus de bon sens, a écrit carrément
,dans le Livre d'un père :

Mais si je regarde en mot,
J'y revois
Verdoyer la poésie.

Pourquoi, en ce qui concerne la graphie des sons rimants, les traités ne montrent-ils pas, la même rigueur que pour l'identité des consonnes muettes qui suivent la voyelle rimante? Parce que, dans un cas comme dans l'autre, on a répété ce qui avait été dit aupara¬vant sans s'en inquiéter davantage.
Au moyen âge ai et è ne rimaient pas, mais lorsque les prononciations se confondirent, on les fit rimer, et ils riment encore. De même pour an et en, en dépit de Malherbe. Le père Buffier, qui ne tolérait pas que Boileau fît rimer tout avec goût ne réussit pas mieux.
Pourtant les poètes sont tombés à cet égard dans des contradictions assez singulières;

(1. On trouve dans la Légende des Siècles, 2° série, une licence analogue :
« Je l'ignore; ici Dieu-m'échappe; mais je sai
« Qu'il ne nous reste rien, quand elles ont passé. »)

I96 EXEMPLES DE LICENCES ORTHOGRAPHIQUES
Racine fait carrément rimer être et aître, est et ait, ô et au :

...Petit-Jean, ramenez votre maître;
Couchez-le "dans- son lit ;
fermez porte et fenêtre...

...Ho ! je vois ce que c'est :
Tu prétends faire ici de moi ce qui te plaît...

...Mariez au plus tôt ;
Dès demain, si l'on veut;
aujourd'hui s'il le faut.

Il ne s'est donc ici inquiété que du son. : - - -
D'autre part, il n'ose pas faire rimer ê et oi (dans les cas, bien
entendu, où oi sonnait ai) ; et il préfère estropier l'orthographe de-
comparoître ;
-
Si je leur donne temps, ils pourront comparestre ;
Ça, pour nous élargir, sautons par la fenêtre.

De même avait-il mis dans son Androtnaque :

M'en croirez-vous ?
Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever,
seigneur,-je la fuirais,


N'osant pas faire rimer aux yeux ois et aits, en écrivant fuirois, suivant l'orthographe admise alors. Mais dans la crainte d'être critiqué pour cette nouveauté orthographique, qui devançait Voltaire, il eut la faiblesse de remplacer son excellente rime par la rime pauvre de jamais, et il refit ainsi le vers :

Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais »1

Encore à seule fin de rimer aux yeux, il avait outrageusement violé l'orthographe la plus élémentaire dans les vers suivants :

Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumé...3

(1.Peut-être y avait-il quelque exemple de cette orthographe. Des-grammairiensavaient tenté de substituer à oi, prononcé ai, l'orthographe è.
2.Dans la même pièce, acte IV, scène 3, Racine avait aussi employé l'orthographe surannée craistre au lieu de croistre pour rimer aux yeux avec maistre
3.Premier exemple de la rime, dans les verbes en er, du prétérit avec le participe passé, rime aujourd'hui admise par tous les poètes -voyez page 160).


DE QUELQUES-UNS QUI ONT PROTESTÉ CONTRE LA RIME AUX YEUX 197
Ce ne fut qu'après la mort du poète qu'on eut « l'audace » d'im¬
primer allumai. .
Racine fait d'ailleurs rimer Hélène et chaîne, plaire et sévère. Ces différences d'orthographe ne choquaient pas, parce, que l'on en avait.d'anciens exemples. Celle de consumé et allumai aurait choqué, sans doute parce que la prononciation ai=ê était plus récente; peut-être même était-elle une nouveauté.
DE QUELQUES-UNS QUI ONT PROTESTÉ CONTRE LA RIME POUR LES YEUX
Le dictionnaire de rimes de Lanoue (vers 1625, je crois) est fait par un homme qui connaît son métier, sur le principe de la rime pour l'oreille. Déjà, à cette époque, toute différence entre la pro¬nonciation de oit et de oient avait disparu. Il trouve donc très naturel de les faire rimer :

Que si on ne veut escrire comme on parle, qu'on ne trouve mauvais
l'assemblage de mots de mesme pronontiation, quoi qu'ils soient différemment
escrits : veu que la bonne ou. mauvaise rime se discerne de l'oreille, estant proférée, et non de l'oeil, pour la similitude qu'elle ayt sur le papier en l'escriture.

Si donc celui qui aura escrit :

Ceux qui tant de bien luy donnaient,
Maintenant il les mécognoist,

Trouve cette rime mauvaise contre l'opinion de ceux qui lui orront pro¬noncer, qu'il la baille à lire à un autre pour en juger, et son ouye lui fera juger ce que sa veue (incapable juge d'un tel procès) lui faisait réprouver '.
Pourquoi les dictionnaires de rimes subséquents n'ont-ils pas suivi Lanoue à cet égard ? — Pour ce qu'il y avait les pédants, les grammairiens.
Ceux-ci s'imaginaient faire d'autant plus montre de science qu'ils témoignaient plus d'exigences. Ils ne démontraient que leur igno-
1. Bellanger, page 180.

198 "coing" ET "SOIN" RIMENT; « SANG ET " PERSAN" NE RIMENT PAS
rance de l'ancienne grammaire et des lois qui régissaient la métrique
de leurs pères. Qui trop veut faire le savant, aucunes fois il fait la
bête.
Mais quoi! les grammairiens eux-mêmes ne sauraient penser à
tout.
Lanoue avait écrit à oing :
Oing. Tous les mots que la coutume attribue à cette terminaison se trouveront à celle en oin, où ils sont placez, à meilleur droict que sous celle-ci, d'autant qu'on ne prononce point le g.
Pour rimer à l'œil, il aurait fallu séparer les rimes en oing de celles en oin. On oublia de ce faire, et les dictionnaires de rimes, y compris le sévère Richelet, copiant Lanoue, admettent la rime coing et soin, sans- songer qu'il faut alors admettre là rime sang et Persan! — Le patriarche Quitard.fut plus logique, et encore dans une édition de son dictionnaire, sans date, mais postérieure à 1884, peut-on lire : « Les mots en oing ne riment pas avec ceux en oin, quoiqu'ils se prononcent de même. »
M. Pujol et M. Landais autorisent les rimes soin-coing, mais ils proscrivent toujours sang et Persan, parce qu'ils l'ont trouvé ainsi dans le précédent dictionnaire, qui l'avait pris dans le précédent, et ainsi de suite jusqu'au premier, qui, lui, avait proscrit ces rimes parce qu'on prononçait alors sank1.
La sottise de la rime pour les yeux avait frappé Voltaire. Il n'était guère poète, il est vrai,, mais il avait infiniment de bon sens :
La bizarrerie de l'usage, ou plutôt des hommes qui l'établissent, écrivait-il dans sa préface d'Œdipe, est étrange sur ce sujet, comme sur bien d'autres. On permet que le mot abhorre, qui a deux r, rime avec encore qui n'en a qu'une. Par la même raison, tonnerre et terre devraient rimer avec pire et mère. Cependant on ne le souffre pas , et personne ne réclame contre cette injustice.
(1,Au xvi" siècle, d'après Palsgrave, la prononciation de c et g finals dans blanc, et sang devait se faire sentir, mais faiblement
(remissely sounded). La consonne devait avoir un petit son (a little sounde).
Il y avait' sans doute des variétés dialectales. A
Lyon nous disons encore le sank, mais nous disons blan.
2.Le vénérable Quitard proscrit encore l'alliance de ère et erre, mais.il est juste de constater que M. Pujol et M. Landais réunissent ces deux rimes. C'est Malherbe qui a proscrit erre et ère.)



FAUTES GRAMMATICALES AMENÉES PAR LA RIME AUX YEUX , I99
II me paraît que la poésie française y gagnerait beaucoup si l'on voulait secouer le joug de cet usage déraisonnable et tyrannique. Donner aux auteurs. de nouvelles rimes, ce serait leur donner de nouvelles pensées, car l'assujettissement à la rime fait que souvent on ne trouve dans la langue qu'un seul mot qui puisse finir un vers : on ne dit presque jamais ce qu'on voulait dire; on ne peut se servir du mot propre, et l'on est obligé, de chercher une pensée pour la rime, parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce qu'on pense.
C'est à cet esclavage qu'il faut imputer plusieurs impropriétés qu'on est choqué de rencontrer dans nos poètes les plus exacts. les auteurs sentent encore mieux que les lecteurs la dureté de cette contrainte, et ils n'osent s'en affranchir.

Et dire que pas un poète, même de ceux qui se sont qualifiés de
révolutionnaires, n'a tenté de se délivrer de ces taies intellectuelles;
que Victor Hugo, qui a trouvé bonnes des rimes telles que déchus et
Jean Huss1 (voyez page 167), c'est-à-dire des assonances dont ne
se contentait plus le xiieme siècle, n'a pas osé faire rimer marbre et
arbres, qui sonnent rigoureusement de même; et qu'il a préféré
donner des entorses au bon sens plutôt que de ne pas rimer pour les
yeux :
-
J'étais froid comme les marbres...
Je parlais des fleurs, des arbres ;

Que dis-je, au bon sens, voire à la grammaire :

O vieux pots-égueulés des soifs qu'on ne dit pas!
Le pluriel met une S à leurs meas culpas.

Eh non, ce n'est pas le pluriel, c'est la rime, pour les yeux, qui
met une s!

Une foule de vers modernes ont l'empreinte désagréable de cette préoccupation. Qui ne" se rappelle ces jolis vers des Chants du Crépuscule :

Soyez comme l'oiseau posé pour un instant
Sur les rameaux trop frêles,
Qui sent plier la branche et chante cependant,
Sachant qu'il a des ailes.

(1. Dans sa splendide pièce, le Régiment du baron Madruce, Hugo fait aussi rimer Zug et joug, c'est-à-dire tzougue et jou !)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 11:55

200 EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PAS AUX YEUX :
Je les ai rencontrés inexactement cités par un auteur :

Soyez comme, l'oiseau posé pour un instant 1 '
Sur le rosier trop frêle.

L'avait-il fait par inadvertance ? C'est probable. Mais comme les oiseaux ne se posent pas généralement sur un très grand nombre de rameaux à la fois, je crois que la faute était heureuse.
II est évident aussi que ce n'est que comme contraint et-forcé
que M. Leconte de Lisle a mis sables au pluriel dans ces vers superbes:

Et le monde illusoire aux formes innombrables S'écroulera sous toi comme un monceau de sables.

Cependant de tout temps les poètes ont supporté assez impa¬
tiemment le joug de la rime à. l'œil, et si aucun n'a jamais poussé
la témérité jusqu'à mettre à une rime une s de plus qu'à l'autre (il
paraît que pour cette consonne c'est plus grave), on les voit de
temps en temps s'émanciper, qui à mettre un t, qui un p, qui un g.
Régnier écrivait :

J'en fais autant d'état du long comme du court ,
Et mets en la- Vertu ma faveur et ma cour

Et ailleurs :

Si selon l'intérêt tout le monde discourt,
Et si la vérité n'est plus femme de cour.

Les naïfs éditeurs de l'édition de Londres, 1730, ont préféré faire une monstrueuse faute d'orthographe, et orner partout d'un t le substantif cour ma court;(!!), à seule fin de ne pas sortir des « règles ».
Molière et Racine ont fait rimer seing et main, et la Fontaine s'est assez souvent écarté de la rime à l'œil :

(l.Ceci prouve (ju'au temps de Régnier on ne prononçait déjà plus courit.)

EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PAS AUX YEUX 2OI

II lui fait signe ; elle accourt...
Elle retira l'os, puis pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire...

De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor....

Quoi, ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir retiré votre cou...

La seconde, par droit, me doit échoir encor.
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort...

À l'œuvre on connaît l'artisan...
Des abeilles s'opposant.

Et Voltaire :

Chacun porte un regard comme un cœur différent ;
L'un croit voir un héros, l'autre voir un tyran.

Et M. de Banville, qui aurait dû embrasser ici Voltaire pour l'amour de la « consonne d'appui », a la férocité de lui dire « qu'il rime aussi mal que possible » !
Baudelaire a fait rimer matin et teint, Boucher et débouché :

Ma pauvre muse, hélas, qu'as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour, réfléchis sur ton teint...

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Hument le vieux parfum d'un flacon débouché1...

De toutes les vieilles régies de la rime, il n'en est qu'une seule que Victor Hugo et après lui ses élèves aient jeté par-dessus bord ;
i. Voltaire et Baudelaire ont été moins heureux quand ils ont dit, le premier :
"Combien de muids de vin vous vidiez dans un an, « Si Brunelle avec vous a dormi bien souvent; "

Et le second :

« Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
« Où sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
" Passent, comme un soupir étouffé de Weber..."

Il convient, lorsqu'on sort des usages, même avec, raison, de ne le faire qu'à l'occasion de rimes fortes.


202 EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PAS AUX YEUX

c'est celle qui interdit l'équivalence, à la fin des mots, de p,c, g, d'une part, et de t, d, d'autre part. Il fait rimer blanc-sifflant, poing-point, méchant-champ, sang-menaçant, Roland-blanc, soufflant-flanc, partout-loup, étincelant-blanc, flanc-baillant, grelot-galop. C'est à propos de cette dernière rime que M. Pujol dit gravement : « Ce sont des négligences qu'il ne faut pas imiter. » . Reboul, pour classique et sage qu'il fût, a fait rimer effroi et froid, Josaphat et triompha. M. Leconte de Lisle fait rimer sang et frémissant1; M. Coppée, point-poing, rochers-cachés3. '
Mais pourquoi ces poètes n'ont-ils jamais fait rimer à un mot avec consonne finale un mot qui en est dépourvu, par exemple : roman-sentiment, sain-saint, talon-plomb; pourquoi aucun n'a-t-il eu l'audace d'imiter la Fontaine faisant rimer cou et beaucoup, encor et fort, c'est affaire à vous de le deviner.
Et pourquoi, si toutes les consonnes ci-dessus s'équivalent entre elles, s ne peut-il pas à son tour entrer en équivalence avec elles? Pourquoi puis-je dire blanc et sifflant, et non blanc et clans? Quelle

(1.La Fontaine fait aussi rimer sang et puissant. De même qu'en fait d'enjambements, de rejets de césure, etc., il a devancé tous nos romantiques, il les a de même devancés en fait de rimes.
2.Un Lyonnais d'adoption, le pauvre et excellent Théophile Doucet, a fait rimer jour'Strasbourg, court-retour, dans un charmant sonnet, que je ne puis me tenir de citer en entier :


LE DÉSERTEUR
A mon ami X., qui m'avait engagé à revenir à la poésie, en m'envoyant des vers.

C'était un enfant d'Argovie,
Tenant garnison à Strasbourg;
Bon soldat. — Son oreille, un jour;
Par des sons lointains est ravie.
C'est le ranz du soir qui convie
Troupeaux et pasteurs au retour.
Pauvre lansquenet!;.. — il y court.
On le rattrape. — Adieu la vie I...
Tel mon sort, — J'étais un fervent
Et doux géomètre ; le vent
M'apporte vos chansons fatales :
Je reconnais — ô volupté ! —
Le cor de mes Alpes natales.
— C'en était trop... J'ai déserté! .

EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PAS AUX YEUX 203
vertu a donc en elle cette s fatidique, qui cause sa proscription? Je vous le demande de plus en plus.
Jean Tisseur avait trop le sens de la musique du vers pour chercher dans la rime autre chose que le timbre, et il n'hésitait pas à écrire :

...A Phébé qui te voit
Poète, allons, ce soir chante un hymne avec moi...
Oh ! ne dédaignez pas de tresser, de suspendre
Des couronnes de rameau vert
Aux flancs du chariot qui vomit de la cendre ;
Sous les feuilles cachez le fer...

Et cette sève au sang dont il est tiède encor
Se mêle, et dans ce champ engraissé par la mort...

Cette nuit, sur le front de la cité qui dort,
Étoile du travail, tu mets ton rayon d'or...

Sous la tente en coutil, là seule au bout d'un banc,
Une femme est assise et feuillette un roman...

Le poète est très grand et très noble et très haut ;
Sa pensée est de tout le miroir et l'écho,

« C'était un parti-pris très arrêté chez lui, dit son biographe, que la consonne qui ne se prononce pas n'altère pas la rime. II écrivait :

Plus graves, portant chape, éphod et manipule,
Pontifes et docteurs délibèrent entre eux :
Anathème à l'intrus, dit l'irascible Jules...

« Sans prendre même la peine d'user de la licence autorisée d'orthographier Jule. Il n'allait pourtant pas jusqu'à associer communément les singuliers et les pluriels (personne ne suit ses maximes jusqu'au bout) ; mais, dans de certaines occasions, il n'hésitait pas à le faire. » Pour rendre une chose en prose, il n'y a . qu'une seule bonne expression; de même, en poésie, un seul vers. Si Jean Tisseur avait rencontré un de ces vers, il n'hésitait pas à le

(i. Dans l'impression de la pièce, les éditeurs ont cru devoir se conformer à l'usage, C'est un tort.)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 12:48

204 -EXEMPLES DE VERS QUI NE RIMENT PAS AUX YEUX.
conserver, tant pis pour, la rime du singulier avec le pluriel. Il écrivait carrément - :

Ta destinée est close ;
Fais ton deuil maintenant des lauriers et des rosés;

Car, sous toute autre forme, ce vers n'eût pu qu'être affaibli. De
même il a dit :

O douleur, ô douleur, marâtre sans entrailles,
Toi qui dévores l'homme en lui disant : travaille!

Son frère Barthélémy, lui aussi, avait écrit ces vers charmants :

Pourquoi, dans la saison du soleil et des rosés,
A mon cœur inquiet manque-t-il quelque chose ?

En gros, il y a malgré tout, présentement, une tendance à s'affranchir de la rime à l'œil. Les Parnassiens, par exemple, ont .
fait accepter les rimes er-ert, lorsqu'elles sont précédées de la consonne d'appui1. Beaucoup de poètes gémissent en secret de ce qu'ils trouvent absurde sans oser se révolter contre la tyrannie de l'usage.
Je connais un jeune auteur qui est en relations avec Sully-Prudhomme. Il contait que ce délicat et sévère poète trouve niaises les exigences de la rime à l'œil, mais osez donc vous révolter contre ce qui est bête ! Si c'était contre ce qui est sensé, ce serait différent.
Le classique et prudent Quicherat lui-même n'hésite pas à se
prononcer contre la rime à l'œil, et il fait remarquer combien une
réforme qui en abolirait les prescriptions permettrait de rimer plus
richement : « vallon et long, accablé et troubler, témoin et moins,
rimes prohibées, satisfont mieux l'oreille que vallon et son, accablé
ex aveuglé, témoins et soins, rimes régulières. »
Le chansonnier Debraux, l'ami de Béranger, a fait un traité de "
versification, où il reproduit, tout en protestant, les vieilles règles
de la rime à l'œil»:
. . .
(i. Toujours la Fontaine I Avant eux il avait fait rimer hiver avec vert.)

S'AFFRANCHIR DES LOIS DE LA RIME A L'ŒIL. DU MOT A LA RIME 205
Qu'une orthographe empirique et bizarre
Sous trente aspects nous peigne un même son,
Si pour l'oreille il n'a rien de barbare,
Je veux l'admettre en mes humbles chansons.

Pas à douter que si un poète de premier ordre, tel que .Victor Hugo, avait entrepris cette réforme, il n'eût été suivi par quasi tout le monde, et cela eût possible autant valu que de dresser nos jeunes poètes à faire boiter leurs alexandrins, en les coupant à la cinquième ou à la septième syllabe.
Une conclusion :
i° II faut s'affranchir des lois surannées et illogiques de la rime à
l'œil;
2° Mais, ami, tâche que ce ne soit que dans de beaux vers (plus
facile à conseiller qu'à faire); Écris ceci en ta cervelle avec un style
de fer : toute nouveauté qui ne s'appuie pas sur de beaux exemples
est non avenue.
3° Ne viole la règle de la rime à L'œil que dans les rimes riches, pour
autant que ce qui "fera le mieux accepter, la réforme par le temps qui
court, c'est la possibilité de rimer plus richement ; -
4° En revanche, apporte plus de scrupule qu'on ne fait dans la conformité du son des rimes.
Évite de faire rimer des brèves avec des longues, des voyelles
suivies d'une consonne sonore avec des voyelles suivies d'une con¬
sonne insonore (déchus avec Jean' Huss), songeant d'ailleurs.qu'il
faut d'autant plus être respectueux de l'oreille qu'on se moque
davantage de l'œil.

DU MOT A LA RIME
Ce qui fait que la rime ajoute une si grande puissance au vers, ce qui fait que l'on préférera éternellement les vers rimes aux vers sans rime, c'est, avons-nous dit (pages 152-153), non seulement que la rime sert de métronome, mais encore qu'elle est le moyen d'appeler l'attention sur le mot principal, le mot à retenir. « C'est le

206 PROSCRIRE DE LA RIME LES MOTS INSIGNIfANTS

mot placé à la rime, dit Banville, le dernier mot du vers, qui doit, comme un magicien subtil, faire apparaître devant nos yeux tout ce qu'a voulu le poète1. »
Sans doute qu'on ne saurait mieux dire, mais si l'on en croit, non le traité de Banville, mais quelques-uns de ses vers, il paraîtrait, d'après le second de ceux qui suivent, par exemple, que c'est la particule vers qui fait apparaître à nos yeux tout ce qu'a voulu le poète :

C'était l'orgie au Parnasse; la Muse
Qui par raison se plaît à courir vers
Tout ce qui brille et tout ce qui l'amuse1...

Et que, dans le premier des vers suivants, « le mot sorcier, le mot fée, le mot magique, » c'est la préposition pour :

Et malgré ces deux noms effrayants, j'allai pour
Baiser aussi les seins des Vénus, fou d'amour.

Et dans ceux-ci, l'humble signe du comparatif, isolé de l'adjectif
qu'il qualifie :

Mais toi, Maître aux vœux absolus,
Tu poursuis une amante plus 3
Charmante qu'elle.

O ce pour, ce vers, ce plus, que cela dit de choses!
Laissons ces lanterneries. Clair et sûr qu'il faut proscrire de la rime tous les mots insignifiants, tout ce qui est préposition, con¬jonction, article, mot secondaire, terme banal, sans accent, pour n'y laisser, que ce qui représente l'idée, surtout ce qui constitue l'image, ce qui force l'esprit à s'arrêter.

(1. Petit traité, etc., p. 49.
2.Il n'est que juste de dire que la pièce, d'ailleurs charmante (Enfin Malherbe vint),
où figure ce vers est sur un ton légèrement comique qui peut expliquer l'emploi de
cette rime funambulesque.
3.Un pas de plus, on choit dans les mots coupés en deux à la rime. Les Anglais,qui ont toujours la plaisanterie un peu grosse, ont fait des vers comme ceux-ci, de Canning :


«The tu-.
« Tor at the U-
« Niversity of Gottingue. »

PROSCRIRE DE LA RIME LES MOTS INSIGNIFIANTS 2O7

II y a même une raison toute matérielle qui oblige le versificateur à choisir un mot important — substantif ou verbe ou bien épithète colorée, concrète — c'est qu'il est nécessaire que la rime marque la fin du vers et qu'elle permette un inflatus, sans quoi, adieu le métronome, et l'oreille perd la mesure1. Si le mot à la rime est insignifiant, s'il n'est qu'une liaison entre deux phrases, il n'est plus possible à l'auditeur de bien saisir où finit le vers, car le comble, du ridicule serait d'enfler la voix sur une préposition ou quelque chose d'analogue..
La rime — question de mauvais enjambement à part — ne doit pas"être un pâle adjectif précédant le substantif, comme dans ces vers de M. Verlaine :

Ou la brume évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant.

Et ce mot à la rime, il doit être d'autant plus significatif que la
césure est moins marquée, le rythme plus brisé : le coup de timbre
doit alors être d'autant plus" fort. Telle est la cause pourquoi le vers
moderne supporte bien moins encore que le vers classique des
mots secondaires à la rime. Ce n'est pas la vulgaire consonne
; d'appui qui fait la vraie richesse de la rime, c'est la beauté et la
force du vocable. Poète, tu ne te régleras donc point sur M. Moréas
lorsqu'il écrit :

Les fenouils m'ont dit : II t'aime si .
Follement qu'il est à ta merci,

Et ceci, alors même que le choix du mètre serait plus heureux, ou du moins que le vers serait coupé de manière à avoir quelque cadence.
Ne te laisse point entraîner davantage, sous prétexte de rime prétendue riche, à mettre à la rime la particule à :

Tes seins que busqua, que musqua
Un diable cruel, et jusqu'à
Ta pâleur volée à la lune.
(VERLAINE.)

(I. La rime importante a encore ce précieux avantage d'être un procédé mnémo¬technique. Des Vers rimes fortement se fixent plus facilement dans la mémoire.)


208 EXEMPLES DE BEAUX MOTS A LA RIME
Abandonne aux pièces funambulesques ces tabarinades, dont je ne conteste point l'ingéniosité ni l'esprit. '
Grave en ton esprit combien, à l'opposite, les nobles maîtres., ès-arts ont veillé à placer au bout du vers le « mot fée », le mot qui fait surgir la lumière :
. Ils flairaient dans la nuit une odeur de lion.
(HÉRÉ'DIA.)
Et comme dans le vers suivant du même poète l'épithète à la
"rime est immense :

La gigantesque horreur de l'Ombre herculéenne.

M. Leconte de Lisle a toujours à la rime des mots superbes, splendides, « vénérables » :

Tels, le ciel magnifique et les eaux vénérables
Dorment dans la lumière et dans la majesté.-...

Le grand Germain, faucheur des générations...

On n'a point retrouvé sa chair impériale,
Et ses margraves, loin du sinistre orient....

Encore bien qu'Hugo cherche plutôt la rime riche et bizarre que -le mot-idée, il est cependant très respectueux de la loi que nous avons indiquée, et, fors de très rares exceptions, il ne place jamais à la rime des mots secondaires, mais le mot-contraste, l'image frap¬pante :

Que fait Gad? Il est mort. Que fait Sardanapale?...

J'entends parler l'atome.. Allons, Soleil, poussière,
Tais-toi...

Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs.

S'agit-il d'emprunter un sujet au cycle épique de Charlemagne, il choisit dans le trouvère l'épithète saillante qui caractérise une chose, un personnage :

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie.

DU MOT A LA RIME DANS LES VERS FUNAMBULESQUES 209

Évidemment cette loi ne serait plus de mise s'il s'agissait de vers
grotesques, ou funambulesques comme on dit aujourd'hui. L'effet,
au contraire, est d'autant plus drôle que l'auteur a mieux pris le
contre-pied des règles de la poésie « soutenue », suivant l'expres¬
sion de nos pères. C'est de la sorte que, dans un vers qui a tout à
fait la coupe romantique, Racine a mis spirituellement,à la rime le
mot car :
Je veux dire la brigue et l'éloquence.
Car D'un côté le crédit du défunt m'épouvante...

Pour les effets comiques et baroques, à Banville le panache :

Jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun,
Du temps que son habit vert pomme était dans un
État difficile à décrire...
Comme les romans
Que fonde
Le joyeux About,
Elle avait pris tout
Le monde

II y a encore autre chose dans le mot au bout du vers que la caractéristique du sujet, il y a le rapprochement avec l'autre mot formant rime.
Ce rapprochement doit offrir de l'intérêt, mais il est pour cela nécessaire que les mots rapprochés ne soient pas parents, que le second ne vienne pas susciter la même idée que le premier. De là, proscription très justifiée de la rime du simple et du composé : venu-revenu, sacré-consacré, etc. Manifeste que dans les rimes sui¬vantes l'idée aussi bien que le son se répètent :

Grondait au moindre bruit, et las de le veiller,
Écoutait si son souffle allait le réveiller.
(LAMARTINE.)

Le résultat ne serait pas modifié, si, au lieu d'appeler la même idée, le second mot à la rime appelait une idée, à la vérité, con-
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 13:17

.210 LA RIME DU SIMPLE ET DU COMPOSÉ
traire, mais de même nature, comme serait ami et ennemi, malheureux et heureux.
Il est cependant un_cas où le simple et le composé non seule¬
ment peuvent mais doivent rimer, c'est lorsque l'association des
mots parents est le seul moyen de mettre en relief l'opposition que
l'on recherche; lorsqu'ils forment une antithèse que rien ne pour¬
rait remplacer. Ainsi dans les vers suivants :

Vous savez où le Vrai finit ou bien commence !
Ignorez-vous encor que l'Incrédulité
N'est que l'envers moins.doux de la Crédulité?

Ici, tout autre mot à la rime eût singulièrement affaibli ou même -dénaturé la pensée, et si l'on eut placé ces mots principaux dans le corps du vers, ils n'eussent plus sollicité au même point l'attention.
C'est un sentiment analogue à celui-ci qui, parfois, contre toutes les règles, a autorisé la répétition à la rime du même mot, lorsque cette répétition-constitue la pensée même, comme dans les vers^de Lebrun, qui courent tous les traités de versification :_

Sa voix disait encore : Eurydice ! Eurydice ! 1
Et tout le fleuve au loin répétait : Eurydice ' !

Toutes les règles d'ailleurs ont leurs exceptions motivées, dont il faut savoir user :
i. Les Allemands n'ont pas nos scrupules. Ils répètent le même-mot à la rime,
mais en le faisant précéder de une ou deux syllabes rimantes : ■
« Wie das Wort so wichtig dort war, « Weil es ein gesprochen Wort war.
(Puissante ainsi que la Parole, parce qu'elle (la Foi) était une Parole prononcée.)
: (GOETHE.)
« Nicht immer am besten erfahren ist « Wer am aeltesten von Jabren ist. » (Le plus expérimenté n'est pas toujours.le plus âgé.)'
(BODENSTEDT.)
On considère cela comme une rime très riche. D'autres fois la répétition du même mot constitue un effet. Dans un ghasel de douze vers, de Platen, le mot mir (à moi) revient sept fois à la rime. Dans un autre, de Goethe, sur vingt vers, le mot trunkenheit (ivresse) revient neuf fois à la rime. Toutefois, c'est loin d'être agréable.

LA DIVISION "DES SIMPLES ET DES COMPOSES DANS LANDAIS 211

.....On les fera passer pour cornes,
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes.

. Un critique « biscornu » aurait proscrit ces charmants vers de
la Fontaine, où la" répétition des mots est un effet'voulu et heu-
reux, les aurait proscrits, dis-je, parce que licorne est un composé
de corne. .
Les parnassiens ont renchéri sur la règle qui-'exclut la rime du simple et du composé, et le Dictionnaire de N. Landais a, pour la première fois, opéré la division des simples et des-composés (l'auteur s'en flatte comme d'une précieuse innovation), à celle fin que le poète fût tout de suite éclairé sur les mots dont le rapproche-
ment lui est interdit. Il y a de bien agréables choses dans ce bréviaire des poètes de la rime riche. Tu y verras,-par exemple, que circoncis est un composé de concis, partant qu'ils ne riment pas.
- Pourtant, à y réfléchir de près-, un auteur concis et un auteur circoncis, il me semble que ce n'est pas exactement la même chose. Tu y liras qu'exquis est un composé d'acquis, que rodomont est un com-
posé de mont, qu'une averse de pluie est un composé d'adverse ; qu'abondant est le simple de redondant, etc., etc. Y a-t-il, dans tous
les vieux traités de versification, aussi friand morceau que cela?
1 ' Les parnassiens, paraît-il,. ont trouvé qu'il y avait trop de mots rimant entre eux, et ils se sont efforcés d'en diminuer encore le
nombre. De progrès en progrès on arrivera à ne laisser subsister
que quelques rimes, qui devront servir à tout le monde. Cela
s'appelle protester contre les règles asservissantes de Malherbe et de
Boileau2.
Bien remarquer que, lors même que les rimes ne seraient pas formées-d'un simple et d'un composé ou de deux composés tirés.

(1.Est-il nécessaire de dire que les deux mots n'ont pas même un rapport d'étymologie?

2.Malherbe, dit Racan, n'admettait pas les. rimes temps-printemps, jour-séjour, où,
comme N. Landais,-il voyait le simple et le composé. Mais lorsque le simple et le composé ont pris des sens complètement différents, ils sont en réalité devenus des mots différents, et l'on serait fou de se priver de leur usage.)



212 RIMES BANALES. DE LA RIME EN ÉPITHÈTES
d'un même simple, elles n'en seraient pas moins mauvaises si, pour
être tirées d'éléments linguistiques différents, elles n'en représen-
taient pas moins des idées parentes. Ce n'est pas pour avoir fait
rimer tyran et différent (une de ses rares bonnes rimes) que Voltaire
« rime aussi mal que possible », c'est pour avoir éternellement •
associé des mots où la banalité le dispute à la parenté. Le mal-
heureux s'est efforcé de les faire rimer aussi richement que pos¬
sible. Mais hélas, ce n'est pas toujours la richesse qui fait le bon-
. heur, même des rimes :

Même il était dans Thèbe en ces temps malheureux
Que le ciel a marqués d'un parricide affreux...

Ce n'était point, Égine, un -flot tumultueux,
De mes ;sens enchaînés enfant impétueux:..

Peuple qui, dans ce temple apportant vos douleurs,
Présentez à nos dieux des offrandes de pleurs.
.
Digne de sa naissance et de qui la fureur
Remplira l'univers d'épouvanté et d'horreur.

Il y en a comme cela, non par centaines, mais par milliers. C'est de tels vers qui sont pour exciter « la fureur » et remplir Pâmé « d'épouvanté et d'horreur . »

DE LA RIME EN ÉPITHÈTES

Éviter (quand on le peut) de faire rimer deux épithètes, au moins quand elles n'accusent pas une franche opposition (par exemple l'une concrète et l'autre abstraite); surtout tâcher qu'elles n'aient

(i. Il n'y a pas que Voltaire qui ait fait dès alexandrins dans ce goût. Boileau en a de tout pareils :

« Ou comme on voit un feu jeter partout l'horreur,
« Au travers des forêts promener sa fureur... »

Et quelques pages plus loin :

« Et tout ce que du sort la maligne fureur
« Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur. »

Notez que ces vers, d'une banalité si intense, sont donnés comme exemples du a sublime »


DE LA RIME EN ÊPITHÈTES. DES RIMES BIZARRES 213
pas l'air d'être amenées par le besoin de la rime, comme dans ces vers d'Hugo, déjà cités :

S'enivrant des accords de la flûte vantée,
Des fleurs, des lustres d'or de la fête enchantée;

Car, en admettant même qu'on pût s'enivrer de lustres, la flûte pourrait, à l'inverse, être enchantée, et la fête vantée, sans que le sens y perdît rien.
Mais notre langue, malheureusement, est ainsi faite, que certains suffixes ne servent qu'à des mots- de même catégorie : eux, al, iqne pour les adjectifs, 1er pour les substantifs, etc. Par exemple, les. rimes en euse ne se composent que d'adjectifs, sauf un peut-être (yeuse). De ces rimes il faut user rarement, et alors rapprocher des épithètes le moins parentes possible. A choix égal, lorsqu'on peut prendre les mots dans des catégories grammaticales différentes, cela est préférable. Ainsi, mieux vaut faire rimer un verbe en er avec un substantif, qu'avec un autre verbe. J'ai noté qu'Hugo ne fait presque jamais rimer deux infinitifs en er. C'est en cela que débarrasser les poètes des exigences de la rime à l'œil serait leur apporter un précieux reconfort ! Ayez à mettre à la rime le mot parler, vous ne trouverez pas, selon les « règles », de substantif à lui associer, mais seulement des verbes comme niveler, égaler, etc. Que si vous pouviez lui. adjoindre une rime en lé, vous auriez ainsi la possibilité de faire rimer le verbe avec un substantif ou un adjectif, et la rime, érigerait agréablement variée.

DES RIMES BIZARRES

De ce qu'il faut éviter les rimes qui réveillent la même idée, il ne s'ensuit point qu'il faille constamment, comme Hugo, réchercher le contraste, en opposant l'extrême diversité des sens à l'extrême identité des.sons. Ainsi que le-disait M. Brunetière, c'est proprement la définition du calembour. En parlant de la rime riche, nous avons déjà vu quelque chose de ces recherches baroques.

214 DES RIMES BIZARRES

Et parce qu'il est bon d'éviter les rimes éculées où tout le monde a mis le pied (ceci est relatif, car les rimes des romantiques s'éculeront à leur tour, et il en est déjà plus d'une qu'on peut jeter aux équevilles), ce n'est point une raison pour chercher, sous prétexte de nouveauté, des rimes biscornues. Encore moins si ce sont des termes abstraits. Tu n'imiteras donc pas Banville quand il écrit ;

.A présent que tu fuis vers l'astre où la musique
Pure t'enivrera du rythme hyperphysique.

Garde-toi de suivre le conseil de Gautier et de Banville, de puiser dans les dictionnaires des mots nouveaux; d'abord parce que personne ne les comprend (les vers sont faits pour être compris), puis parce qu'ils sont essentiellement procréateurs de chevilles. Pour amener à la rime le mot girel, que personne ne connaît, Hugo a été obligé de pousser l'énorme cheville « surnaturel » :

D'un coup prodigieux qui fendit en deux l'homme
Et tua le cheval, et si surnaturel
Qu'il creva le chanfrein et troua le girel.

Fuyons les mots bizarres, incompréhensibles, et qui, par cela même, prêtent à rire. C'est payer trop cher le plaisir d'une rime nouvelle. N'est-ce pas une fumisterie que d'écrire comme Hugo :

Harizetta, Wermond, Barbo, l'homme égrégore,
Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre?

Que diable est-ce que cela peut bien être, un homme égrégore ?
J'ai vainement retourné toute la terre du jardin des racines grecques, sans pouvoir en retirer l'oignon dont j'avais besoin, et je me demande quelquefois avec effroi si je ne serais point un homme égrégore sans le savoir. Ce qui me console, c'est que je serai sans doute le seul à ne pas comprendre.

(i. Je suppose, d'après un autre vers d'Hugo(ce n'est pas une forte autorité), qu'un ou une égrégore, c'est une sorte de larve :
« Il sait l'art
« D'évoquer le démon, la stryge, l'égrégore. »


DES RIMES BIZARRES. 2I5

Aussi, malgré mon immense admiration pour le poète qui a
écrit le vers suivant, je ne puis me faire à ce mot de lectisterne,
arraché du latin avec le tronc et les racines, pour rimer richissime-
ment avec consterne ;

En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne...

Au rebours, l'aplustre étant une partie du vaisseau antique, sans
correspondant en français, je trouve naturel que le même poète ait
emprunté ici au latin le mot dont il avait besoin. Joint que la forme
est moins bizarre que dans lectisterne. Et puis, comment traduire ?
Une périphrase eût été ridicule. Cette rime neuve-me paraît donc
fort bonne :

Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre.

Sauf cas d'extrême besoin et pour des substantifs techniques, il est bon de ne pas introduire de mots latins dans notre brave français. Il n'a que trop gardé de ceux que lui ont infligés les lettrés du xvie siècle. A chercher à renouveler un peu la langue, il est préférable d'emprunter à nos sources nationales. Ce n'est pas, grands dieux! que je goûte le jargon précieux, incompréhensible, tiré par quelques jeunes poètes de vieux monuments du moyen âge :

Et votre regarder, lui disais-tu, est seul Mire
De mon cœur atramenté...

Chapelets de fine émeraude, ophite,
Ambre coscoté...

II convient, lorsqu'on veut se servir d'archaïsmes, de ne le faire qu'avec un goût très sûr, une extrême discrétion. Il faut choisir de ces mots qui ne sont plus dans la littérature courante, mais que tout le monde comprend encore, et que l'on est à même de ren¬contrer dans Corneille, dans la Fontaine, dans Molière, dans Pascal, ; dans Bossuet. On peut aller — rarement — jusqu'à Montaigne, et bien plus rarement au delà. Mais il est de nos vieux mots qu'il ne faudrait pas laisser périr, de ces mots savoureux, pleins de moelle, et conformes au véritable génie de la langue. Et, bien plus que
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 13:18

2l6 VIEUX MOTS QU'IL NE FAUT.PAS LAISSER PÉRIR

dans les vocables, il y a de quoi prendre dans les tournures, dans les locutions, dans les acceptions. Comme, par exemple, dans le vers suivant de Régnier, veiller, pris substantivement, est heureux :
En vain par le veiller, on acquiert du savoir. Et le mot chaloir dans les suivants :

J'aime une amour facile et de peu de défense.
Si je voy qu'on me rit, c'est là que je m'avance,
Et ne me veux chaloir du Heu, grand ou petit.
La viande ne plaît que selon l'appétit.

Et le mot appétit dans ceux-ci :

Pâlis dessus un livre, à l'appétit d'un bruit,
Qui nous honore après que nous sommes sous terre.

Et le verbe alentir dans ce distique de Théophile :

Je pensois au repos, et le céleste feu
Qui me fournit des vers s'alentissoit un peu.

Et que le mot visage fait bien image dans ce vers de Corneille :

Un moment donne au sort des visages divers.

Pourquoi ne pas ressusciter aussi certains mots utiles si sottement
proscrit par les grammairiens? Pourquoi ne pas reprendre l'usage
de la préposition dessus au sens de sur, devant que au sens d'avant
que, avant de :

Si devant que mourir, la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur...

On aurait ainsi des doublets précieux aux poètes. Plus d'un vers a été manqué, faute d'un mot sous la main. Pour une syllabe Martin perdit son âne, je veux dire abîma son vers.
L'étude du mot à la rime conduit naturellement à l'étude

DES SONORITÉS DANS LE VERS. VERS EN-NOMS PROPRES 217
DES SONORITÉS DANS LE VERS
Le vers (et c'est là ce qui le différencie de la prose) peut avoir en lui-même un charme indépendant de la pensée, et qui est dû à l'agrément des sons. La pensée doit s'y ajouter sans doute, mais sur, le premier moment l'oreille est charmée sans comprendre. C'est, à un degré moindre pour le vers, ce qui se passe en musique, où les sons ont en eux-mêmes une valeur d'harmonie différente de l'expression, à ce point qu'il est de certains morceaux auxquels on peut prêter des expressions contradictoires, si seulement l'on change le mouvement.
C'est pour cela que Gautier, lisant sur une affiche : Racahout des Arabes, s'écriait, ravi en admiration : « Quel bel hémistiche, final ! »
Pour mon compte, je n'ai jamais fait qu'un beau vers dans toute ma vie, mais pour être beau, il est beau :

Le fils de Khrysaor et de Kallirohé1.

Et si, comme pensée, il ne signifie pas grand'chose. Je sais bien que tu vas te moquer de moi, et me dire que ce vers n'est pas beau. "C'est qu'alors tu ne t'y entends que peu. Je m'en rapporte aux plus malins d'entre les faiseurs de vers, et qui doivent le mieux s'y connaître, à M. de Hérédia, à M. Leconte de Lisle, à ce pauvre Banville, s'il vivait encore. S'ils disent que ce vers est mauvais, surtout Banville, je consens à perdre tout ce que je n'ai pas. On sait que Victor Hugo a des vers qui ne sont qu'une série de noms propres. Au gré de Gautier, c'étaient les plus beaux qu'eût jamais écrits le grand poète :

Soit qu'à Vitavaubîn Vitaconlud réponde...
Ponce, qui tient la mer d'Irun â Biscarosse,
Rostabat le Géant, Materne-le-Féroce,
Bla, Ramon, Jorge, et Ruy-le-Subtil leur aîné...

1. Chacun sait que le fils de Khrysaor et de Kallirohé était un titan, le nommé Gérion.

2l8 IMPORTANCE DES SONORITÉS. UN SONNET-PARODIE

...C'est Pancho que la crainte accompagne,
Genialis, Sforon qu'Urgel a pour fardeau,
Gildebrand, Egina, Pervehan, Bermudo, Juan,
Blas-le-Captieux, Sanche-le-Fratricide...

Je n'ai pas l'enthousiasme si féroce que Gautier, et je préfère ces vers qui ont peu de noms propres :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,
Mourûtes-vous aux bords où vous fûtes laissée?

Mais on ne peut nier que le choix des sonorités ne tienne une place énorme dans le vers, et que la beauté de la forme n'y sôit, dans une certaine mesure, indépendante de la beauté de la pensée. . « Rien de plus beau, dit M. Brunetière, que quelques pièces d'Hugo dont une critique exacte ne laisserait pourtant pas subsister un seul vers, si même on ne prouvait avec la plus grande facilité qu'au fond elles ne signifient rien. » Ceci est un des paradoxes coutumiers à M. Brunetière, mais le paradoxe est à la vérité ce que la puce du microscope est à la puce du sein de Mlle Desroches, qui. était tout de même une puce, quoique plus petite que l'autre.
Un soir, chez Laprade, Mme Amélie Ernsf lisait des vers. Elle débita — très bien, avec un accent profond — le sonnet de Bellérophon, alors dans sa primeur :

La Chimère a brisé son front contre l'Azur ;
Elle fouettait les cieux de ses ailes meurtries
Et le fer de ses pieds rayait le cristal dur...
Le cavalier tomba. — Des gens, dans les prairies,

Virent cet homme étrange, en son rouge pourpoint,
Se traîner et gémir longtemps sur l'herbe verte.
Pareil au sang nouveau d'urie blessure ouverte,
Une lueur captive étincelle à son poing...

Il cria : « Les Dieux ont le ciel, l'ivresse est mienne ! »
A sa ceinture il prit une coupe ancienne,
Dans le chêne taillée, avec de rudes nœuds,

PUISSANCE DES MOTS. DES TERMES NOBLES . 2IO,
Et, riant du poison qui dévorait ses moelles,
II regardait fumer sur ses doigts lumineux
Le vin mystique et doux fait du sang des étoiles1.
Quand Mme Ernst eut fini, un murmure flatteur indiqua l'impression profonde, remuante, qu'avait faite ce morceau. Ces belles sonorités avaient jeté dans le ravissement. On n'avait pas précisé¬ment compris, mais cela n'en était que plus beau ! Le mystérieux est une force. Notez que les présents étaient tous gens intelligents et suffisamment lettrés. Je ne crois pas qu'un seul se soit douté qu'il venait d'entendre un sonnet-parodie, absolument incohérent.
Ceci peut donner une idée de la- puissance des mots, indépen¬
damment du sens qu'ils représentent. Ce n'est pas en vain qu'Hugo
l'a dit:

Oui,- vous tous comprenez que les mots sont des choses ;

Et c'est peut-être pour cela que, si souvent, dans sa poésie, les choses ne sont que des mots.

DES TERMES NOBLES
L'autre jour, venant de lire les prescriptions comiquement rigoureuses que l'on édite aujourd'hui à l'endroit de la rime, de la consonne d'appui, etc., il m'arriva d'ouvrir le traité qui précède le Dictionnaire des rimes de Richelet et Wailly2. En voyant ceux-ci, non moins comiquement, donner leurs régies, dire qu'espoir « n'est pas admis dans la prose », mais qu'il est bon dans « la haute poésie » ; qu'il faut mettre jadis au lieu d'autrefois, coursier au lieu de cheval, etc. ; et que les mots vache, chien, très, fort (synonyme de très), c'est pourquoi, pourvu que, car, parce que, puisque, en effet, en vérité, à la vérité, de sorte que, outre que, or, d'ailleurs, tant s'en faut, à moins que, non seulement, pour ainsi dire, lequel, laquelle, lesquelles, celui, ceux, celles sont des termes « trop bas » pour être

(1.Ce sonnet, non signé, et tiré du Parnassiculet, est de M. Paul Arène.
2.Édition de l'an VII, un vol. in-8° de 816 pages.)


23O DES MOTS JADIS PROSCRITS EN POÉSIE .
admis dans la poésie; que temps ne rime pas avec dedans; que discret rime mal avec prêt, mais que discrets rime bien avec prêts; qu'on ne peut faire rimer tout avec goût, etc., etc., en voyant tout cela, dis-je, je songeai que, dans quelque quatre-vingts ans, on lira les traités de Landais et de Banville avec les mêmes jouissances de rate que nous éprouvons aujourd'hui en lisant celui de Richelet.
L'excellent M. Lefranc, dans son Traité de poésie (encore en 1842), dresse une longue liste de mots appartenant à la prose, et, en regard, la liste de leurs synonymes seuls acceptés en poésie. Par où nous voyons qu'en poésie, au lieu d'ancien on doit dire antique; au lieu d'aussitôt : soudain; au lieu de ciel : Olympe, voûte éthérée, séjour des dieux; au lieu de colère '.'courroux; au lieu de'Dieu : l'Être suprême; le Créateur, le Tout-Puissant, le Ciel; au lieu de l'Enfer : les sombres bords, le Ténare ou Achéron, le Tartare ou Cocyte; au lieu d'epêe : glaive; au lieu d'espérance : espoir; au lieu de les hommes : les Humains, des Mortels, la race de Japet, les fils d'Adam; au lieu de
■il n'y a pas longtemps : naguère ou naguères; au lieu de mariage : hymen, hyménêe; au lieu de pays : climat, séjour; au lieu de pensée : un penser; au lieu de repentir : repentance! ; au lieu de sein : fianc; au lieu de souffle des vents : haleine; au lieu de travail : labeur; au lieu de vent frais : zêphyr ; au lieu de vent violent : aquilon; au lieu de vent froid, de bise : Borée; au lieu de ventre : fianc, entrailles.
Et l'auteur d'ajouter avec une charmante naïveté : En général la
poésie aime les termes qu'un usage universel n'a pas encore rendus trop
vulgaires
, On pourrait aujourd'hui, dans un traité de versification, énumérer tous les mots désignés par Richelet, Lefranc et les autres comme poétiques, et les inscrire sous la rubrique :
1. Avec,repentance, ce n'est rien de moins que le microbe romantique pénétrant chez ce bon M. Lefranc. Jamais Voltaire n'eût toléré ce mot. De même il avait fallu le révolutionnaire Chateaubriand pour faire accepter souvenance pour souvenir.

DEUX VOCABULAIRES : UN POUR LA PROSE, UN POUR LA POÉSIE 221
MOTS INTERDITS EN POÉSIE .
Mais il ne faut pas croire que d'autres n'aient pas pris leur place, et qu'il n'y ait pas toujours deux vocabulaires, un pour la poésie, l'autre pour la prose. La monnaie ancienne à l'usage des poètes s'était usée par le frai. On leur en a frappé une nouvelle, dont plus d'une pièce commence déjà à s'user à son tour.
Lorsque Th. Gautier et les romantiques n'avaient pas assez
d'injures et de railleries à l'endroit des termes employés par Racine,
ils ignoraient certainement que celui-ci avait été violemment atta¬
qué pour avoir introduit dans ses tragédies « des familiarités indignes
de la poésie, des expressions bourgeoises ». Un nommé Subligny
énuméra dans Racine une foule de mots « bas et rampants » et qu'il
voulait « renvoyer à l'hôpital ». Ces mots ont conquis leur droit de
bourgeoisie, en dépit de Subligny, et ce sont précisément ceux qui
ont le moins vieilli. '.
Le fonds poétique (et j'entends par fonds les tournures, le choix des images, aussi bien que les vocables) se forme ainsi tantôt par infiltrations, tantôt par inondation générale, comme au temps du romantisme. Mais, contrairement à ce qui se passe dans l'ordre social, il y a et il y aura toujours une noblesse et une roture des mots, comme il y aura toujours une diction roturière et une diction noble, en dépit des règles de M. Psichari1.
Victor Hugo considérait comme le meilleur de sa gloire d'avoir fait admettre dans la poésie les termes qui en étaient bannis :

- Plus de mot sénateur, plus de mot roturier... ...Je montai sur la borne Aristote,

(1. Voir page 28, note 2. « Si l'on admettait un instant ce que soutient M. Psichari,m'écrivait un ami après la lecture de l'article de la Revue bleue
du 6 juin 1891, il n'y aurait plus de poésie en aucune langue.
Il ne s'est pas aperçu, cet homme qui porte un nom grec, que les poètes non seulement ne prononcent pas, mais ne parlent pas comme les prosateurs Je ne voudrais pas que de ces protestations, un peu vives dans leur justesse, on pût inférer que je ne professe pas pour M. Psichari l'estime que méritent sa haute érudition et l'originalité de son esprit


MOTS ROTURIERS ET MOTS SÉNATEURS

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs...
Je nommai le cochon par son nom. Pourquoi pas?...
J'ai dit à la narine : Eh mais 1 tu n'es qu'un nez !
J'ai dit au long fruit d'or : Mais tu n'es qu'une poire !...
J'ai dit aux mots : Soyez république !...

Puisque la mode est aux vocables du moyen âge, nous dirons
que ceci est ungab immense (Hugo, à cet égard, en aurait remontré
à tous les héros du'Pèlerinage à Jérusalem), Le poète se vante lors¬
qu'il dit qu'il appela le cochon, par son nom. Pourquoi donc a-t-il
écrit dans le Sultan Mourad :
.
Il vit à quelques pas du seuil d'une chaumière,
Gisant à terre, un porc fétide, qu'un boucher?...

Pourquoi ne pas écrire carrément : .'"
Gisant,-un gros cochon tout puant, qu'un boucher?...

Eh, mon-Dieu parce que « porc fétide » est un « mot sénateur », et que « cochon puant » est un « mot roturier ».
Et par quelle ;cause mystérieuse le sabre est-il plus « roturier » que le glaive ? Essayez un peu, pour voir, d'écrire « le sabre de la Justice !»
Un auteur a dit :
-
Et, parmi la poussière opale de la mer,
Les naseaux des dauphins faisaient, dans un éclair,
Jaillir la froide écume aux genoux d'Aphrodite.

Je l'aurais bien défié de mettre :
Jaillir la froide écume aux mollets d'Aphrodite.
Et pourquoi le genou est-il plus honorable que le mollet? En réalité l'un vaut l'autre, ce me semble. — Et comment se fait-il que le mollet, qui est plus bas, soit moins chaste que le genou, qui est plus haut ? — Va le demander à plus grands clercs !
Au fait, demandez à Mlle Bellavoine pourquoi elle exigeait que sa nièce dît toujours « mon fémur » et « mon os coxal », au lieu
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 13:52

PEU DE VOCABLES PEUVENT ENTRER DANS LES VERS 223
d'employer les termes moins farouches à l'ouir, plus exacts, et, au fond, meilleur -français, dont se servait Mlle Virginie, mais qui avaient le malheur de n'être pas nobles.
On ne saurait croire combien, en réalité, il y a peu de vocables qui puissent entrer dans les vers, — j'entends dans certains vers, — car dans ceux de M. Richepin, par exemple, tout y peut entrer, comme dans ceux de la Muse à Bibi, comme dans le récipient aux '«" équevilles » que nos cuisinières mettent à la porte de l'allée chaque matin. Et dans la Muse à Bibi on trouve des vers plus drôles que ceux de M. Richepin, des expressions mieux prises sur nature. « C'est plus ça, » comme disent les Parisiens. Mais « ça », c'est un genre particulier de « poésie ». En poésie, il y a les grands vins, il y a les piquetons, il y a les ignobles rogommes. Nous ne parlons ici que des liquides qu'on peut porter au laboratoire municipal.
C'est vainement que Victor Hugo se targue d'avoir introduit la poire en poésie. Pourquoi a-t-il écrit :

Il faut qu'avril jaloux brûle de ses-gelées
Le beau 'pommier trop fier de ses fleurs étoilées,
Neige odorante du printemps?

Et non le « beau poirier », ou « le beau prunier », sinon parce qu'il était trop fine pratique pour ne pas sentir que « pommier » est un peu plus « noble » que « poirier » ou « prunier ». Jean Tisseur faisait remarquer combien peu de noms de fruits sont-entrés dans la langue poétique : la pomme, le raisin, l'olive, la figue, et c'est quasi tout. Pourquoi la poire, qui vaut mieux que la pomme, est-elle moins poétique? Pourquoi le melon, le cantaloup, qui sont délicieux, sont-ils encore moins poétiques? Je l'ignore.de plus"en plus, mais évidemment :
Le beau melon, trop fier de ses fleurs étoilées,
Ne ferait pas aussi bien que le vers d'Hugo.
De même pour les légumes. J'ai perpétré ce vers :
Et les pois, et l'oseille avivante, et les œufs ;

224 " LE.S RIMES DU DICTIONNAIRE DE LANDAIS "
J'avoue que je n'aurais pas "osé écrire :

Les pois frais, la diurétique1 asperge, et les œufs;

Pourtant on ne peut nier que le trait ne soit pris sur la réalité.
Mémement que l'asperge, pour l'immense majorité, est plus savou¬
reuse que l'oseille. Par ainsi, le vers eût eu plus de force. Mais
sacrifice au préjugé, lâcheté insigne, je le reconnais, je n'ai point
osé, je n'ai point osé ! .
En fait, le nombre de mots dont le poète dispose, et par consé¬quent le-nombre de rimes, est extrêmement limité, et ne peut être agrandi en empruntant des vocables.barbares à la technologie.
Le dictionnaire de Landais doit contenir trois fois plus de rimes
que celui de Quitard. Ce n'est qu'un embarras pour y chercher
quelque chose. L'auteur a vidé là-dedans les dictionnaires de chimie,
d'histoire naturelle, de physiologie. C'est un riche écrin. On y
trouve malacostracèill Quel beau mot! Si je savais seulement ce
qu'il veut dire !
En voici d'autres : cysto-phlegmatique, cysto-lithique, lithontripique,
interlobulaire, hypersarcose, synchondrose, amphartrose, etc., etc., etc.
J'oubliais la plus belle des rimes : elle n'a rien de moins que
sept syllabes, et l'alexandrin n'est pas assez vaste pour la contenir :
hystérotomotocie ! Mais je ne déteste point non plus àîlochroïte, ni
pharmacosidêrite; et gadolinite (je présume essence de gadoue ?) me
paraît le plus joli du monde. Belle matière à poésie !
Après tout, cela doit, à l'occasion, rendre des services, et d'évidence, ce n'est-qu'à l'aide du dictionnaire de Landais qu'on a pu écrire ces beaux vers à rimes si riches, que je tire d'un journal
parisien :

Varicocèle
Et sarcocèle
Sont l'hydrocèle

(i. Diurétique fait-il quatre ou cinq syllabes? Question immense! Mon oracle,Landais, ne dit pas le nombre de syllabes de ce mot; qu'il fait rimer avec dodécandrique.A tout hasard, je le mets en quatre syllabes, parce que cela fait le nombre dont j'ai besoin.




MOTS INTRODUITS PAR LES ROMANTIQUES. ILS VIEILLIRONT 225

Du vrai bonheur,
Quand l'hydrogène
Et l'oxygène
Chez Ugène Sont en fleur !

Quand on parcourt un dictionnaire de rimes, on est tout surpris du nombre immense de mots qu'il faut rejeter dans la prose. On tourne éternellement dans le même cercle de rimes. C'est pourquoi convient-il d'élargir ce cercle, non en y ajoutant des mots inad¬missibles ailleurs que dans des mémoires de physiologistes ou de malacologistes, mais en y adjoignant des mots qui, maintenant, sont censés ne' pas rimer parce que l'un d'eux porte à sa queue une consonne muette de plus ou de moins que l'autre.
Quant aux mots introduits par les romantiques, Hugo en tête, une partie restera (plus ou moins longtemps) ; une autre commence déjà à s'user. Qui oserait écrire encore :

Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur...
La chèvre aux fauves yeux, qui rôde aux flancs des monts...
Et la fauve dryade agite sa tunique...
Et Jean, fauve songeur qu'en frémissant on nomme...
Isaïe, habitant d'un sépulcre, esprit fauve...
Le poète pensif, en son âme effarée...

Des images, c'est comme des remèdes dont il faut se hâter de se servir pendant qu'ils guérissent. Hâtez-vous de les employer durant qu'elles sont fraîches!
Il y a longtemps qu'on ne peut plus dire Vémail des prairies, le cristal des eaux, le gage de son amour, le fruit de l'hymènèe. Maintenant, c'est très joli de dire des rougeurs d'aurore, une gorge de lys, un cou de neige, des bois d'or fauve, des clartés d'âme, Tout cela vieillira comme vous, belle dame ! Déjà l'on ne peut plus dire les blés d'or. Aujourd'hui tout est « troublant ». Le mot est déjà si fatigué que l'on hésite à s'en servir. Par quoi tout cela sera-t-il remplacé ? Je ne vois pas. Peut-être reviendra-t-on à l'aurore aux doigts de rosé. C'est si joli! Mais il est plus probable que nos tropes seront suppléés


226 DES VERS PROSAÏQUES. EXEMPLES
simplement par ceux de la Muse à Bibi. Cela répond mieux à « l'état d'âme » démocratique.
Que si vous voulez sortir du cercle des mots « nobles », sans cependant vous encrapulailler, vous tombez dans les vers plats, les pires de tous. Cette fois, je préfère de beaucoup la Muse à Bibi. « Canaille, tant que tu voudras, mauvais genre, jamais, » me disait un apprenti architecte, mon camarade à Saint-Pierre. M. Sully-Prudhomme écrit excellemment : « Une seule condition s'impose essentiellement au vers, c'est de ne jamais être plat. Le vers est tenu de différer de la prose par une cadence qui n'est pas toute dans l'hémistiche et le nombre des pieds. » — II faut ajouter : tenu de différer de la prose par le choix des expressions. — « Un vers plat n'est pas vraiment un vers, continue M. Sully-Prudhomme, parce que l'harmonie la plus expressive, cette harmonie ailée qui ne se définit ni ne s'enseigne en est absente. »
Retenez ces paroles : elles sont toutes d'or! Mais il n'est pas toujours si facile de ne pas faire un vers prosaïque. Et M. Sully-Prudhomme lui-même, ce poète de la forme raffinée, lorsqu'il a voulu exprimer des choses qui ne sont peut-être pas du ressort de, la poésie, ne s'est pu retenir de quelques prosaïsmes :

A ces mots ton génie, ô profonde Allemagne
S'ébranle avec lenteur, puis il entre en campagne...
A recouvrer sa foi la raison s'évertue...
Enfin François Bacon se fie aux phénomènes...
Oui, le suprême arbitre en peinture, c'est l'œil...
La vertu par calcul est la vertu du vice 1

Les vers célèbres de Ponsard :

Notre ami, possesseur d'une papeterie,
A fait avec succès appel à l'industrie ;

Ne sont pas non plus d'un vol sublime, mais le prosaïsme se tolère encore moins bien dans la poésie lyrique que dans la dramatique,

(1. J'ai trouvé ce vers cité, mais nJni pu vérifier la citation : s. g. d. g.)

EXEMPLES DE VERS PLATS 227
Par exemple, je n'ai jamais pu lire sans une protonde émotion les alexandrins suivants de Sainte-Beuve :

II tenait, comme on dit, un cabinet d'affaires ;
De finance ou de droit il débrouillait les cas,
Et son conseil prudent disait les résultats.

Ce cabinet d'affaires m'est allé au cœur, et avec quel sentiment de vénération profonde je considère cet homme qui disait les résultats!
Il ne faudrait point croire que cela m'empêche de goûter le célèbre vers de M. Belmontet, le Tennyson du second empire :

Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime.

Quant à Béranger, c'est effrayant ce qu'il a de vers plats. Et
dans la Fontaine, qui n'a pourtant traité que des sujets prosaïques,
pas un seul. Voilà comment se reconnaissent les poètes supérieurs!
Si quelqu'un, d'après ses propres principes, n'eût jamais dû faire de vers plats, c'est assurément Gautier, n'est-ce pas? Le chef-d'œuvre des vers plats est pourtant sien :

Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique ;
Ils ont parfaitement compris la basilique.

Et dans les vers suivants, que dites-vous du second, tout entier composé de deux adverbes :

Voilà comment Durer, le grand maître allemand,
Philosophiquement et symboliquement
Nous a représenté...

A inscrire sur l'album d'un hôtel de Nuremberg, comme un mauvais plaisant a inscrit les suivants sur l'album de l'hôtel de Pétrarque et Laure :

1. Tout est admirable dans ces vers! On sait combien Gautier exigeait la précision.Ici, tout est inexact. Le mot de basilique devrait être remplacé par celui d'église ogivale,et l'art catholique des Allemands est très inférieur à celui des autres nations. En architecture il suffit de comparer Cologne à Reims, et les peintres allemands dit xv° siècle aux Florentins primitifs.


228 DE L'HIATUS. MOYENS EMPLOYES POUR LE ROMPRE

La Fontaine Vaucluse est un endroit charmant ;
Elle a donné son nom à ce département ;

Et a signé : LAMARTINE.
Il faut le dire à la haute louange d'Hugo : il a des vers horribles ; il n'en a pas de plats1.

DE L'HIATUS

On sait ce que c'est : la rencontre de deux voyelles qui ne peuvent
s'élider : « II alla à Alençon. » . .
Les poêtes du moyen âge n'étaient pas choqués de l'hiatus, ou, s'ils en étaient choqués, ils ne s'en préoccupaient pas beaucoup
davantage :
Sansun li dux e Anseïs li fier.

.Clément Marot disait encore :

Qui de conter vérité ont appris.
Pourtant l'hiatus est pénible à l'oreille, et encore plus à la langue. La preuve en est dans ce fait que le patois les rompt toujours. De même le français populaire. C'est là l'origine des « liaisons dangereuses ».

Les moyens employés pour rompre l'hiatus entre les mots sont le z et le t, quelquefois l'n. On dit très bien « j'ai z'été », et cela semble naturel puisqu'on dit « nous avons z'été ». Cependant on a le droit de préférer le /. Un jeune homme, pour me faire voir qu'il était instruit, me disait : « J'ai t'été trois ans à la grande école. »
Un des hiatus- les plus désagréables existe dans ces mots à un. C'est pour cela que la bonne de ma grand' achetait toujours des pommes à « n'un sou le tas ». Cette n est particulièrement euphonique. Nous l'aimons beaucoup à Lyon, et nous l'employons quelquefois par simple agrément. Une bonne femme me disait un jour

(1 Hélas, il ne faut jamais rien affirmer de façon absolue. Cinq minutes après avoir écrit cette phrase, je tombais sur ce capo d'opéra :
« La démolition, voici mon diamètfe(! !). »)

DE L'HIATUS A L'INTÉRIEUR DES MOTS ET ENTRE LES MOTS 229

avec bienveillance : « Ah, M. Puitspelu, à votre n'âge, c'est bien temps de vous reposer. ».
Souventefois ai-je ouï dire : « Mais l'hiatus dans l'intérieur des mots ne choque pourtant pas. » C'est que nous y sommes habitués, comme les Normands d'être pendus. A telles enseignes que les patois ne le supportent pas. Pour le rompre, ils introduisent soit .un v, soit le plus souvent un y. De abla(t)um, nous avons fait ablavô, nettoyer la racine des vignes; de fa(s)eola, faviola et fiajôle; de succu(t)are, secoyî; de ma(t)eria, mayiri, chêne étronché. Notre canut dit un poyète pour un poète. Je ne doute mie que si, à l'un de ces bons canuts, je fais prononcer Pasiphaé, il ne dise Pasiphayè; et je m'assure que Pasiphayé, Leuconoyê, fléyau, poyète, réyunir sont plus faciles au prononcer et plus aimables à l'ouir que Pasiphaé, Leuconoé, fléau, poète, réunir-.
C'est par une de ces erreurs dont Becq de Fouquières est trop coutumier que, dans son Traité de versification (page 290), il voit une différence euphonique entre l'hiatus au sein d'un mot et l'hiatus entre deux mots, parce que, dans l'intérieur d'un mot, la première voyelle de l'hiatus est une atone (1). C'est bien hors de propos qu'il fait remarquer que le second a dans Danaé sonne moins que le a tonique de dina. L'exemple n'a que faire ici.
Les choses ne se passent pas autrement, que l'hiatus se présente entre deux mots ou à l'intérieur d'un mot.
Soit Mahon et ma honte, où est la différence ? Le a est atone aussi
bien dans un cas que dans l'autre. Si fait, il y a une différence,
mais elle est faveur de l'hiatus entre deux mots, et tient à d'autres
causes. Ma honte est moins choquant que Mahon, parce que onte est
un son continu, et on un son explosif. -
J'ai eu sonne exactement comme Jéhu. Dans elle a aimé, l'hiatus est moins fort que dans Danaé, parce que le choc est moins sensible entre deux atones (elle a aimé) qu'entre une atone et une tonique (Danaé).

(1. Il dit la chose plus obscurément, mais c'est exactement sa pensée.)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 17:59

230 DU PLUS OU MOINS D'INTENSITÉ DANS LES CHOCS DE VOYELLES
De même Préau choque plus que Pré-aux-Clercs, parce que, dans le dernier, au est atone, et tonique dans le premier.
Le cas inverse peut se présenter, et le heurt être plus sensible entre deux mots qu'à l'intérieur d'un mot offrant la même combinaison de syllabes. Dans Lao-tsé, le choc entre a et o est peu pénible parce que la première voyelle porte un accent secondaire, qui la fait sonner un peu plus que la deuxième, et que l'hiatus en progression descendante est moins pénible qu'en progression ascendante. Au rebours, dans là-haut, le choc est très rudenon seulement parce que au est tonique, mais encore parce qu'il a le caractère explosif. Mais l'hiatus intérieur de BilbaO, cacao est exactement dans la même posture que celui de là-haut.
De tout cela, seul juge : l'oreille. On peut seulement poser en principe :

i° Que le choc a le minimum d'intensité s'il a lieu entre deux atones;
2° Que le choc entre deux voyelles, dont l'une est plus forte que l'autre, a moins d'intensité quand il a lieu en progression descendante que lorsqu'il a lieu en progression ascendante ;
3° Que le choc atteint le maximum d'intensité quand la seconde voyelle est non seulement tonique, mais encore qu'elle a un caractère explosif, c'est-à-dire que le son en est brusquement arrêté.
Les traités de versification, en ce qui concerne l'hiatus, ne font point de différence dans la qualité des voyelles en contact. Si en est-il de beaucoup plus dures que d'autres. L'i forme toujours un hiatus moins pénible; quelquefois il n'en forme pas du tout. Nation, quoi qu'en dise Quicherat, ne renferme aucun hiatus, car sa prononciation avec la diérèse, comme en poésie, est identique à celle de naciyon, Obéir se prononce presque obéyir, et à moins de faire exprés de bien diviser les syllabes pour faire sentir l'hiatus : obé-hir, il n'y a qu'une nuance à peine entre les deux prononciations.
Les voyelles en contact dans deux mots séparés,avons-nous dit, ne se comportent pas autrement que dans l'intérieur du mot. II est telle circonstance où, comme dans les exemples précédents l'i

L'E MUET FAIT UNE LIAISON QUI DETRUIT L'HIATUS- 23I
en hiatus est d'une grande douceur. Il faut avoir l'esprit pointu comme la tête d'un grammairien pour voir un hiatus dans il y a. Il n'est pas, dans toute la langue française, un concours de sons plus doux. En général, plus les voyelles associées sont de nature opposée : une aiguë avec une grave, une faible avec une forte, moins le choc est sensible. C'est ce qui fait que l'e muet non élidé ne forme jamais hiatus. C'est bien à tort que Quicherat et maint autre avec lui disent que, lorsqu'un e muet est précédé lui-même et suivi d'une voyelle, on élide cet e, et qu'il reste un hiatus qui est « admis en poésie ». Car, d'abord, pourquoi l'admettre quand il y a un e élidé, et ne pas l'admettre quand il n'y a pas d'e élidé, si les deux hiatus sont semblables? Mais, en réalité, dans le vers suivant, par exemple, il n'y a pas d'hiatus «, admis », il n'y a aucun hiatus
du tout :

Rome entière noyée au sang de ses enfants.
(CORNEILLE.)
Êe et au en contact se prononcent ou au moins doivent se prononcer d'une manière très différente de é et au, dans le vers suivant, qui renferme, lui, un hiatus :

Le Latium noyé au sang de ses enfants.

Dans le premier cas je dis noyé-e-eau. L'e muet, comme une sorte d'y affaibli, fait une liaison qui détruit l'hiatus. De même il n'y a pas d'hiatus dans Marie adorée, qui se prononce de façon très différente de mari adoré. Dans le premier cas on prononce en réalité Mari yadorée. Dans le second on peut dire à la grande rigueur qu'il y a hiatus, mais l'i et l'a étant de nature très différente, le choc est atténué au point de disparaître complètement. Au contraire, dans « dieu adoré », il devient sensible; dans « Maya «dorée », il est affreux. A mon humble estime il n'y a aucun inconvénient à mettre dans un vers « un mari adoré ». Il n'y a d'autre inconvénient que l'invraisemblance.
La nature de la consonne qui précède l'i a une action considérable sur la qualité de l'hiatus. Pourquoi il y a est-il si doux, et

2?2 HIATUS ADMISSIBLES. HIATUS INADMISSIBLES
qui a, si désagréable ? C'est que, dans le premier cas, i est précédé
de la plus douce des liquides, et, dans le second, de la plus dure des . '
gutturales.

Dans .ce vers de Ronsard :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté.

Rien ne me choque à l'oreille, malgré, le rapprochement de i et en. Ce qui m'y choque c'est que je sais bien par moi-même que la nouveauté est. jeune, sans qu'on ait besoin de me le dire.
Dans cet autre, du même auteur :

Où allez vous, filles du ciel ?

Le rapprochement de ou et a n'a rien non plus de pénible. C'est , que ou est un son qui n'a pas le caractère explosif, et qu'il se lie d'autant plus facilement à -a, que celui-ci est protonique. Mais si Ronsard eût dit :

Où est la fille de l'Olympe ?

Le choc eût été d'autant plus désagréable que est se trouve être ' un monosyllabe et qu'il porte l'accent tonique..
Le pire des hiatus est celui qui est formé par la répétition de la même voyelle. A cet égard le plumet appartient à ce vers de
Gautier :
Dona Anna, pleurait...
Comment, à lui, si micrologue en ces matières, cette bronchade
a-t-elle échappé(1) ?
L'hiatus suivant, de M. Moréas, pour ne pas être, probablement, une inadvertance, ne m'en paraît pas plus délectable :
Pour lui il n'est ni mai ni printemps.
Je n'oserais pas même écrire cela en prose,-tout lâché que je suis. Il faut donc en tout cela consulter et l'oreille et la langue (c'est-

(1 Musset n'est pas tombé dans cette lourde faute et il a dit, prononçant d'ailleurs,à l'italienne : « Done Elvire. » -- -


L'HIATUS A L'ŒIL 233
à-dire la facilité de la prononciation), car il est entre ces deux choses des.affinités mystérieuses. Mais il ne faut pas suivre aveuglément les traités, qui proscrivent au hasard toute rencontre de deux voyelles. Il y a chou et chou, Monsieur le curé ; il y a hiatus et hiatus. Le poète, avec un peu d'attention, sentira facilement quand cela glisse ou ne glisse pas1. Un-bon vers doit être lubrifié comme un limaçon sans coque.
Dès le xvie siècle on sentit le manque de charme de l'hiatus. Ronsard conseille de l'éviter, et lui-même, avançant dans la carrière, le pratique de moins en moins. Régnier qui, se moquant de Malherbe, a écrit d'un vers si1 ferme :

Cependant leur sçavoir ne s'ëstend seulement
Qu'à, regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue,

Régnier lui-même ne s'est presque jamais permis l'hiatus qu'à bon escient.
Mais une des meilleures plaisanteries des traités, c'est la règle de
L'HIATUS A L'ŒIL
Ou, plus proprement, la règle qui décrète l'absence d'hiatus
quand il n'y en a point à l'œil, et que cependant il en existe un à
l'oreille!! . " '
C'est ainsi que (sauf pour la conjonction et) la présence d'une consonne qui ne se prononce pas, entre les deux voyelles formant hiatus, suffit aux yeux du grammairien (c'est bien le cas d'employer la locution aux yeux), à détruire idéalement l'hiatus.
Par exemple, Hugo eût fait un hiatus condamnable s'il eût écrit :
C'est hideux!'Satan nu et ses ailes roussies;

(1. MM. le Goffic et Thieulin disent excellemment : « C'est affaire au goût du poète d'éviter tout hiatus pénible, et il convient de ne pas se montrer trop sévère sur ce point. »)

234 * L'HIATUS A LŒIL
Mais en employant une orthographe surannée, il écrit ;

Satan nud et ses ailes roussies

Et il n'y a plus d'hiatus du tout. — N'est-ce pas merveille ?
Au temps où les consonnes finales du mot se prononçaient, il n'y avait naturellement pas d'hiatus entre on, in, an finals et une voyelle commençant le mot suivant. Quand Ronsard écrivait :

J'ouvrais déjà la lèvre après Thoinet pour dire
De combien Mario» était encore pire,

- II n'y avait aucun hiatus parce qu'on prononçait Manon n'était. Lorsque n final cessa de se prononcer, au moins dans la plupart des liaisons, il y.eut alors, dans les vers de la nature du précédent, un hiatus réel; mais, comme à l'œil on n'en voyait point, les grammairiens continuèrent à n'en point entendre.

Même observation pour r final dans les mots où il a cessé de se faire ouir. Par ainsi cet exécrable hiatus de Banville est conforme aux règles :

L'archer Éros lui-même loue,

Car je ne pense pas que Banville entendît que l'on prononçât ;
L'arche r'Éros...
Ce qui serait encore plus joli.
Nul doute non plus que, encore bien que le vers suivant d'Hugo soit conforme aux règles, il ne renferme deux hiatus :

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois.

Mais M. Tobler1 est tombé dans de singulières erreurs, qui ne peuvent, ce me semble, s'expliquer que par sa qualité d'étranger, lorsqu'il a vu des hiatus réels, quoique permis, dans les vers suivants de Racine :
I. Le Vers français, page 141.

HIATUS PRÉTENDUS MAIS NON RÉELS DANS RACINE 235
...Si grand en apparence... (Britannicus.)
Quels desseins maintenant occupent sa pensée?... (Bajazet)
Cependant on m'arrête... (Ibid.)
Nos intérêts communs et mon cœur le demandent. (Mitlirid.)
Du jour que sur mon front on mit ce diadème. (Ibid.)
...Calchas qui l'attend en ces lieux. (Iphig.)

Il se peut qu'aujourd'hui, dans une conversation familière, on prononce : « si gran en apparence,.» mais il n'y a pas de doute que même de nos jours, au Théâtre-Français, on- ne prononce « si gran t'en apparence », — « maintenan t'occupent »,etc, etc., à plus forte raison au temps de Racine. Il n'y a pas le moindre hiatus, pas plus à l'oreille qu'aux yeux, dans tous ces vers.
Il fait une erreur encore plus considérable lorsqu'il voit un hiatus dans cet autre vers :

La fléchir, l'enlever ou mourir à ses yeux.

II a cru qu'ici enlever se prononçait enlevé, comme lorsque l'infinitif en er est suivi d'une consonne, mais tous les Français savent -que devant une voyelle on prononce enlevèrr, en faisant la liaison. On a déjà eu l'occasion (page 165) de signaler cette prononciation : diffamerr une femme. • M. Tobler trouve aussi un hiatus dans ce vers :

Orcan et les muets attendent leur victime

Et en effet, cette fois, dans la prononciation moderne, l'hiatus existe, mais je crois qu'il n'y a pas à douter qu'au temps de Racine, l'acteur ne prononçât :

Orcan n'et les muets. .

Cependant il y a bien un hiatus-caractérisé dans ce vers de
Racine :

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène

Car je ne crois pas que l'on ait jamais pu dire : Le dessein n'en n'est pris; il y aurait eu une cacophonie allitérante pire que l'hiatus,
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 18:00

236 HIATUS DE « AN, EN, AIN, IN, ON » .
Aujourd'hui que nous lions beaucoup moins les mots, il y a un plus grand nombre d'hiatus.que jadis, et le son an, en, qui n'est autre que le son a prononcé du nez, ne diffère pas, quand il s'agit de choc avec une autre voyelle, du même son non nasalisé. Il y a donc un hiatus très caractérisé, encore bien qu'il n'existe pas aux yeux, dans ce vers d'Hugo :

C'est ainsi que Rolland épousa la belle Aude.

Car personne n'oserait prononcer : Roland t'épousa la belle Aude.. L'hiatus est aussi net que s'il y avait :

C'est ainsi que Rolla épousa la belle Aude.
Je me hâte de dire que ce serait grand'pitié qu'Hugo eût sacrifié ce vers, qui clôt de façon merveilleuse cette belle pièce héroïque ', à un heurt de syllabes qui, en définitive, passe inaperçu.
Il faut dire la même chose de in, ain que de an, en. Quand les mots ne se peuvent lier, in, ain font hiatus au même titre que an, a. Toutefois, on doit remarquer qu'on peut, en débitant des vers, faire des liaisons qui, en prose, seraient absolument ridicules. En poésie on peut et l'on doit dire : en vain n'il s'élance (ce qu'on ne. ferait pas en prose); mais on ne pourrait dire à la fin n'il s'élance, et je doute-qu'on pût prononcer, même en vers, un vin n'abominable. Il est même telle construction de phrase où les mêmes mots se peuvent lier, telle autre, non. De-tout ceci l'oreille décide, et dans le doute, il-vaut mieux (si l'on peut) s'abstenir de là rencontre.
Pour on, je ne vois guère que on est, son âme, et autres expressions semblables, où il doive se lier : on n'est, so n'âme. Raison entière, nom ancien, sont évidemment des rencontres à proscrire, aussi bien que toute autre de-ce genre. A moins pourtant que le vers ne fût tellement réussi, qu'il ne pût que perdre au changement.

(1. Avec malheureusement une nuance de charge qui ne se trouve point dans les graves .et nobles épopées du moyen âge. On sent trop qu'Hugo ne croit pas que ce soit arrivé.)

L'H ASPIREE DETRUIT-ELLE L'HIATUS ? 237
Tout se taît devant un beau vers. Qui ne voudrait avoir fait ce joli vers de Régnier, en dépit de son hiatus :

Lorsque aimant ardemment, et ardemment aimé '...

Une inexactitude des traités, ou plutôt une régie surannée, c'est de considérer l'h aspirée en tête d'un mot, comme une consonne détruisant, dans tous les cas, l'hiatus avec la voyelle précédente. Je lisais récemment dans un recueil de vers d'un jeune homme-:

Vois Phœbé qui brille
Au haut du coteau.
C'est régulier, mais je préfère de beaucoup :

II reviendra z'à Pâques 2,
'Qui n'est pas régulier.
- Cette exception pour Yh se justifiait lorsqu'on prononçait forte¬ment l'aspiration. Quand Régnier écrivait ce mauvais vers, hélas :

Eh quoi! là haut au ciel, mets tu les armes bas?

Il n'y avait pas d'hiatus entre là et haut, parce que l'h s'aspirait fortement « à l'allemande », comme dit Nicot. Quant à haut au, le rapprochement en est détestable, non parce qu'il y a hiatus (car on prononçait hau t'au), mais tout simplement parce que deux sons identiques et voisins font un cliquetis cacophone.
Je crois qu'aujourd'hui la tendance générale dans la prononciation est de supprimer l'aspiration de l'h. En tout cas, il est certain, qu'à moins d'une aspiration de h à l'allemande, ces mots sa honte ne forment pas une sonorité agréable, encore bien qu'on soit obligé parfois de l'employer, puisqu'on ne peut dire so-n'honte. Dans une honte, le choc est annulé à cause de la grande différence de sonorite de on et de e muet. Même observation pour sa haine et une haine.

(1. On pourrait supposer qu'on prononçait et t'ardemment, mais, dès le temps de Palsgrave, le t de la conjonction et ne se prononçait jamais, même devant une voyelle.
2. Remarquer qu'il n'y a pas : ou à la Trinité, parce que l'hiatus ou-a est beau¬coup moins pénible que l'hiatus a-a. Le populaire a un sens très délicat de l'hiatus.)

238 LA PAUSE ENTRE DEUX MOTS DÉTRUIT L'HIATUS

QU'IL N'Y A PAS D'HIATUS TOUTES LES FOIS QU'IL EXISTE UNE PAUSE

ENTRE LES DEUX VOYELLES CONSECUTIVES '

Ce qui me dépasse absolument, c'est que pas un seul auteur des traités de versification n'ait songé à ce raisonnement si simple :
Pour qu'il y ait choc entre deux voyelles consécutives, il faut qu'il y ait contact.
Pour qu'il y ait contact, il faut qu'il n'y ait pas de pause entre ces deux voyelles.
S'il y a pause, il n'y a pas d'hiatus possible, par la même raison qu'il n'y a pas de liaison possible entre deux mots séparés par une pause.
Voici un vers de Béranger :

Allons, Babet, un peu de complaisance.

La pause entre Babet et un interdit de lier les deux mots. Vous ne pouvez prononcer :
Allons, Babè, t'un peu de complaisance.
Mais si vous ne pouvez faire la liaison, quelle différence y a-'t-il donc entre le vers de Béranger et celui-ci :
Allons, Babè, un peu de complaisance ?
Et cependant les traités déclarent qu'il y a un hiatus dans le
premier vers, et pas dans le second!'— O comble de la sottise
grammairienne !
Comme ces gens qui prêchent la chasteté, tout en ayant de fois à autre des faiblesses, Malherbe, dans ses vers, a donné plus d'un accroc à ses propres réglés. S'il avait trouvé ceci dans Desportes, il l'eût certainement qualifié d'hiatus abominable :

Je dirai : Autrefois cette femme fut belle,
'Et je fus autrefois plus sot que je ne suis.

C'est à Becq de Fouquières, ce me semble, qu'appartient la priorité de cette constatation,

LA PAUSE ENTRE DEUX MOTS DÉTRUIT L'HIATUS 239
S'est-il pardonné ces deux vers, qui sont au nombre de ses" bons? Je ne sais. En tout cas, ils ne renferment aucun choc de voyelles, à cause de la pause après je dirai. Mais le certain, c'est que Malherbe ne s'est jamais douté pourquoi son hiatus était à justifier.
Dans le vers suivant de Jean Tisseur, il n'y a pas d'hiatus, non certes parce que non se termine par une n, mais parce qu'il y a une pause après lui :
Ah, sans doute il vaincra. — Non, un soldat le guette...
C'est par respect pour la règle inepte de l'hiatus à l'œil, que la Fontaine a gâté le vers suivant, où la répétition des trois l à l'initiale sonne désagréablement :

Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres.

Le vers serait bien préférable ainsi :

Ce que je vous dis là, on le dit à bien d'autres.
Et il n'y aurait pas eu davantage d'hiatus. . Boileau n'a fait aucun hiatus dans le vers suivant :

Moi-même, Arnauld, ici qui te prêche en ces rimes,

Non parce qu.'Arnauld se termine par un d (qui ne se prononce pas), mais parce qu'il y a une pause entre Arnauld et ici. Et dire que si Arnauld se fût écrit Arnau :

Moi-même, Arnau, ici qui te prêche en ces rimes,

Le pauvre diable eût dû refaire-son vers pour ne pas laisser subsister un hiatus à l'œil !
Remarque, lecteur : le repos entre eux change si bien le rapport de deux sons, que, lorsqu'il y a une pause après un infinitif en er suivi d'une voyelle, la consonne finale ne se prononce plus. Dans ces vers de Béranger :

Aimer, aimer, c'est être utile à soi,
Se faire aimer, c'est être utile aux autres,


24O LA PAUSE ENTRE DEUX MOTS DÉTRUIT L'HIATUS
On prononce aimé, aimé, etc., et. non aimé, r'aimer, etc., le tout à cause du repos de la voix après le premier aimer. De même dans ce délicieux vers de la Fontaine :

' Aimez, aimez, tout le reste n'est rien,
On ne prononce pas aimez, z'aimez, etc. Mais on prononce aimé, exactement comme dans ce vers :
Aimé, aimé... Qui m'en assurera ?
Et si n'y a-t-il d'hiatus ni dans le vers de la Fontaine, ni dans celui de Bérangér. Et alors pourquoi donc y en aurait-il dans le mien?
Ajoutons que le simple rapprochement de syllabes rendant le même son-peut, à l'occasion, être bien plus pénible (même lorsque ces syllabes sont séparées par une consonne qui se prononce) que de-certains hiatus. Dans ce vers de M. Leconte de Lisle :

La panthère à l'affut humait leur jeune sang

L'h de humait a beau être aspirée, le concours des deux u est pénible, quoique je reconnaisse qu'il est atténué par la position de u à l'hémistiche, où il doit se produire une légère pause. Si par exemple, il y avait :
Elle, à l'affût humait,...
Ce serait horrible, parce qu'il n'y aurait aucune pause entre affût et humait.
Finalement :
Fais en sérénité d'âme un hiatus à l'œil toutes les fois qu'il n'existe pas à l'oreille, c'est-à-dire toutes les fois qu'entre les deux voyelles adjacentes il existe une pause.
Il est aussi certains hiatus réels qui doivent être acceptés, par exemple dans des locutions comme peu à peu, ça et là, etc., au même titre qu'il faut bien admettre un hiatus à l'intérieur d'un mot. C'est ainsi que Baudelaire a dit :

Traversé ça et là, par de brillants soleils.

DE L' ENJAMBEMENT 24I
De même dans certaines citations qui n'ont de prix que par leur intégralité :

Je suis celui qui est, qui fut, et qui sera.

De compte fait, pour cela, comme pour tout le reste en matière de vers, consultez au besoin les aveugles, pourvu qu'ils aient de bonnes oreilles, et jamais les sourds, quand même ils y verraient -très clair.

DE L'ENJAMBEMENT
II y a enjambement ou rejet, tout le monde le sait, lorsque la phrase, au lieu de se terminer à la rime, se poursuit dans le vers suivant.
Les classiques admettent que, si la phrase se prolonge durant tout ce second vers, l'enjambement peut être toléré, la phrase pouvant comprendre plusieurs vers aussi bien qu'un seul. Ainsi, pour eux, Racine a pu écrire :

Je parlerai, madame, avec la liberté
D'un soldat qui sait mal farder la vérité,

Mais il eût été fautif s'il eût écrit :

Je parlerai, madame, avec la liberté
D'un soldat. Je sais mal farder la vérité.


Il est difficile de comprendre que Malherbe et Boileau (celui-ci du moins, qui était latiniste) aient imposé l'obligation de finir toujours la phrase avec le vers, lorsqu'on voit les heureux effets que les Latins ont tiré du rejet au vers suivant :

Quo me, Bacche, rapis tui
" Plénum ?
Hinc anni labor ; hinc patriam parvosque nepotes
Sustinet.

La poésie française primitive se préoccupait trop exclusivement de la cadence, de la cadence sans perturbation, pour se livrer à-


242 L'ENJAMBEMENT AVANT LE XVIème SIÈCLE
l'enjambement. Aussi ne se rencontre-t-il qu'à l'état de pure excep¬
tion dans nos épopées. En voici pourtant un de Garin-le-Loherain
(xiie s.) :

Dont vous ne membre que je fuis asalis
Dedans_ les landes, c'on me vost vous tollir (1) ?

Dans le vers court, où la phrase ne peut se développer, on trouverait plus d'exemples(2).
A mesure que l'on avance, les poètes s'émancipent à l'enjambe¬
ment, surtout dans-les vers courts :

II s'embati dessus la sépulture
De Cephëy, de quoi je vous figure...

(FROISSARD.)

Que je ne puis, par voie aucune
Recouvrer, combien que nesune... (ALAIN CHARTIER.)

Charles d'Orléans, au contraire, les évite. En voici un pourtant :

Alors chargai en la nef d'espérance
Tous mes sonhays...

Quant à Villon, dans ses admirables vers tout trempés d'émotion sous leurs traits grotesques, il prodigue les enjambements, et à cet égard, il en revendrait aux romantiques :

Mais qu'à la petite Macêe
D'Orléans...
Par les costez si se prend ; l'Antéchrist
Crie.,.

(1. il ne vous souvient donc pas que je fus assailli dans les landes, et qu'on voulut m'arracher à vous ?

2.On peut en citer même, si rares soient-ils, qui eussent fait pâlir Banville de jalousie :

La seinte virge Leocade
En souspirant li dist : o, qu'a de
Douceur, douce pucele, en toi. (Apud Tobler.)
Sans compter que le funambulesque de la rime n'a peut-être pas été égalé.)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Ven 4 Fév - 23:25

L'ENJAMBEMENT AU XVI1 S. L'ENJAMBEM. CHEZ LA F0NTAINE, RACINE 243
Quant aux poètes du xvie siècle, c'est chez eux monnaie courante. Belleau en a deux en deux vers :

Les-Heures, filles immortelles
Du soleil, compagnes fidelles
Du Temps...

Régnier, quoiqu'il s'y livre peu (il subissait l'influence de Malherbe tout en s'en moquant), en a de piquants :

Que, sans parler Phoebus, je feray le discours
De mon giste...

On sait que ce fut Malherbe qui, dans son goût pour la froide ordonnance compassée, imagina de proscrire l'enjambement ; sur quoi renchérit Boileau.
Mais il y eut un poète, autrement poète que ces deux proseurs .de rimes et rimeurs de prose, qui se moqua complètement de leurs règles : ce fut la Fontaine. Ses vers-fourmillent d'enjambements, toujours amenés avec un agrément infini :

Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens...
Mais je suis attachée, et si j'eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude ?

Il fallait bien tout pardonner à un poète comme la Fontaine, et l'on se persuada à cet effet qu'il devait y avoir une distinction absolue entre le genre « familier-», qui autorisait l'enjambement, et le genre « noble », qui ne l'autorisait pas. Racine qui n'osa pas, dans ses tragédies, violer les lois reçues, s'en dédommagea dans sa comédie des Plaideurs, où se rencontrent les enjambements les plus osés et les plus piquants :

...Et vous, venez au fait. Un mot
Du fait...
...Puis donc qu'on nous permet de prendre
Haleine...
Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche...

344 L'ENJAMBEMENT DANS CHENIER
Ce qui prouve bien que les poètes sont encore plus guidés par
leur instinct naturel que par les règles, c'est que Molière, qui était
un incomparable auteur dramatique, mais bien moins artiste en
vers que Racine, n'a pas usé, s'il m'en souvient, de l'enjambement
dans ses comédies.
On alla raffinant, et l'on distingua entre le décasyllabe et le dodécasyllabe, et de même qu'on se montrait plus tolérant sur la césure dans le premier que dans le second, on se montra aussi plus tolérant sur l'enjambement. Pourquoi, je n'en sais rien, mais Voltaire a
pu dire :

Vous savez tout, du moins vous avez l'air
De tout savoir, car vous lisez sans cesse
Dans l'almanach...

Quoi qu'il en soit, de Malherbe à Chénier, l'enjambement resta rigoureusement proscrit du genre « noble ». Ce fut Chénier qui, le premier depuis Ronsard, osa l'appliquer' carrément à la poésie lyrique, où il en sut tirer les plus admirables effets. Comment seul, ou entouré d'amis comme Lebrun, Brazais, qui croupissaient dans les lieux communs et dans les règles de Malherbe, eut-il le sentiment exact de ce qui devait s'oser dans cette voie ?.C'est là proprement le trait du génie.
Est-ce que jamais le mot crie dans l'intérieur du vers ou à la rime eût pu avoir la force que lui a donné le rejet dans les vers suivants :

L'entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

De même :
.. .Une plaie ardente, envenimée,
Me ronge...

Sous l'effort de Nessus, la table du repas
Roule, écrase Cyméle, Évagre, Périphas.

L'école moderne s'est élancée sur les traces de Chénier, mais beaucoup de nos poètes, ne se rendant, pas compte des lois aux-

RÈGLES DE L'ENJAMBEMENT 245
quelles avait obéi Chénier, au moins instinctivement, ont usé de l'enjambement à tort et à travers, et n'ont abouti qu'à disloquer leurs alexandrins.
Il ne faut pas faire des enjambements sans choix, pas plus que
sans choix distribuer ses rimes. Voici, je crois, les principales règles qu'il est nécessaire de suivre .:

i° Le mot rejeté (aussi bien que le mot qui le précède à la rime) doit être important, digne du rejet ; il doit retenir l'attention ; -
2° Le rejet (sauf, bien entendu, dans la poésie-charge) doit permettre non seulement une forte accentuation sur la rime, mais encore une sorte de prolongement de la voix, de telle façon que la fin du vers se sente toujours. Comme le dit excellemment M. Jules Lemaître, il ne faut pas, pour l'amour de l'enjambement, mettre un accent très fort sur des syllabes naturellement inaccentuées et donner, dans la phrase mélodique, une. grande importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase logique.
C'est ce qu'a fait M. Verlaine dans les vers suivants :

Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique...

Le genre de rejet qui se prête le mieux à la fois à un effet fort et , à l'observance des règles précédentes, c'est le rejet du verbe, soit
actif, soit passif, et le rejet du substantif (régime le plus souvent).
Le rejet du verbe est quasi le seul dont Chénier se soit octroyé licence. Nous en avons donné des exemples à la page précédente. 1 En voici un d'Hugo :

Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait.

Rejet du substantif :

...Le cheval lui desserre
Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre...
(LA FONT.)

A côté d'un torrent, qui dans les pierres coule,
Un sépulcre.
(HUGO.)

240 RÈGLES DE L'ENJAMBEMENT

4° La beauté de ces effets est due souvent à ce que le mot rejeté est séparé de celui qui le gouverne par une proposition incidente qui permet un repos sur la rime. Becq de Fouquières, à l'aide de maintes subtilités (il en est coutumier) sur « la période logique » et « la période rythmique » s'efforce vainement de démontrer qu'il n'y a pas d'enjambement dans ce vers de Chénier :
...Et quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie...

Mais qu'il y en aurait un si l'on modifiait ainsi l'ordre des mots :

...Et quand,.ouverte avec effort, sa bouche
Crie...

Eh, mon Dieu, la seconde version, moins bonne pour plusieurs raisons, l'est surtout parce qu'après bouche il n'y a pas de repos. Et si, au lieu de bouche il y-avait voix, ce serait tout à fait mauvais, parce que le mot voix ne permet pas le prolongement de la syllabe forte comme dans le mot bouche.
Toutes les citations que nous avons faites donneraient lieu à la même épreuve. Hérédia dit :


Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel,
Se pose, et d'où s'envole à l'aurore, Pégase.

C'est admirable! Si l'on avait.lié directement le verbe au sujet :
...Où Pégase
Se pose...
L'enjambement serait acceptable encore parce que Pégase est un long mot sonore où la voix s'étale, mais combien le vers aurait perdu de sa merveilleuse harmonie !
' Inutile de pousser plus loin. Cependant citons encore cet enjam¬
bement charmant de Vigny, où le sujet est séparé du verbe par une
incidente : ...
'Ses pieds nus, ses genoux, que sa robe décèle,
S'élancent...

RÈGLES DE L'ENJAMBEMENT 247
Le rejet du substantif précédé immédiatement de l'attribut, ou de l'attribut précédé immédiatement du substantif,, est mauvais, parce que ces mots étant trop liés entre eux, il n'y a pas de prolongement possible de la voix sur la rime. J'ai déjà eu occasion de mentionner ce vers, où l'enjambement est aussi impitoyable que Gessler dans Guillaume Tell :
Où la brume évoquait un grand Fantôme laiteux et désespérant.
Les suivants ne sont pas plus exorables :

On repousse le bas conseil de tel horrible Dégoût...
(VERLAINE.)
...J'eusse pu me nourrir de miel
Nouveau pendant des mois.
- (MOREAS.)

Déesse, dans les cieux éblouissants, la Voie Lactée
est un chemin de triomphe et de joie.
(BANVILLE.)
Sans compter que lactée n'est pas même ici un adjectif, mais seu¬
lement la seconde partie d'un nom composé. . Je ne connais, dans Ghénier, qu'un exemple d'un rejet, de ce genre :

. ...Et d'une voix encore Tremblante :
« Ami, le ciel écoute qui l'implore.

Encore est un mot trop faible à la rime, et surtout trop lié avec tremblante.
J'avoue qu'à mon gré l'enjambement que voici fait une. tache désagréable dans un bien beau sonnet de M. Coppée :

Cette splendeur rayonne et fait pâlir des bagués
Éparses où l'onyx a mis ses-reflets vagues.

Mais, s'il y a une pause à la fin du vers, le rejet de l'attribut n'a absolument rien de troublant pour l'oreille, et peut même donner lieu à des effets exquis, témoin ces vers de Chénier :

248 RÈGLES DE L'ENJAMBEMENT

Je crois la voir muette et le regard; confus,
Pleurante.
Craint les regards de l'autre : inquiet, incertain,
Confus de son silence.

6° Par raisons .équipollentes, l'enjambement d'un substantif, régime d'un autre.substantif, et à lui relié par la préposition de, à, etc., est à rejeter (si ce n'est dans la poésie-charge, où, au contraire, il peut être un condiment) :

Je ne me soutiens plus, et je.voudrais un peu
De repos.
Tressaillait plus profonde à chaque instant autour
D'Eve, que saluait du haut des cieux le jour.
Zimzizimi, sultan d'Egypte, commandeur des croyants...
La biche illusion me mangeait dans le creux
De la main...
(HUGO.)
L'autre répond à vue
De pays, et voilà sa statistique sue.
Il disait la prière, enseignant h latin
Aux fils.
(SAINTE-BEUVE.)
Pour écrire ces choses, il fallait ne pas avoir compris le sentiment si délicat qui avait guidé Chénier dans le choix de ses rejets. Les : autres, croyant l'imiter, et bien à tort, ils enjambent d'estoc et de taille, au hasard; plaisir d'enjamber, comme nos petits gones qui sautent les ruisseaux sans nécessité. Les poètes à goût sévère, comme M. Leconte de Lisle, M. de Hérédia, M. Sully-Prudhomme, se sont soigneusement gardés de ces vers qui font le grand écart. Aussi avisez que le goût public ne s'y est pas mépris. Aucun vers de ce genre n'a passé dans ce musée de citations communes où sont parvenus les1 beaux vers, marchant à pas comptés, ou majestueusement assis sur leur derrière, à la façon d'un dieu indien,
7° Évident encore qu'une phrase commencée à l'hémistiche d'un

RÈGLES DE L'ENJAMBEMENT 249
vers et poursuivie jusqu'à l'hémistiche du vers suivant est toujours fâcheuse, parce que cela donne l'illusion d'un vers complet, et que l'on est toujours tenté de chercher la rime à l'hémistiche du second vers. Mais on peut dire même qu'en thèse générale (il y a de nombreuses exceptions) il est meilleur de ne pas prolonger un enjambement jusqu'au milieu du vers. Cela souvent le fait traîner et coupe mal le second vers. Exemple, dans les vers de Chénier qu'on a lus tout à l'heure, l'effet serait manqué si, au lieu de:

- Je crois la voir muette et le regard confus,
Pleurante.
Sa beauté présomptueuse et vaine...

L'on avait :

Je crois la voir muette et le regard confus,
Fleurante et courroucée. En vain sa beauté fière...

Mais au rebours, si l'enjambement est de ceux qui rentrent dans la catégorie n° 6, le mauvais effet en sera atténué par le prolongement de l'enjambement. Les enjambements suivants ne sont pas choquants :

...Cette mamelleflasque
Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
D'un vieil habit râpé...
(GAUTIER.)

Le long du bord serpente un lierre entremêlé
D'hélicryse aux fruits d'or.
(L.-DE LlSLE.)

Néanmoins, je crois que cela eût encore mieux valu, si, au lieu
de couper le dernier vers en deux parties égales, l'enjambement eût
été prolongé deux syllabes plus loin, ou se fût étendu jusqu'à la fin
du vers;
Évident aussi que l'enjambement est un « effet » qui, comme tous les autres, doit être ménagé,.réservé pour frapper les grands coups. Ces deux enjambements de suite dans la Fontaine ne sont pas agréables :
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Sam 5 Fév - 13:23

25O RÈGLES DE L’ ENJAMBEMENT , DE L,'lNVERSION

En disant ces mots il se jette
Sur l'arc, qui se détend, et fait de la sagette
Un nouveau mort.

On a cité plus haut, de Belleau et de la Fontaine, des enjambements successifs qu'on eût aimés à voir éloignés l'un de l'autre.
Manifeste encore que l'enjambement peut être plus fréquent et plus libre lorsque le sujet est plus familier. Ces enjambements charmants de la Fontaine seraient médiocrement à leur place dans la poésie lyrique :

...Est-il juste qu'on meure Au pied levé?
Attendez quelque peu...
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe...

- Et les enjambements des Plaideurs ne seraient pas à leur juste
endroit dans Athalie. .
Pour le choix des .enjambements, l'oreille d'abord, le tact ensuite, donneront l'exact tempérament. Le difficile est moins de sentir ce qui n'est pas bon que de trouver ce qui est meilleur.

DE L'INVERSION

La langue française est une langue analytique. Quand on énonce une proposition, on met d'abord le sujet, puis le verbe, puis le régime : « Daphnis aime Chloé; » car n'ayant pas de désinence particulière pour le cas-régime et le cas-sujet, si l'on déplaçait les mots, l'on ne saurait plus quel aime et quel est aimé.
Cependant, si la phrase est plus compliquée, l'ordre des mots peut n'être pas aussi rigoureusement invariable. Et ce qui peut montrer à M. Psichàri qu'il y a une langue pour la prose et une langue pour la poésie, c'est qu'on a toujours admis en poésie de certaines inversions que ne supporterait pas la prose, et que nos jeunes poètes en font plus que jamais, et quelquefois plus que de raison,

' - L'INVERSION PROSCRITE PAR BANVILLE ET PRATIQUÉE PAR LUI 251
Quoi qu'il en soit, on comprendra que j'aie voulu m'éclairer sur l'emploi de l'inversion en poésie. J'ai recouru à mon oracle habi¬tuel, le Traité de Banville, et voici ce que j'y ai lu :

Quant à la construction des phrases, elle mérite que je lui consacre un chapitre spécial, pour faire pendant à celui où j'ai traité des licences.

DE L'INVERSION

II n'en faut jamais.

Là se clôt le chapitre, Et en tête du suivant, Banville reprend :

Et puis ? Voilà tout. Rien ne vous autorise à mettre la charrue avant les boeufs, à marcher sur la tête, et à empoigner l'épée par la pointe, parce que vous écrivez en vers...

Bon, me dis-je, voilà qui est net. Si jamais l'on me prend à faire
une inversion, je veux bien tomber de six pouces de haut sur la
pointe d'un oreiller ! -
. Or, voici qu'ouvrant les poésies du même Banville, j'achoppe sur ce vers (bien mauvais, mais pas à cause de l'inversion) :

Ainsi du temps passé relevant l'hyperbole...
Puis sur cet autre où vraiment l'inversion n'est pas heureuse, car elle fait équivoque :

. Sa colère amoureuse et de souffrance avide...

Puis sur

Et de vos ennemis exterminant le reste...

Puis sur

Et de ses dents de lys fit briller la blancheur...

Puis sur

Et du bassin d'azur son petit soulier bleu
Effleurait les porphyres...

Puis sur cette inversion féroce, où une bonne lieue sépare le
substantif de son verbe :

...De Cidalise,
Ayant rimé trop tôt, je pense il n'en eût point,.

252 L'INVERSION PERMET DE METTRE A LA RIME LE MOT IMPORTANT

Or quoi! me dis-je, Banville, lui aussi, met la charrue devant les bœufs, marche sur la tête; prend l'épée par la pointe ! Ce n'était pas la peine de tant prêcher l'horreur du crime pour s'y livrer sans vergogne.
La vérité est que Banville, trop imbu de l'aimable légèreté du boulevard, s'est laissé aller au plaisir de faire une pointe, sans penser plus loin, sans chercher à se rendre compte de rien. Il est difficile d'unir plus de tranchant à moins de raison.
La vérité encore, c'est que l'inversion, comme les autres procédés littéraires, est un moyen (volontaire souvent, quelquefois involontaire) de produire un « effet ». Comme de tous les procédés littéraires, il n'en faut user qu'avec la plus extrême réserve, et en se référant moins à des règles qu'au goût. Si Banville y avait apporté la moindre réflexion, il aurait compris que l'inversion parfois donne précisément le moyen de mettre à la rime le mot IMPORTANT, qui, s'il eût été à sa place dans l'ordre logique, aurait perdu toute sa valeur; c'est le moyen de faire saillir l'image, de frapper l'esprit du lecteur! Dites, est-ce que tout le prix de ce superbe vers de Molière n'est pas dans l'inversion qui a placé à la rime le mot châtiments :

Tombent sur moi du ciel les plus grands châtiments!

Que serait-il ce vers, sans inversion, qu'une platitude :

Que tous les châtiments du ciel tombent sur moi?

Des inversions en vers, s'il en faut ! mais il en faut en prose !
Lorsque Bossuet s'écria :

O nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : MADAME se meurt; MADAME est morte !
« L'auditoire éclata en sanglots, dit Voltaire, et la voix de l'ora¬teur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs. »
Eh bien, supposons' Bossuet se pliant aux règles (je ne dis pas aux exemples) de Banville, il eût dû dire :

RÈGLES DE L'iNVERSION 253

. O nuit effroyable où cette étonnante nouvelle : MADAME se meurt, MADAME est morte, retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre !

II est probable, fait remarquer Condillac, si peu poète cependant, que cette phrase n'eût fait verser de larmes à personne.
Les anciens traités, pour- l'emploi de l'inversion, donnent des règles fort compliquées, fondées tout entières sur les relations grammaticales. Je me fie beaucoup plus aux règles fondées sur les impressions de l'oreille. — L'œil, s'il s'agit d'orthographe; l'oreille, s'il s'agit de vers; l'aile, s'il s'agit de perdreau. Et la preuve, pour l'orthographe, c'est que, encore bien que je ne l'aie point apprise, je m'y entends aussi bien que petit compagnon ; et si ne fais-je jamais de faute que sans le savoir. Suis-je incertain de l'orthographe d'un mot, je l'écris des diverses manières entre lesquelles j'hésite; puis, me plaçant à quelque distance, je compare. Je penche la tête à droite, à gauche, je cligne des yeux, et je vois ce qui « fait le mieux », comme les peintres pour un tableau. Riez, si vous voulez, mais dix-neuf fois sur vingt, j'attrape l'orthographe juste. De même pour le vers. Je l'écoute bien, et l'oreille a la bonté de me dire s'il est mauvais ; mais voilà l'épine : elle ne pousse pas la complaisance jusqu'à me dire où prendre le bon.
Enfin, vaille que vaille, voici quelques observations, je n'ose dire-quelques .règles.
i° Éviter rigoureusement toute inversion tant soit peu forcée, et surtout toute inversion qui peut, au premier abord, faire équivoque dans l'esprit. Tu ne te régleras donc pas sur l'effrayante inversion d'Hugo, que nous avons déjà eu occasion de citer :

.....La montagne
S'associe aux fureurs que la guerre combine
Et devient des forfaits de l'homme concubine

.. Il ne s'agit pas ici de l'homme concubine, comme ailleurs de la fumée Ërostrate, de la flamme Néron, de la chenille Campé, du vaincu rayon.) de la géante nuit, de la vie éclair, du cheval aurore, de la biche

254 RÈGLES DE L'iNVERSION. EXEMPLES FACHEUX

illusion et de tant d'autres, mais c'est la montagne qui est la concubine des forfaits, etc. Cette observation n'était pas inutile.
N'use pas davantage de cette autre inversion, plus terrifiante encore :

Une pierre servait à ce voleur de banc ; (HUGO.)

Car, à ouïr ce vers, je suis convaincu qu'il s'agit d'un homme qui avait pris la fâcheuse habitude de voler les bancs. Et cela me rappelle ce beau vers où il est question d'une mère tellement affamée qu'elle en a mangé une porte :

Ma mère, en mon cachot, seule à manger m'apporte.

Ne dis pas non plus avec le sévère Malherbe :

Quel astre malheureux ma fortune a bâtie !

Car on serait persuadé que c'est la fortune qui a bâti l'astre, tandis que Malherbe a voulu dire que c'est l'astre qui a bâti sa fortune, encore bien que j'aie vu rarement des astres faire l'office de maçons.
2° Proscris l'inversion immédiate de deux substantifs dépendant l'un de l'autre, surtout lorsque la phrase s'arrête après le second :

Donc, ne pas dire(1) comme Ronsard :

Celuy fut ennemy des Déitez puissantes,
Et, cruel, viola de nature les lois ;

Ni comme Baïf :

Avait noyé des bœufs le labourage;

Et ne point imiter cette inversion horrifique de Voltaire :

Quand de Marseille il quitta les pénates,
Pour attaquer de Maroc les pirates ;

( 1- Peut-être vaudrait-il mieux mettre : « ne plus dire, » car il se peut qu'au xvi" siècle ce genre d'inversion ne choquât pas comme aujourd'hui.)

RÈGLES DE L'INVERSION. EXEMPLES FACHEUX 255
Ni celle-ci, de Béranger, qui n'est pas plus alléchante :

De mon neveu le jockey vous amuse ;

J'ai cru d'abord que c'est le jockey qui est mon neveu.
La suivante, de V. Hugo, peut se mettre honorablement dans un musée tératologique :

Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres ;

J'ignorais qu'on pût avoir des yeux de brouillards : en vieillissant, on apprend toujours quelque chose.
Et pourtant cette inversion-phénomène serait admissible si l'on
avait une pause après yeux :

Tels sont vos yeux, de brouillards ivres ;

(En supposant cependant que les yeux puissent s'enivrer de
brouillards, ce qui est une autre question.) ;
3° Si le second substantif est suivi d'une épithète qui allonge la période, l'inversion (sans être merveilleuse) est moins pénible. Victor Hugo dit :

Je violai du vers le cadavre fumant ;

C'est infiniment plus supportable à l'ouïr que s'il y avait, trans¬
formant l'alexandrin en 5 + 5.

Moi, je violai du vers le cadavre.

Ce n'est pas à dire que, tel qu'il est, le vers soit aimable. iL fallait n'avoir aucune idée du goût (le goût, c'est la morale de la littérature) pour présenter une image aussi absolument ignominieuse; mais ceci n'est pas la faute de l'inversion.
4° Si le second substantif est suivi d'un verbe dont il est le sujet,
le contact des deux substantifs n'a plus rien de choquant. Témoins
cesjolis vers de M. Armand Silvestre :
.
Où de mes premiers jours la gaîtè s'envola...

Des blancheurs de ton corps des lys s'élèveront.

256 RÈGLES DE L'INVERSION. BEAUX EXEMPLES

(N'aimez-vous pas mieux cette image que le « cadavre fumant et ' violé » de Victor Hugo ■?)
5° L'inversion d'un adjectif et d'un substantif est bonne. Quoi de plus charmant que l'inversion dans ce vers de Chénier :

Je n'aurais point en vers, de délices trempés.

6° Règle générale : il est bon de séparer par une épithète, un verbe, un membre de phrase, les deux substantifs en relation. Si V. Hugo eût dit:

Du vers je violai le cadavre fumant,

L'inversion eût été meilleure, toute question d'image mise à part. C'est ainsi que l'inversion suivante de Çhénier est excellente :

Des hommes et des dieux implorant le secours.

Malherbe eût dit :

Des hommes et des dieux le secours implorant.

C'eût été d'autant plus détestable qu'à la première inversion fût venue s'ajouter celle de secours implorant.
Très belle inversion de M. Leconte de Lisle, l'homme de notre temps qui a fait les plus beaux vers (je ne dis-pas les plus sympathiques) :

Des larges nymphéas contemplant les calices.

Et quel beau renversement de la construction dans ce vers de Laprade :

C'est du soleil de mai qu'Hermia nous est née.

Laprade, au reste, emploie toujours l'inversion avec beaucoup de
goût :

Pour les bois, de ses sœurs elle fuyait les rondes.

Essayez, comme voudrait M. de Banville, d'ôter l'inversion des vers suivants :

RÈGLES DE L'INVERSION. — ÉLISION. —E MUET DEVANT UNE -VOYELLE 257

Vous avez recueilli l'esprit de toute chose,
Et des êtres divers traversés jusqu'à nous,
Gardé ce qu'en chacun Dieu sema de plus doux...

Les oiseaux ses amis et les forêts ses sœurs
Ont tous de sa puissance éprouvé les douceurs.

6° Inutile d'ajouter que toute inversion qui sépare les mots dans des locutions, des phrases toutes faites, consacrées par l'usage, ou qui sépare une préposition d'avec son complément ne peut être admise. Sont témoins ce vers de Corneille :

Malgré de nos destins la rigueur importune,

Et le célèbre vers qu'un mauvais plaisant, j'imagine, a attribué à M. Camille Doucet :

Va, mon fils, de chemin suis ton petit bonhomme.

On pourrait présenter mille autres exemples d'inversions à proscrire, en les classant en catégories nombreuses, sinon sans nombre; mais à quoi bon ? Si vous avez le tact un peu affiné et l'oreille de même, vous sentirez la chose d'abondant, sans vous évertuer, comme nous disons à Lyon, un peu crûment, « à chercher les poux parmi la paille. »

DE L'ELISION

Le présent livre n'est pas un traité de versification. On n'aura donc que peu de chose à dire de l'élision, s'en rapportant aux règles admises, sauf sur quelques points, où il y a des remarques à faire.

ÉLISION DE E MUET DEVANT UNE VOYELLE

On sait que devant une voyelle, e muet s'élide : nous disons l'homme et non pas le homme. Il en était de même dès le moyen âge :
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Sam 5 Fév - 16:37

258 E TONIQUE, MAIS SANS ACCENT GRAMMAT., NE DOIT PAS S'ÉLIDER

- E l'Arcevesque de Deu les ad seigniez . (1) (Roland.)

Jusques-là, rien que de naturel ; le, article et proclitique, étant atone, il disparaît dans la prononciation. Mais le surprenant, c'est l'élision de le, tonique et pronom. Cependant elle était constante , autrefois. J'avoue ne pouvoir me faire à cette élision dans ce vers de Marot :

Prenez-le, il a mangé le lard,

Qu'il faut prononcer :

Prenez l', il a mangé le lard.

Ni à celle-ci dans ce vers de la Fontaine :

Du titre de clément rendez-le ambitieux ;

A prononcer :

Du titre de clément rendez l'ambitieux ;

Ce qui veut dire proprement : « Rendez celui qui est ambitieux du titre de clément. »
Et cet autre vers, encore de la Fontaine :

Mettons-le en notre gibecière,

Je ne puis me figurer qu'il n'ait pas neuf pieds. Je ne sais qui pourrait goûter la cacophonie du second de ces deux vers, que j'écris avec l'élision :

Un valet manque-t-il à rendre un verre net,
Condamnez l'a l'amende, et s'il le casse, au fouet.
(Les Plaideurs.)
Voltaire emboîte le pas :

Laissez l'au moins ignorer que c'est vous.
( 1, « L'archevêque au nom de Dieu leur a donné l'absolution. »)

FACHEUX EXEMPLES DE L'ÉLISION DE E TONIQUE . 259

Que dis-je, Voltaire ! Musset, Augier :

Coupe l'en quatre, et mets les morceaux dans la nappe.
(MUSSET.)
Et reçois l'en personne.
(AUGIER.)

Et Hugo, qui joignait au goût révolutionnaire la superstition des vieux fétiches, s'écrie, sous une forme encore bien plus drôle :

Chassons l' ! — Arrière tous, il faut que j'entretienne
Cet homme.

Cependant les parnassiens et la plus grande partie des romantiques n'ont pas osé faire ce contre-sens euphonique, et n'osant pas non plus mettre le en hiatus, ils ont évité la rencontre de le pronom régime, avec une voyelle commençant le mot suivant. J'avoue que d'éviter l'hiatus ne m'en semble pas valoir la peine. La voyelle e, dénuée de tout accent grammatical, est un son très sourd, même lorsqu'e est placé à la tonique, et sa rencontre avec une voyelle ne choque pas l'oreille. Pour le vers de Musset, j'aurais écrit carrément :

Fends-le en quatre... ,

Ce qui, assurément, serait plus doux à l'oreille que
Coupe l'en quatre (ne pas confondre avec l'an IV de la République, une et indivisible).

Marot, la Fontaine, Racine, Voltaire, Musset, Augier, Hugo ont suivi à l'aveuglette une règle qui ne peut s'appliquer à tous les e, mais seulement à l'e atone.
A fortiori, s'il y a une pause après le. C'est ce qui rend si-comique le vers d'Hugo, cité plus haut : « Chassons l'! — Arrière... »
Celui-ci de Voltaire ne l'est guère moins :

Plaignez-l' ; il vous offense, il a trahi son roi.

Combien ne serait-il pas plus euphonique (et aussi plus logique

260 FACHEUX EXEMPLES DE L'ÉLISION DE E ATONE
pour le sens, ce qui est bien quelque chose) de dire, avec le repos nécessaire après le :

Plaignez-le ; il vous blesse, il a trahi son roi . (1)

J'irai plus outre, et dirai que l'e muet, même atone, toujours logiquement et euphoniquement, ne devrait jamais s'élider lorsqu'il est suivi d'une pause. Dans les vers suivants de Corneille :

DON RODRIGUE.

Ma Chimène...

CHIMENE.

Ote-moi cet objet odieux !...

' II n'y a pas du tout élision de l'e terminal de Chimène, il y a, de réalité, une césure féminine, c'est-à-dire un e muet de trop dans le vers, e muet qu'on ne fait pas entrer en compte, comme on avait accoutumé au moyen âge. Rodrigue, en effet, s'arrête, et pour que la mesure y soit, il lui faut dire, en deux syllabes : Chimènn, ce qui est une prononciation populaire, transportée à la scène.
Et voyez la contradiction : Si Chimène eût commencé sa phrase par une consonne :

Ma Chimène... — Retire un objet odieux,

II eût fallu alors que Rodrigue prononçât Chimène, en trois syllabes pour que le vers pût trouver son compte.
Ainsi, suivant les rencontres, il faut que l'acteur emploie tantôt la prononciation populaire, tantôt la prononciation lettrée ; tantôt qu'il dise Chimènn, .tantôt Chimène, et pourtant, avec la pause, les conditions sont identiques dans les deux cas : l'e muet NE PEUT S'ELIDER ni dans l'un ni dans l'autre.

(1 Notez que c'est ce qui a lieu dans la prose, lorsqu'il est nécessaire d'accuser le caractère incident d'une proposition. On met alors l'incidente entre virgules sans élider l'e :« Encore que, à ne vous rien celer, il ne faille pas faire grand fond sur moi, » lisais-je naguère dans une.lettre de je ne sais plus quel grand écrivain du xviii° siècle.
Il serait drôle que, lorsque le même cas se présente en vers, il fallût
violer la construction grammaticale pour faire une élision qui ne doit pas exister en prose.

DE L'E MUET EN HIATUS DANS L'INTERIEUR DU MOT 261
La prétendue élision de e, on le voit, est ici purement idéale. C'est un effet d'auto-suggestion.
Par la même raison qu'il ne peut y avoir d'hiatus lorsque les deux voyelles consécutives sont séparées par une pause (voyez page 238) il ne peut y avoir d'élision lorsque e final est séparé du mot consécutif par une pause ;•pour êlider, il faut, de toute évidence, qu'il y ait une liaison, et il ne peut y avoir de liaison entre deux mots séparés par une pause.
Je me hâte de dire que cette réforme, si logique qu'elle soit, n'ajouterait rien aux facilités données au poète, et qu'il est plus urgent de s'occuper de celles qui peuvent avoir une utilité pratique, telle que la substitution de la rime pour l'oreille à la rime pour les yeux, etc.

DE L'E MUET EN HIATUS DANS L'INTÉRIEUR DU MOT

On sait qu'il s'élide, ou plutôt que l'on n'en tient pas compte ; on dit loûrait pour louerait, remercîment pour remerciement, etc.
Cela semble raisonnable. Encore a-t-on mis du temps à y arriver pour certains mots. On admet aujourd'hui à l'intérieur d'un vers les mots soient, aient, voient, offraient, etc., parce que oient, aient, se prononcent oi, ai, etc. '. Cependant les poètes ont hésité longtemps, et V. Hugo a la bonté de se disculper, en s'étayant de l'exemple de Racine, d'avoir employé soient à l'intérieur d'un vers !
Mais, malgré toute ma sympathique admiration pour M. Gabriel Vicaire, je ne puis admettre de bon gré son vers :

Crient à Jésus miséricorde.

Car il faudrait supposer qu'il n'y a aucune différence entre la prononciation de cri, substantif, et de crient, troisième personne du pluriel ; de telle sorte que crient constituerait une rime masculine, et par suite que, d'après notre principe de la rime pour l'oreille, on

(1. Et par conséquent, bien entendu, forment des rimes masculines.)

262 DE L'E MUET EN HIATUS DANS L'INTÉRIEUR DU MOT

pourrait faire rimer crient et rabougri, ce qui, si accoutumé que je sois à l'audace, me semble audacieux.
J'ignore si cette prononciation monosyllabique de crient est celle admise à Paris, mais à Lyon nous avons conservé la prononciation traditionnelle, et nous disons Marie et non Mari. J'ai peine à croire, qu'au Théâtre-Français, on ne prononce pas comme nous.
C'est à regret que je n'oserais pas mettre, comme on le faisait encore au xvie siècle, Marie à l'intérieur d'un vers, en le comptant pour trois syllabes, comme dans.ce charmant vers de Ronsard :

Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse ;

Ou le joli mot de m'amye, comme dans ce vers de Marot :

En me disant : « Mamye Maguelonne... »

Je crois bien que, après tout, étant admise comme correcte, sinon usuelle, notre prononciation Mari-e, c'est pur préjugé que de ne pas suivre l'exemple dé Ronsard, mais enfin je reconnais que la tendance générale aujourd'hui est d'étouffer de plus en plus l'e final. Je le déplore, mais ne puis aller contre.
Il fallait bien que du temps de la Fontaine on prononçât ri-e(nt), car c'est pour éviter l'emploi du pluriel que, par un latinisme, d'ailleurs très heureux et que je voudrais voir souvent employer,
il a dit :

...Malgré son noir sourcil
Jupiter et le peuple immortel rit aussi.

Et je ne pense pas que, même avec la prononciation moderne,

Jupiter et le peuple immortel rient aussi

Pût faire un vers correct.
Par les mêmes raisons, je ne crois pas qu'on puisse davantage mettre à l'intérieur d'un vers ils fuient, ils s'ennuient, etc.
Mais pourrait-on y mettre les haies, les joies? Suivant la lettre des règles, on ne l'a pas fait jusqu'ici. Pourtant, dans ces mots, la prononciation la plus étudiée ne fait pas sentir l'e, et je ne vois pas

LA DIÉRÈSE DANS LES DIPHTONGUES OU I EST EN HIATUS 263
qu'entre les haies et tu hais, il y ait aucune différence de son. L'emploi du premier mot, comme de celui de joies, serait donc évidemment justifié. Et j'écrirais hardiment, modifiant légèrement un vers de Laprade :

Et les joies de l'hymen s'éteignaient dans les ombres.

Il n'en serait plus de même au singulier/ et dans la haie, la joie, prononcés ôratoirement, Ye doit se faire légèrement sentir, et par conséquent .s'élider.

LA DIÉRÈSE DANS LES DIPHTONGUES OU I EST EN HIATUS

C'est un des points où la prononciation poétique est le plus en désaccord avec la prononciation de la prose. En prose on dit dia-mant, ac-tion, et en poésie di-a-mant, ac-ci-on.
La diérèse est évidemment une ancienne tradition, et je reconnais-que, dans beaucoup de cas, surtout lorsque le mot est court, elle est plus euphonique. Dans le vers de Laprade déjà cité :

C'est du soleil de mai qu'Hermia nous est née ;

Mettez ta monosyllabique, et dites :

C'est du soleil de mai qu'Hermia naquit un jour ;

Comme toute la mollesse euphonique disparaît ! comme le vers devient plat!
Cependant i-on n'est guère beau parfois, surtout dans les grands mots. On connaît ces vers célèbres d'un grand académicien :

Considération, Considération,
Ma seule passion, ma seule passion !

La solennité de la diérèse ajoute fortement au comique.
Je voudrais donc qu'il fût permis au poète de faire la diérèse ou non, suivant que l'une ou l'autre forme se prête mieux, soit à l'expression de la pensée, soit simplement à l'euphonie. C'est la

264 QU'IL SERAIT BON DE LAISSER AU POETE LE CHOIX DE LA DIERESE
liberté qu'a prise Barbier dans les deux vers suivants. Dans le premier il a fait ion monosyllabique, et dans le second dissyllabique :

Et, sous un faux semblant de civilisation,
Si l'univers entier subit leur action...

C'est-à-dire qu'il a fait la diérèse dans le mot court et ne l'a pas
faite dans le mot long.
Mais les rimes en ion sont rarement aimables, et c'est peut-être ce qui a donné à ces vers de Barbier un accent prosaïque si fortement marqué. Il y a des exceptions à tout, et la longueur des mots, la lenteur de la scansion donnent au contraire un caractère solennel et mesuré comme le mouvement d'une armée grecque aux deux vers superbes par lesquels débute le poème de Jean Tisseur, le Javelot rustique :

Dans la plaine d'abord on voit les légions
Commencer lentement leurs évolutions.

Musset,- l'un des poètes qui ont eu le moins la superstition des « régies », mais le sens le plus juste de la cadence, n'a pas fait la diérèse de ia dans ce vers :

O Maria-Félicia ! le peintre et le poète...

Au rebours, un peu plus loin, il a fait la diérèse de iè dans le
suivant :

Hélas, Marietta, tu nous restais encore...

Et si chacun des vers sonne agréablement. Nos poètes devraient bien, sur le patron de Musset, agir, bonnement au mieux de l'ouïe et de la mesure.
Ce que l'on peut dire, c'est que, le plus souvent, la diérèse donne de la douceur et du moelleux au prononcer. De vérité, il y a pure pédanterie de la part de Banville à reprocher à Hugo la diérèse de ia dans liard pour ce qu'il a plu aux traités de faire liard monosyllabique(1), cependant qu'ils faisaient de caviar un trisyllabe :

(1. Quelle raison de faire de liard un monosyllabe? L'analogie?, Voyez cavi-ar, ti-are, centi-are, Ili-ade-L'étymologie ? — On l'ignore. Logique des traités : ia est monosyllabique dans milliard et disyllabique dans milliade.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Mar 8 Fév - 14:54

LIBERTÉ DE LA DIÉRÈSE EN ANGLAIS. — DE L'ALLITÉRATION 265-
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres.

La faculté laissée aux poètes de scander certains groupes de voyelles de telle ou telle façon, existe en anglais pour divers mots : exemples bower, dower,flower, qu'on peut faire, à son choix, monosyllabiques ou non. C'est aussi le cas en français pour hier, duel, etc. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour d'autres vocables ?

DE L'ALLITÉRATION

On a déjà vu (page 23) que l'allitération est le retour de mêmes consonnes à l'intérieur du vers. Il peut se dire, sous une forme plus générale, qu'elle est le retour de la même consonne dans une phrase. La répétition des voyelles a un certain agrément pour l'oreille : témoin l'usage de la rime. Ainsi pour les consonnes; quoique ici la tendance ne soit pas aussi universelle. Il semble, par exemple, que, pour les oreilles germaniques, l'allitération ait plus de séduction que pour les nôtres. Foison de proverbes allemands sont alli-térés : « Gleich und gleich gesellt sich.- Biegen und brechen. Dick und dùnn. Frank und frei. Herz und Hand. Ganz und gar. Haus und Hof. Tod und Teufel. Ross und Reiter: Wind und "Wetter1, etc., etc. L'anglais a aussi ses proverbes allitérés : Life and limb. Watch and ward. "Weal and Woe. Friend and foe. Far birds have fair feathers(2), etc.. "
En France, nos proverbes sont de préférence rimes. On en a cité quelques-uns, page 153. Cependant il s'en rencontre, dans les provinces surtout, qui sont allitérés. Chaque pays tire volontiers sur son voisin. Aussi disons-nous des Bressans, en allitérant : « Long, lent, lâche. » Ils nous le rendent en rimant : « Lyonnais, niais. » D'une femme comme il y en a trop peu, nous disons volontiers

(1.« Qui se ressemble s'assemble; Courber et briser. Épais et mince. Franc et libre.
Cœur et main. En tout et totalité. Maison et court. Mort et diable. Cheval et cavalier. Vent et tempête.. »
2.« Vie et membre. Veille et garde. Bonheur et malheur. Ami et ennemi. Les oiseaux éloignés, ont de belles plumes. »


266 PROVERBES ALLITÉRÉS. VERS LATINS ALLITÉRÉS
qu'elle est marquée aux trois b : belle, bonne, bête. » Souvent
l'allitération s'allie à la rime : « Fumée, méchante femme et feu
font fuir l'homme de tout lieu. » — « Givordins (gens de
Givors), grands, gros et pas fins. » Parfois l'allitération repose
sur la répétition même du mot : « Froid avec froide font les
enfants gelés. Bon timps,. bon bargî, bona fëna, fant lo champ
bien in graina. Grand vent, grande guerre, » '
Les Latins primitifs n'étaient pas sans quelque goût pour l'allitération, car Cicéron en cite plusieurs exemples curieux d'Ennius et d'Accius. Voici un vers d'Acciùs où elle est évidente :

Major mihi moles, majusque miscendum est malum...

On a signalé quelques exemples de Lucrèce :

Inde ferae pecudes persultant pabula laeta...
...Petens placidam Romanis incluta pacem...
Ad cœlum ferat flammai fulgura rursum;

Et l'on a même voulu voir une allitération cherchée dans

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi.

La répétition de la lettre t dans ce dernier vers ne me semble qu'une rencontre fortuite. Les contemporains d'Auguste n'ont pas donné dans l'allitération.
Vrai qu'il existe des vers latins allitérés, mais ce sont affaires de latinistes, non de Latins. Le poème de Waltharius, œuvre allemande du xe siècle, offre de nombreux exemples d'allitération, évidemment sous l'influence de la tradition germanique, quoique l'auteur ou les auteurs n'aient pas pris la peine de suivre exactement les lois de l'allitération primitive. M. Edmond Quatrevaux me signale le début d'une pièce de deux cents vers Matins, écrite au xvie siècle sur le type suivant :

Plaudite, porcelli porcorum pigra propago

Stultum est difficiles habere nugas. Mais, en toute occurrence, cela n'a rien à voir avec la vraie poésie latine.

VERS LATINS ET VERS ANGLAIS ALUTÉRÉS 267
L'allitération a été recherchée à l'origine de diverses poésies, comme une sorte de nombre. Puis, à mesure que la littérature se
développe, elle est abandonnée comme un agrément bon seulement
pour les oreilles populaires. Alors elle ne se présente plus à l'état
de cadence qui vaut par elle-même. Elle n'est plus amenée que de
très loin en très loin, pour obtenir un effet d'harmonie imitative.
C'est ainsi qu'elle se dessine dans ces deux vers de Virgile, tantôt
pour figurer le bruit du galop d'un cheval, tantôt le sifflement des
tempêtes :

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum...
Luctantes ventos tempestatesque sonoras.

C'est sous cette forme seulement que nous, modernes, connaissons l'allitération. Avec les habitudes contractées par notre oreille, nous avons quelque peine à nous figurer que l'allitération ait constitué un élément essentiel du rythme dans certaines poésies anciennes. Dans le vers germanique, c'était une chaîne qui en reliait les diverses parties. De même qu'aujourd'hui la rime arrête la fin du vers, de même la fin en était accusée par le changement de consonne allitérante. Mais au rebours, dans la prosodie anglaise du moyen âge, la règle stricte voulait que deux ou trois mots d'un vers et un mot du vers suivant eussent la même lettre initiale (1).

Any science under sonne,
The sevene artz and alle,
But thei ben lerned l for our Lordes love
Lost is all the tyme(2).

(ROBERT LANGLAND, xive siècle).

(1.Telle est la règle donnée par les traités modernes, mais n'est-il pas à croire que le vers primitif était un grand vers à deux hémistiches, avec
deux Stabreime dans le premier, et une dans le second ; grand vers
dont on a fait deux petits vers, comme du septénaire rythmique latin ?
De telle sorte que le type réel est :
« Any science under sonne, | the seven artz and allé... »
2.« Nulle science sous le soleil, ni les sept arts ni le reste, s'ils ne sont étudiés pour l'amour du Seigneur, l'on a vainement dépensé son temps. »


268 VERS ALLEMANDS ET VERS FRANÇAIS ALLITÉRÉS
Nous avons vu (page 23) le rôle et les conditions de l'allitération dans le vers germanique. Les Allemands n'ont point perdu le goût de ce genre de cadence, voire qu'au besoin ils en exagèrent le rôle.Voici quatre vers de Rùckert, tous allitérés sur la consonne W, à raison de cinq Strabeime par vers :
Wenn die wüsten Winterwinde wütend wehn, "Weisst du, was zur "Wehre waehlt ein "Weiser ? Warme Wohnung, weiche "Watt und "Wolnes Wams, Weiter : würzgen Wein, und "will'ge Weiber'.

Dans ce tour de force, l'effet de l'allitération est fort étrange à l'oreille. C'est une sorte de musique qui rappelle celle d'un vent qui n'a point de cesse. Elle nous déroute un peu, nous autres. Français qui n'avons jamais connu la poésie allitérée, ayant possédé la rime dès nos plus anciens monuments poétiques, comme nous l'avons vu (page 15) dans la cantilène de sainte Eulalie. L'allitération se rencontre donc chez nos poètes, non plus à l'état suivi et réglé, à la façon de Rückert, mais à l'état sporadique, de loin en loin, le plus souvent sans avoir été cherchée. Et lorsqu'elle a été cherchée, ou paraît l'avoir été, rarement l'effet en est bon. N'étant pas, comme dans les langues germaniques, un fil qui court dans l'étoffe pour la lier, elle n'apparaît que pour rendre, au moyen des sonorités, une impression particulière. C'est ce que les classiques appellent l'harmonie imitative. Il n'est rien dont il faille se défier davantage.
. On cite communément ce vers de Racine (peut-être le seul mauvais qu'il ait fait de sa vie) où la répétition des s serait censée imiter le sifflement des serpents :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent Sur ma tête(3) ?,.. (Ces successions d'S sont, ce semble, sensibles.)

(1.« Lorsque soufflent avec rage les sauvages vents d'hiver, sais-tu ce que, pour se défendre, choisit un sage? Chambre bien chaude, ouate molle et pourpoint rembourré.
Quoi plus ? Vin généreux et femmes de bon vouloir. »
2.Ce vers a tellement charmé Boileau qu'il s'est hâté d'en faire un pastiche pour
ses exemples du «sublime » (I) :
«...Mon supplice s'apprête.
« Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête ! »

VERS FRANÇAIS ALLITÉRÉS 269
En récompense, dans ce vers de la Fontaine :

II faisoit sonner sa sonnette,

-L'allitération et l'assonance, évidemment voulues, font un effet drôle, à l'unisson de la pièce.
L'allitération se glisse le plus souvent comme un larron. Le poète la laisse passer parce qu'au lieu de se réciter ses vers, comme Flaubert le faisait de sa prose, il se contente de les lire des yeux. Il est peu vraisemblable que Voltaire ait eu l'intention de produire un effet par ce heurt abominable des n dans ce vers de Nanine :

Non, il n'est rien que Nanine n'honore

Je ne suppose pas non plus que l'affluence des q soit préméditée dans ce vers de Corneille :
Quelle que soit sa mère et de qui qu'il soit fils.
J'irai plus outre : je ne crois pas que ce soit de propos délibéré que V. Hugo ait amené l'allitération dans les deux vers suivants, qui sont au nombre des plus beaux de la langue :

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle,
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgalla.

La répétition des fl? (je ne trouve pas que le premier vers tire son charme de la répétition des f) donne au second vers un flou délicieux(2). Mais le poète ne s'est point dit : « Je vais répéter ces fl pour imiter la brise. » Ces sortes de choses, ça ne se veut pas ; cela se rencontre ; ça ne s'apprend pas, cela s'attrape :

Spiritus flat ttbi vult.

Un fait détruit d'ailleurs la théorie de l'allitération en vue d'un

(1 Il s'est efforcé d'atténuer la répétition dans les éditions suivantes en substituant sa vertu (ce qui a peu de sens) à Nanine, Le concours des n n'en reste pas moins exacerbant.
2. L'harmonie, dans ce vers, repose plutôt sur les l que sur les f. Les deux l de Galgalla ajoutent beaucoup à la douceur.

270 L'ALLITERATION DE LA MEME CONS. PEUT DONNER DES EFFETS CONTRAIRES
effet, ou du moins interdit d'en poser les règles. C'est que l'allitération de la même consonne peut, à tour de rôle, exprimer les sentiments les plus opposés.
« On s'accorde à reconnaître, disent MM. le Goffic et Thieulin, que certaines consonnes, les r par exemple, à cause de la sonorité qu'elles donnent aux syllabes, se prêtent mieux que d'autres à l'expression de sentiments violents. » Or est-il rien de plus absolument suave que ces vers de Lamartine, où les r reviennent constamment :

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger,
II est près du sentier, sous la haie odorante,
Une pierre petite, étroite, indifférente
Aux pas distraits de l'étranger?

Et, à l'inverse, est-il rien de plus rauque, de plus désagréablement guttural que le concours des r dans ce vers dé M. Verlaine, combien que l'auteur ne l'ait vraisemblablement pas prémédité dans cette intention :

Ton cher corps rare, harmonieux...

La même r qui caractérise le doux ronron du petit minet lorsqu'il est content, caractérise le rauque croassement du corbeau. « Le même feu fait reluire l'or et fumer la paille,-» disait Bossuet.
Nous avons vu tout à l'heure la lettre allemande W répétée vingt fois dans cinq vers pour exprimer les violences continues de l'ouragan hivernal. Nous allons voir la même labiale répétée dix fois pour exprimer les caresses des plus douces haleines printanières. Et de fait, rien de plus doux, de plus caressant que ces vers :
"Wonne weht von Thal und Hugel,
"Weht von Flur und Wiesenplan,
Weht von glatten Wasserspiegel,

L'ALLITERATION SELON BËCQ. DE FOUQUIERES 271

Wonne weht mit weichen Flügel.
Des Piloten Wangen an (1).

Becq de Fouquières a un long chapitre sur l'allitération, qui ne se compose que de rêveries et de subtilités. Les allitérations qu'il cite sont le plus souvent des rencontres dues au hasard. Quel rapport psychologique peut-il bien exister entre la consonne t, et ce qu'exprime ce vers d'Hugo :
.
Un satyre habitait l'Olympe retiré ?

Le vers s'est présenté tel quel à l'esprit d'Hugo, qui avait besoin d'une rime à sacré. S'il eût eu besoin d'une rime en impe, il aurait écrit, sans en avoir cure davantage :

Un satyre vivait dans un coin de l'Olympe ;

Et, pour être moins riche en t, le vers n'eût pas présenté un caractère sensiblement différent. Pour l'emploi de l'allitération, il n'y a qu'une règle, une seule :

Fuyez de mauvais sons le concours odieux.

La bonne madame oreille vous renseignera. Elle vous dira que la même consonne répétée sans une voyelle intermédiaire (corps rare) fait un concours odieux ; qu'une consonne trop souvent répétée dans un vers est désagréable, surtout lorsqu'une des répétitions affecte deux syllabes de suite. Si Victor Hugo eût mis titan au lieu de satyre :

Un titan habitait...

Il y eût eu, à l'audition, de quoi faire avorter une femme grosse.

(1. « De voluptueuses délices soufflent de la vallée et de la colline; soufflent des champs et des prairies de la plaine ; soufflent du miroir poli des eaux; de voluptueuses délices, d'une aile amollie, effleurent la joue du pilote. »
- 2. Je ne me refuse pas au désir d'une citation : « Quel que soit le moment, dans l'espace et dans le temps, où cette combinaison se reformera sur la bouche des hommes, elle réintégrera dans leur cerveau la même combinaison idéale. » Je pense que maintenant, vous êtes éclairci de tout.)


. . . .
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
didier
mordu(e)
mordu(e)


Nombre de messages : 448
Age : 56
Localisation : Pornichet (44)
Date d'inscription : 01/02/2005

MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   Mer 9 Fév - 18:40

272 FACHEUX EXEMPLES D'ALLITÉRATION

La répétition des gutturales est particulièrement pénible :
Quand donc au corps qu'académique on nomme,. De roc en roc grimperas-tu,.rare homme1?
Quelques poètes de notre jeune école ont cependant recherché des effets d'allitération, mais combien rares, dirait M. Paul Bourget, combien rares ceux qui ont réussi ! Évident que, dans le second des deux vers suivants, les trois / qui se suivent, sans seulement crier gare, sont préméditées :
C'est ainsi que les choses vont,
Et que les raillards fieffés1 font. (VERLAINE.)
Tout concourt au choc odieux. Dans lé premier vers au.Satyre, cité plus haut, on a vu qu'Hugo a pris soin de disséminer dans le vers les / répétées. Pour les consonnes allitérantes, c'est comme pour les lèves, il faut éviter le contact immédiat : il faut glisser des tampons entre toutes les parties saillantes. Or, chez M. Verlaine, les trois coups de piston se succèdent sans miséricorde. De plus, le dernier mot du vers est,monosyllabe, ce qui augmente la force du -heurt et l'on se brise le nez contre ce font si dur.
Et puis, je demande, que signifie cette répétition de sons? qu'ajoute-t-elle au vers ? Je,conçois une suite de vers tous allitérés, comme en allemand. Je conçois un seul vers allitéré en vue d!un effet imitatif, comme les-vers de Virgile et de Racine, cités plus haut, mais lorsque la répétition des- consonnes n'appelle aucune idée, ne suscite aucune image?
1. Rare homme; cela ressemble bien au corps rare de M. Verlaine.
2. Exemple de la sottise coutumière des "règles : conformément aux dictionnaires
,de rimes,-le poète a mis fteffè en deux" syllabes. Combien, pourtant, le mot n'est-il pas
plus doux en trois ::fi-èf-fés ? C'est que cette diérèse augmente la distance entre les/. * Aussi donné-je raison à la complainte :
« C'est Jâusion le gigantesque,
« Moins deux pouç' ayant six pieds.
<r Ce scélérat fi-èf-fé
« Et même sans politesse... » ■ ■
A Lyon, nous avons renchéri et nous disons s un scélérat/ et fait. J'ai dû arriver jusqu'à l'âge mûr avant de comprendre que/ et fait représentait/^.

L'ASSONANCE A L'INTERIEUR DU VERS 273
De même que l'allitération est le retour de la même consonne à l'intérieur d'un vers, de même
L'ASSONANCE A L'INTERIEUR DU VERS
■ Est le retour de la même voyelle. Tout ce que l'on a dit de l'une peut- s'appliquer à l'autre.
Une différence cependant : je ne crois pas qu'il existe aucune littérature où l'assonance soit une condition essentielle du vers comme l'allitération dans la poésie germanique. L'assonance est-une fantaisie du poète.
Dans un certain nombre de pièces lyriques du moyen âge on rencontre des rimes ou assonances à l'hémistiche, pour une partie des vers seulement. Voici huit vers tirés d'une romance fort
ancienne : ■ ■
An un florit | vergier jolit
L'autre jor m'en entroie : Dame choisi | leis son mari •
Ki forment la chaistoie. Se li ai dit :'| « Vilains floriSj »
La dame simple et coie, « J'ai bel amin [ coente et joli, -
« A cui mes cuers s'otroie ?. »
II y en a même où l'assonance est double :
Elle dist en riant : H Robin, Deus te saut, | eyaut, | plorers que vaut ?
« J'en vois esbanoier el gaut, " « Por mon délit, | eyit, | un soûl petit3. »
A savoir si ces membres de vers ne doivent pas se séparer :
Robin, Deus te saut,
Eyaut! Plorers que vaut? etc.
1. « L'autre jour, j'entrai dans un joli verger tout en fleurs. Je vis une dame près
de son mari, qui se disputaient. La dame, simple et paisible, lui dit : « Gros rustre,
j'ai un bel ami, gracieux et joli, à qui mon cœur se donne. »
2. « Robin, Dieu te conserve, — eyaut ! — à quoi bon pleurer? Je vais me divertir
au-bois, pour mon plaisir, — eyit! — un tantinet. »
Observations sur l'Art de versifier. 18

274 EXEMPLES D'ASSONANCES A L'INTÉRIEUR DU VERS
Quoi qu'il en puisse être, dites la différence entre ces vers écrits tout d'une tire, ou bien séparément? — Nous pouvons donc tou¬jours les considérer comme des vers séparés. La manière de les , écrire n'y fait rien:
Mais l'assonance intérieure ne se présente pas toujours de même. La première strophe des Niebeîungen offre cette particularité que le ' mot à l'hémistiche rime avec le mot terminant l'hémistiche du vers " suivant :
Uns ist in alten maeren \ wunders vil geseit
Von helden lobebaeren | von grozer kuonheit,
Von frouden, hochgeziten, | von weinem und von klagen,
Von kùener recken strîten | muget ir nu wunder hoeren sagen '.
De sorte qu'en réalité la strophe est de huit vers à rimes croisées et pourrait s'écrire ainsi :
Uns ist in alten maeren
Wunders vil geseit ■ ■
Von helden lobebaeren
Von grozer kuonheit, u. s. w.
Quelques poètes anglais se sont amusés à faire, au moyen de la
rime intérieure, des effets suivis. Dans la pièce, le Nuage, de
Shelley, elle figure dans un vers sur deux : *
I bring fresh showers for the thirsty flowers
From the seas and the streams ; I bear light shade for the leaves when laid -
In their noonday dreams. " From my wings are shaken the dews that waken
The sweet birds every one, When rocked to rest on their mother's breast2.
1, « Dans les vieilles légendes il nous est conté beaucoup de merveilles des héros
dignes de louange par leur grande vaillance; de joies, de fêtes, de larmes et de
plaintes, et maintenant vous pouvez ouir des prodiges touchant les luttes de ces
vaillants. »
2, , Des mers et des fleuves j'apporte de fraîches ondées pour les fleurs altérées;
j'apporte aux feuilles une ombre légère quand elles sont plongées dans leurs rêves de
•midi. De mes ailes sont secouées les rosées qui éveillent les doux oiseaux l'un après
l'autre, quand ils sont bercés pour dormir sur le sein de leur mère. »

EXEMPLES p'ASSONANCES A L'INTÉRIEUR DU VERS 275
J'en reviens toujours à mes moutons : De rimer par le.milieu du
vers, à-quoi cela sert-il, puisque aussi bien l'on peut faire deux vers
séparés ? . -
; Notre xvie siècle, qui a épuisé toutes les sottises en fait de' .recherches et de complications de rimes, a, lui" aussi, employé la
rime à l'hémistiche. Rapin a -fait des vers mesurés prétendus
léonins : ■ . .
Henriette est mon bien; de sa bonté l'ombre je sens bien : Mais elle y joint la rigueur dont elle .abat ma vigueur,
Et ainsi de suite.
Mais à part ces billevesées, la rime ou l'assonance intérieure n'a guère existé jusqu'ici chez nos poètes qu'à titre de simple rencontre.
Becq de Fouquiéres se laisse aller pour l'assonance aux mêmes imaginations que pour l'allitération.-Un exemple : il voit un effet d'assonance dans ce vers mélodieux de Racine :
J'ignore le destin d'une téte si chère.
Impossible à mon chétif entendement de comprendre ce que la ' répétition de ê à l'intérieur du vers peut ajouter au sentiment ou à ' l'harmonie. L'harmonie, elle est dans le concours général des syl¬labes ; le sentiment qui nous .touche,, qui nous émeut, il est tout ■ entier dans le tant cari capitis.
Si la rencontre de deux sons identiques dans un vers constitue un
a effet », le difficile ne serait pas d'assoner, mais de n'assoner pas.
• Et je ne crois mie que dans le vers célèbre de la tragédie de Manco-
Capac :
D'un tel forfait crois-tu Manco-C'apac capable ?
L'assonance soit le fruit des veilles de l'auteur, non plus que dans celui, non moins fâcheux, tiré d'une idylle helvétique :,
t La vache pâli en paix dans ces gras pâturages.
Et je ne pense pas que ce soit une beauté préméditée que la répétition dés s et des i dans ce vers d'Hugo :

276 FACHEUX EXEMPLES D'ASSONANCES A i/lNTÉRIEUR DU VERS
Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi....
Si, ces si-ci me font bien un « effet », mais c'est celui d'une scie. Je n'ai pas rencontré, dans les multiples citations de Becq de Fouquières un seul vers où l'assonance parût réellement intention¬nelle. Il n'en est pas de même pour quelques-uns des vers de notre jeune école. Voici une série de vers de M. Verlaine, tirés d'un de ses ouvrages les plus récents. L'assonance y est évidemment pour¬suivie :
: Tes seins que busqua, que musqtta... Toïïement, fanatiquement... La cour se fleuri/ de soua... Extraordinaire et saponaire(}) tonnerre...'
C'est à cause du clair de lune Que l'assume ce masque nocturne, Et de Saturne penchant son urne, Et de ces lunes Yune après l'une...
Ton blaireQ)Jlair, âpre et subtil... Les hommes, vins bus, les livres lus... Passe et rit sur ta chère chair en fête... Rit et jouit de ton /owissement... Laisse ma tête errant et s'abïmant...
Cela se pousse même au calembour :
Le bonneteau fleurit « dessur » la berge ; La bonne tôt s'y déprave, tant pis Pour elle...
'Si vous trouvez quelque agrément à ces concours de sons, mélo¬dieux comme les cliquettes d'un ladre, tant mieux pour vous !
Il faut cependant qu'il y ait dans certaines assonances quelque .vertu secrète échappant à mon oreille, car c'est assurément à dessein qu'un poète aussi exquis que M. de Hérédia a rapproché, dans le vers suivant, des syllabes dont le concours est pénible à mon ouïe. Un homme comme lui doit avoir ses raisons.
Et l'ombre errante aux bords que l'Êrèbe entènèbre, , S'indigne et pleure.

■ LA LOI DE LA SUCCESSION DES RIMES 277
II me semble que MM. le Goffic et Thieulin ont dit le mot exact
' sur l'emploi de l'assonance et de l'allitération : « Nous ne pouvons
les expliquer, et c'est peut-être pour cela que nous n'en connaissons
point l'origine, qu'il faut se tenir en garde contre elles. Leur emploi
demande une délicatesse - extrême ; elles doivent venir" au poète
naturellement et sans qu'il les cherche. Qu'il en fasse un procédé,
il est perdu. » , ■ "
'■>.•■'.■-■■ LA LOI DE LA SUCCESSION DES RIMES
Tu sais ce qu'est une rime masculine : celle qui se termine par
• une syllabe sonore (beauté-éte), même si elle est suivie d'une con¬
sonne qui se prononce (amour-entour); et ce qu'est une rime fémi-
- nine : celle qui est constituéepar une voyelle suivie immédiatement d'un e muet (année-née) ou qui en est séparée par une ou plusieurs ■ consonnes (âme-flamme).
Tu sais aussi que, d'après tous les traités de versification, un vers terminé par une rime masculine ou féminine ne peut être contigu 'à un vers terminé par une autre rime de même nature.
Les premières assonances qui parurent dans la poésie française sont masculines. Le son plus fort et non prolongé de la rime mas¬culine arrêtait mieux le vers, et l'on.avait l'idée de marquer par¬dessus tout cette fin de vers.
.' Les assonances de la cantilène de sainte Eulalîe (ixe siècle), celles de la Fie de saint Léger (xe siècle) et celles du Fragment d'Albèric de Besançon (xne s.) sont toutes masculines.
Dans la Passion (xe siècle) l'immense majorité des vers est à dési¬nence masculine. Cependant la féminine apparaît à l'état d'ex¬ception.
Dans Y Alexis (xie s.), sur 125 stances, il y en a 52 à assonances
féminines. " • ■
■_■ Les tirades mono-assonantes du Roland (xie s.) dont quelques-
* unes vont jusqu'à une trentaine dé vers, sont tantôt masculines,
tantôt féminines, sans ordre dans l'alternance. C'est le type des

278 RIMES PLATES. RIMES EMBRASSÉES
épopées telles que le Couronnement de Louis (xne s.). Amis et Amiles (xne s.), Aiql et Mirabel (xne s.), la Chanson des Saxons (fin du xne s.), etc. *.
Mais le type de la versification des romans, ce sont les rimes plates. Tels sont Ênéas (xne s.), Êracles, le Roman de Rou, le Roman de Brut (xne s.), etc. Il en est de même des bestiaires, des lais, des ouvrages didactiques. Ainsi du Bestiaire de Philippe de Thaun (xnes.) Marie de France.(xne s.) écrit les 118 vers du Lais du Chèvrefoiî sur des rimes plates, toutes masculines, sauf dans six vers. Le Lai du Bisclavret est quasi dans-les mêmes conditions. Les rimes masculines dominent aussi dans ses Fables. D'évidence ces rimes étaient plus agréables à l'oreille de nos pères, et je crois qu'il en est ainsi à l'origine de toutes les poésies fondées sur la rime. Dans aucun des ouvrages ci-dessus mentionnés on ne s'inquiète de faire succéder règlement les rimes féminines aux masculines.
Au xme siècle, Rutebeuf, dans la Desputoison de Chariot et du Barbier, emploie, non plus des rimes plates, mais des rimes embras¬sées très rigoureusement :
L'autrier un jor aloie,
Qui ne lief (ne me lève) pas volentiers main (matin), Devers l'Auçoirrois Saint-Germain Plus matin que je ne soloie (je n'ai coutume).
Mais voici déjà de lui une versification ingénieuse et compliquée.
C'est celle de la pièce où le poète (de premier ordre, s'il vous plaît)
nous présente ses lamentations sur son mariage. Le récit débute
par trois octosyllabes monorimes ; il continue par un tétrasyllabe
rimant avec deux octos suivants ; puis un autre tétra rimant avec les
deux octos suivants, et ainsi du reste, de manière qu'il y ait toujours
trois vers de suite sur la même rime :
En l'an de lincarnacïon,
VIII jors après la Nascïon

(1 Dans quelques-unes de ces épopées, le dernier vers de la laisse, pour lui donner une physionomie plus marquée, forme dausule et ne rime pas avec les autres.)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier   

Revenir en haut Aller en bas
 
Clair Tisseur- Modestes observations sur l'art de versifier
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 2Aller à la page : Précédent  1, 2
 Sujets similaires
-
» Paramètres décodeur DVB-C pour chaînes en clair
» Au clair de la lune...
» ARD et ZDF en clair
» Naxoo devrait augmenter sa liste de TV TNT en clair
» Au clair de la lune, version argotique

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Poesies :: Techniques de versification et de prosodie :: Traités de prosodie mis en ligne-
Sauter vers: